‹ Traité clinique et practique des maladies mentalesChapitre 105 sur 286 · CIVILISATION · texte numérisé non relu

CIVILISATION

administrai vement le sort des aliénés en multipliant les asiles, a multiplié en même temps les moyens de secours pour toute une population abandonnée qui errait au hasard, et ne comptait pas dans les statistiques. La bonne hygiène appliquée aux malades dans les asiles, la façon dont ils sont secourus, sont encore des conditions qui prolongent l'existence des admis; elles favorisent l'encombrement et font croire, par cela même, à une augmentation apparente. Il y a encombrement dans les asiles, parce que les conditions d'existence des malades y sont meilleures. Ce qui ne veut pas dire par rapport à la population que le nombre des aliénés augmente d'une façon absolue.

Remarquons encore que les progrès de la médecine mentale, par cela même que ses moyens de diagnostic se sont perfectionnés, permettent de reconnaître les symptômes de l'aliénation à ses débuts, à une époque où elle peut être encore curable, alors qu'autrefois la médecine ne soupçonnait rien. Les médecins-aliénistes dépistent la folie, là où les anciens ne la soupçonnaient pas; on les accuse de voir des fous partout, et d'encombrer les asiles ; c'est seulement parce qu'ils sont plus exercés, qu'ils voient mieux que leurs devanciers.

Il est bon de tenir compte de ces considérations, pour apprécier sainement cet encombrement progressif des asiles, au sujet duquel on accuse, sans trop savoir pourquoi, la civilisation en général.

Les causes que nous avons énumérées précédemment, telles que l'hérédité, la suractivité prolongée du cerveau, les causes morales, etc., au sujet de l'explosion des maladies mentales sont multiples, elles ont existé en tout temps, et si cet état social qu'on appelle civilisation est destiné à jouer un rôle, il faut convenir qu'il y a à faire une très grande part aux facteurs variés qui font partie du progrès social. — Ainsi, dans les classes instruites de la société, il est évident que les préoccupations continues de la vie, les veilles, les émotions, les revers de fortune, les chagrins prolongés, entrent pour une bonne part clans le contingent étiologique des maladies mentales, et développent dans les deux sexes un certain degré d'éréthisme continu qui maintient le cerveau incessamment en éveil, et l'expose fréquemment aux chutes. Mais, en définitive, nous n'avons pas encore de statistique qui nous montre en quoi les citadins actifs, laborieux, exempts de tare héréditaire, qui s'élèvent progressivement à leur but, fournissent à l'aliénation mentale un contingent plus fort que les cultivateurs aisés qui, dans le calme de la vie rurale, passent tranquillement leur existence.

J'ai, pour ma part, lieu de supposer que chez les individus des classes instruites qui succombent dans la route de la vie, le facteur le plus impor-

tant qui contribue à la chute, c'est la tare héréditaire, et un vice de conformation mentale primitif; — le milieu urbain n'étant qu'un phénomène secondaire. — J'ai vu clans ma clientèle privée un grand nombre de riches cultivateurs, vivant à l'aise, au grand air, et dans une situation prospère, fournir une proportion relativement considérable de cas de folie, rien que par ce fait qu'il y avait chez eux des influences héréditaires, accumulées depuis plusieurs générations, et multipliées par des mariages consanguins.

Dans la classe des illettrés et des populations ouvrières, les influences de la civilisation sont en même temps bonnes et mauvaises.

D'un côté, les principes de l'hygiène mieux appliqués dans les intérieurs et dans les fabriques; — d'un autre côté, les assurances mutuelles, les institutions de crédit, ont facilité à bien des familles l'existence matérielle... l'augmentation des salaires a rendu dans les grands centres la vie plus facile et plus agréable par les distractions de toutes sortes. Les occasions de plaisir, les distractions, sont relativement à la portée du plus grand nombre, si bien qu'en définitive, avec les ressources de l'assistance publique, la population ouvrière de nos villes est incontestablement dans des conditions hygiéniques, physiques et morales, meilleures qu'elle n'était au siècle dernier, et, à tout prendre, elle doit à la civilisation de notre époque d'occuper une bien plus large place qu'autrefois dans les satisfactions delà vie, lesquelles n'étaient que le partage d'un nombre restreint. Mais à côté de ces grands bienfaits que les progrès philanthropiques et scientifiques de notre époque ont réservé aux hommes de notre généralion, il est incontestable qu'il y a des revers sombres à cette médaille brillante, et que les conditions sociales nouvelles ont amené avec elle bien des perturbations économiques.

La vie en commun, dans les ateliers, amène des sollicitations malsaines; si l'exemple du bon modèle est fortifiant, l'exemple de la dépravation devient un appel aux mauvaises passions. — La multiplication des débits de boissons, des cafés, qui livrent à bas prix l'intoxication alcoolique sous toutes ses formes et sous toutes ses couleurs, sollicite les faibles, et devient ainsi un des agents les plus puissants de la dépravation morale et physique. D'un autre côté, les excitations incessantes de la presse, des théâtres, qui infusent aux déshérités de la vie le tableau répété des jouissances faciles et de toutes les concupiscences sociales, entretiennent, chez les individus simples à qui ces choses s'adressent, un état de tension continu, d'appétition chronique suivi, de déceptions profondes, lesquelles vont s'éteindre la plupart du temps dans l'absorption des alcools, cette suprême ressource des vaincus do la lutte pour l'existence.

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