‹ Traité clinique et practique des maladies mentalesChapitre 113 sur 286 · PRODROMES · texte numérisé non relu

PRODROMES

En même temps le sommeil se perd, [l'insomnie devient presque continuelle (1). Dans les premiers temps, les malades ont conscience de leur insomnie, ils en souffrent. Peu à peu ils cessent de s'en apercevoir; ils se lèvent pendant la nuit, dérangent les meubles de place, cherchent à sortir et n'ont aucune conscience de ce qu'ils font. Cette insomnie est accompagnée de rêves et d'excitation passagère, et le délire apparaît bientôt systématisé, d'une façon plus ou moins accentuée.

Lorsque les troubles psychopathiques se révèlent d'une façon indubitable, ils prennent soit les tonalités expansives et gaies, soit les tonalités dépressives et tristes.

Tantôt, comme dans la paralysie générale et la manie, au début, les malades sont expansifs, gais, loquaces et de bonne humeur. En les voyant ainsi montés au-dessus de leurs habitudes normales, on les trouve spirituels et séduisants. Ils font volontiers accueil à des inconnus, ils payent à dîner généreusement, se mettent à la disposition de leurs amis pour faire des demandes et des démarches dans les ministères, ils rédigent des projets, achètent une foule d'objets inutiles dont ils encombrent leur intérieur (2). Ils éprouvent un besoin incessant d'aller et de venir et de se déplacer sans cesse.

D'autres, d'un caractère tout différent, prennent les choses d'une façon pareillement différente. Ils ont des idées bizarres, des projets extravagants qu'ils exposent. Ils n'aiment pas la contradiction, ils s'irritent. Ils deviennent peu à peu querelleurs, inquiets, disposés à se mettre dans des accès de colère, qui les prennent inopinément, comme des sortes d'attaque d'épilepsie, et cela, à propos des paroles et des choses de minime importance.

Dans cette période de la maladie, il y a déjà chez eux un certain déchet

(1) Cette insomnie, qui apparaît la plupart du temps d'une façon si caractéristique, est le prodrome réel de la maladie en évolution et non pas la cause pathogénique directe. C'est parce que l'individu est en proie à une vive surexcitation cérébrale localisée qu'il n'a pas de calme nocturne; et l'insomnie n'est toujours qu'un phénomène secondaire et non pas protopathique (1).

Mme M..., sujette depuis plusieurs années à des accès de manie périodique de médiocre intensité, toutes les fois qu'elle devait tomber en stupeur, était avertie vingt-quatre heures à l'avance du mal, qui se préparait par une nuit d'insomnie. La veille, elle était gaie, expansive, alerte; la nuit d'insomnie arrivait, et le lendemain, elle était pâle, hébétée, atone et inclinait à la stupeur qui le surlendemain était complète.

(2) M. P., ancien professeur, dans la phase du début d'une paralysie générale avait acheté une bibliothèque composée de mille volumes pour l'usage exclusif de son enfant de quatre ans.

(1) Renaudin, De l'influence pathogénique de l'insomnie. Annales médico-psych., 1857, p. 384.

dans L'activité de la mémoire, surtout pour les choses présentes. — C'est ainsi qu'ils oublient certaines échéances; ils font dans leurs comptes des erreurs d'addition, ils rendent mal la monnaie, ou bien, quand ils sont sortis, ils oublient l'heure de rentrer, ils arrivent eh retard à un rendez-vous habituel. Un certain nombre de militaires, réguliers d'habitude aux appels, dans les phases du début de leur maladie, se l'ont aussi remarquer par une irrégularité insolite dans leur manière d'être. Ces premières modifications dans la fagon d'agir se compliquent encore par un manque de tenue spécial, par un oubli des simples convenances, soit dans la conversation, soit dans le respect des bienséances sociales.

Dans les (ormes dépressives, les manifestations morbides du début des psychopathies revêtent un autre caractère. — Les malades sont anxieux, ils ont des inquiétudes values que l'on devine plutôt par leur attitude que par leurs révélations spontanées. Ils sont apathiques, inertes, disposés à rester tranquilles, et, si ou les excite, ils expriment vaguement l'étal de leur for intérieur. 11- seul eut des choses insolites en eux-mêmes, ils croient que l'on parle mal d'eux, que l'on veut leur faire des mauvaises choses, qu'on les fait parler malgré eux, etc., qu'on leur envoie des secousses électriques, que le magnétisme s'est emparé d'eux, ou bien encore ils disent qu'on cherche à mettre dans leurs aliments des substances répugnantes ou toxiques. Ils supposent telle ou telle personne disposée à les empoisonner, mais ils sont incapables de citer les motifs; ou bien encore, quand les hallucinations viscérales se mettent de la partie, le délire s'organise et ils racontent leurs sensations dans un vocabulaire plus ou moins imagé. Ils refusent de prendre des aliments, parce que, disent-ils, cela ne passe pas el que les intestins sont bouchés, ou bien que l'estomac est renversé, ou bien qu'ils sentent leurs muscles se dissocier, etc. , etc..

Ces divers états psychopathiques, qui commencent insensiblement par de- nuances progressives et arrivent peu à peu à prendre une forme fixe et à se systématiser d'une façon régulière, constituent les phases préparatoires de la maladie qui va se régulariser d'une façon typique.

Nous verrons, à propos de chaque groupe morbide spécial, l'ensemble des symptômes prodromiques qui lui sont le plus particulièrement affectés.

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