C. — IWFIilIE)SCES DETERMINANTES
Les causes multiples dont nous venons de faire l'énumération ont toutes, plus ou moins, pour effet d'agir avec lenteur et de préparer en quelque sorte l'organisme au premier choc venu qui doit le renverser.
Il est une tout autre série de causes, les unes internes les autres extérieures à l'individu qui peuvent à leur tour mettre le feu à la poudre, et directement donner l'essor à la maladie. Parmi ces diverses circonstances pathogéniques nous noterons principalement les suivantes :
1° Rêves persistants. — Les détails dans lesquels nous sommes entrés précédemment, au sujet de la façon toute physiologique dont il fallait comprendre le mode de formation des rêves (que nous avons considérés comme engendrés par la persistance de groupes de cellules cérébrales, trop vivement sollicitées pendant l'état de veille), vont nous permettre de comprendre quelle part énorme ce facteur physiologique est apte à prendre dans l'évolution de certains désordres psychiques.
Qu'un sujet prédisposé ait été frappé à un moment donné, pendant son sommeil, par des apparitions terrifiantes et des émotions poignantes, — cet état spécial d'ébranlement ne s'éteint pas forcément avec le retour de l'état de veille. Il persiste sourdement, comme une vibration sonore prolongée, il continue à vibrer en lui et à maintenir vivante la trace des émotions nocturnes.
Cet état du cerveau qui, en plein état d'activité diurne, continue à rêver (2) et à entretenir, même chez l'individu sain, une sorte d'appréhension vague et d'inquiétudes mal définies, devient, dans certains cas, l'origine de troubles psychiques détermines, et suffit même pour donner une allure nouvelle à certaines conceptions délirantes, dont la direction peut être inopinément changée par certains rêves persistants, substitués aux anciennes conceptions.
J'ai vu, pour ma part, un certain nombre de malades, dont le délire au moment de la visite du matin était différent de ce qu'il était la veille. Ils avaient rêvé dans telle ou telle direction, ils avaient eu des visions nouvelles et cet état spécial de leur cerveau, prolongé au milieu du jour, était devenu une nouvelle forme délire ou une nouvelle phase de leur émoti-
vite. — J'ai vu et surpris, en quelque sorte, le phénomène à l'état naissant, j'ai surpris ainsi les transformations du délire sous mes yeux ; je l'ai vu s'organiser et passer insensiblement à la chronicité. 11 est donc vraisemblable qu'un certain nombre de délires primitifs doivent ainsi subrepticement prendre naissance dans l'intérieur des familles, et que certaines conceptions absurdes, certaines émotions non justifiées, n'ont vraisemblablement pas d'autre origine qu'un état spécial d'éréthisme du cerveau, engendré la nuit sous forme de rêves et prolongé dans la période d'activité diurne (1).
2° Traumatismes. — L'action des traumatismes agissant directement sur la tète a été notée un certain nombre de fois, comme ayant occasionné des troubles spéciaux du fonctionnement cérébral.
Suivant Schlager (2), sur 500 aliénés, en 1857, il y en avait 49 chez lesquels la folie était le résultat direct d'un ébranlement du cerveau ; un certain nombre de ces malades avaient perdu immédiatement connaissance, d'autres éprouvèrent une confusion des idées, d'autres une vague douleur de tète ; presque tous étaient sujets à des céphalalgies, à des bourdonnements d'oreilles. — Dans près de la moitié des cas, la maladie mentale s'est déclarée dans la première année après l'accident. Chez presque tous les malades le caractère était changé; il y avait grande irascibilité, tendance à la violence, idées ambitieuses, de l'inquiétude, de l'agitation avec perte de la mémoire, confusion des idées. Dans 14 cas il y eut des tentatives de suicide. Chez presque tous ces malades, le pronostic a été défavorable ; 10 d'entre eux sont tombés dans la démence paralytique. Dix autopsies ont été faites, dans quelques cas on trouva des cicatrices osseuses, des adhérences de la dure-mère au crâne, des opacités, de l'œdème des membranes, un degré variable d'hydrocéphale chronique, un état granuleux de la membrane interne des ventricules. Il est probable, ajoute l'auteur, que les blessures qui intéressent les os du crâne déterminent plus souvent la production de la folie que celles qui sont limitées aux parties molles.
(1) Moreau (de Tours), De Videntilé de l'état de rêve et de la folie. Annal, méd.-psych. 1855 t. I, 361.
Voir l'observation rapportée par Moreau (de Tours). Ann. méd.-psych., t. I, 18ii, page 307.
Voir encore le cas cité par Faure d'un rêve ayant persisté pendant 72 heures chez un homme bien portant. Gazette des hôpitaux, 9 février 1870.
(2) Schlager, Sur l'influence des lésions de l'intelligence consécutives à l'ébranlement du cerveau. Journal de la société I et R de médecine, Vienne, 1857. p. 450.
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A ces cas il faul ajouter ceux dans lesquels les troubles psychiques ont été déterminés, soit par une carie spontanée des os du crâne, soit par une carie du rocher et par une otite interne. Jacobi, cité par Griesinger (1), a vu 7 cas de ce genre. Et suivant Hambury Smith il serait rentré, dans l'asile des aliénés de New-York, 7 malades chez lesquels la folie a été consécutive à une maladie de l'oreille interne.
3° Insolation. — L'insolation joue encore un certain rôle dans l'étiologie des maladies mentales, mais dans la part d'influence que cette cause peut avoir, il est bon de faire le décompte de la valeur des renseignements fournis, car il arrive très fréquemment, dans la pratique, queles parents attribuent à une insolation l'explosion d'une maladie mentale qui évolue naturellement en raison des conditions héréditaires qu'on cherche à cacher (2).
4° Influence morale à action subite. — Les influences morales que nous avons déjà citées, comme causes prédisposantes de premier ordre, dans l'évolution des troubles psychiques (en ce sens qu'elles ébranlent de longue main et par une lente sollicitation notre sensibilité intime), sont appelées encore à devenir causes occasionnelles des désordres graves des facultés mentales.
On sait, par exemple, qu'une émotion violente de terreur est susceptible de déterminer des troubles nerveux persistants, tels que la paralysie agitante — et dans la sphère des phénomènes psychiques, des phénomènes de stupeur, de la catalepsie soudaine, etc.
Ce sont ordinairement des émotions vives, subites, telles que la frayeur, la colère, la pudeur blessée, la nouvelle subite de la perte d'une personne aimée ou de la perte de la fortune, la crainte d'avoir commis un sacrilège,
(1) Griesinger, loco citato, p. 213.
Voir encore le travail de Kraft-Ebing, sur les troubles psychiques résultant des blessures du crâne. Annales medico-psycho., 1871, t. II, p. 275. Skae, De la folie traumatique, id. 1878, t. I, p. 289.
(2) Lacassagne 1878. Société des hôpitaux de Paris.
Suivant Barteus, les ouvriers exposés à la chaleur rayonnante que dégagent des foyers tels que ceux qui sont entretenus dans les fonderies, les raffineries de sucre, les forges peuvent être atteints de troubles psychiques pareils à ceux qui naissent à la suite de l'insolation. Le mode de début diffère seul : à la suite d'un coup de soleil, la maladie s'établit d'emblée, dans l'autre cas, il y a des phénomènes prodromiques tels que malaises, céphalalgie, sentiment de lassitude, manque d'aptitude pour le travail.
l'émotion produite par une prédication terrifiante, qui déterminent l'apparition de la maladie mentale (1).
5° De l'emprisonnement cellulaire. — Il est une dernière cause de troubles des facultés mentales sur laquelle l'attention a été fixée, dans ces derniers temps, et de laquelle nous devons actuellement parler, l'isolement cellulaire appliqué aux prisonniers et le genre de vie qu'il comporte.
On a accusé ce système de favoriser l'explosion des troubles psychiques.
Ces résultats, prématurément mis en circulation, ont été contradictoireiiiciil jugés par les données de la statistique. Il résulte, en effet, des recherches de Coindet (de Genève), de Lélut, de Sauze, que la population des prisons, quel que soit le système auquel elle soit assujettie, donne une population d'aliénés infiniment supérieure à celle de la population libre (2); si bien que Lélut a pu dire que la fréquence de la folie, dans une population criminelle et condamnée, est désormais un fait acquis à la science comme à la loi (3).
Ces données intéressantes, qui résultent de la nature même des ehoses, ont été parfaitement signalées dans un très intéressant travail deBaillarger, qui a mis en lumière les conditions spéciales de l'état mental des prisonniers (4).
11 est démontré, dit-il, — 1° que parmi les détenus dont la folie a été constatée en prison, il y en avait déjà un certain nombre qui étaient malades au moment de la séquestration; — 2° que beaucoup de crimes et de délits étaient commis dans la période d'incubation de la folie, période d'incubation méconnue la plupart du temps, alors que les inculpés sont encore en liberté
(1) Voir le travail de Desmarres, Observation des troubles nerveux multiples consécutifs à une impression de frayeur. Annal, medico-psycho., 1872, t. II, p. 203.
Voir encore sur le même sujet les très intéressantes recherches de Hack Tuke, De l'influence des émotions et de l'esprit sur certaines manifestations de l'activité nerveuse. Annal, medico-psych., 1874-, t. Il, p. 1.
Hospital. Souvenirs rétrospectifs de 1871. Observations relatives à l'influence de la frayeur sur l'état mental dei individus frappés. Anna, medico-psych., 1875, t. I, p. 10.
Richardson, De l'influence du choc mental sur le développement des psychoses. Annales medico-psych., t. I, p. 129, 1872.
Sauze, Frayeur, stupidité primitive. Suppression des facultés cérébrales. Annales méd., psych., 1853, p. 315.
Reibel, Des maladies internes produites sous l'influence de la terreur, et de la dépression morale pendant le siège de Strasbourg. Gazette médicale de Strasbourg, 1877.
(2) Sauze, Etude médico-psychol. sur la folie. Recherches sur la folie pénitentiaire, p. 187.
(3) Annales médico-psycho., 1844, p. 73.
(4) Baillarger, Annales médico-psych., 1844, p. 77.