TROUBLES DE LA PAROLE
lente, mesurée, pénible, les malades ne parlent pas spontanément, il faut les exciter et provoquer leurs réponses.
Chez les hallucinés, en proie soit à des visions, soit à l'influence de voix qui leur parlent, la parole est hésitante ; ils répondent d'une façon distraite, à l'échappée, pour redevenir la proie immédiate de leurs sollicitations subjectives. ,
Dans d'autres circonstances, soit que l'incitation subjective se trouve très forte, soit qu'ils entendent des voix leur défendant de parler, ils gardent le silence malgré les interpellations les plus vives, malgré certaines excitations dérivatives, telles que des applications électriques sur la peau. Ils entendent ce qu'on leur dit, ils comprennent les invitations qu'on leur adresse, et persistent dans un mutisme absolu qui peut durer des semaines, des mois, et même des années ainsi qu'on en a cité des exemples.
Dans certaines formes de démence, les troubles de l'émission verbale peuvent présenter des caractères tout à fait particuliers, en vertu desquels le son vocal produit ne répond plus à la pensée qu'il est destiné à exprimer. — Il y a, comme on dit, défaut de cohérence entre l'expression phonétique et la pensée-mère. On voit, en effet, certains individus qui en vous abordant s'expriment d'une façon régulière, puis à mesure que leur attention se fatigue, les mots ne sont plus appropriés à la pensée et on sent que l'individu veut dire tout autre chose que ce qu'il exprime.
« M. G..., actuellement en démence, a cependant encore des habitudes de vie régulières qui lui permettent d'aller se promener au dehors avec son domestique Lorsqu'on l'aborde, il sourit gracieusement et répond au salut qu'on lui adresse; puis, si l'on continue, ses réponses deviennent inintelligibles, saccadées, c'est un balbutiement complet de phrases enchevêtrées, et il se retire bientôt avec force salutation, dans l'attitude d'un homme qui remercie des paroles qu'on lui adresse sans qu'on puisse rien saisir du bredouillement informe qu'il articule alors.
Parchappe a rapporté un cas tout à fait semblable (1).
Dans certains cas de paralysie générale, alors que des lésions irrémédiables ont effacé de la mémoire un certain nombre de substantifs usuels, on voit les malades ainsi frappés faire effort, s'impatienter, employer des circonlocutions pour remplacer le mot qui ne vient pas, et finalement produire des phrases inintelligibles, dont ils ne comprennent que trop euxmêm es l'incohérence et l'insuffisance. — Je ne suis pas éloigné de croire que chez un certain nombre de ces pauvres malades, les accès d'impatience et d'irritation, qui éclatent lorsqu'on les fait parler, n'ont pas d'autre cause
(1) Luys, Actions réflexes, troubles de la parole, 115
±i-2 PATHOLOGIE GÉNÉRALE.
que le sentiment de leur impuissance pour retrouver les mots nécessaires à l'expression de leurs pensées et de ieurs désirs.
Peu à peu, chez les paralytiques en démence et chez les déments ordinaires, l'expression verhale finit par devenir de plus en plus rare ; les déments chroniques sont en général silencieux, et ce silence, qui s'accuse de jour en jour, n'est que l'expression fidèle de l'anéantissement progressif des régions qui naguère engendraient l'expression verhale. — Ilsue parlent pas parce que, ilisent-iis, ils n'ont rien à dire; et, dans ma conviction, rien n'est plus réel.
Trouble* de l'écriture. — Les désordres survenus dans l'ensemble des facultés mentales se révèlent encore chez les aliénés par des perturbations spéciales dans le style écrit ; et chez ceux qui savent dessiner par une façon toute spéciale de représenter leurs pensées et la nature.
En général le style écrit présente chez les individus touchés profondément, comme les paralytiques, des aberrations, des extravagances aussi manifestes que le style oral ( 1 >.
Tel qui délire en parole, délire aussi hien la plume à la main. — Mais, il est des circonstances très remarquables, comme cria se voit pour les hallucinés et les impulsifs, chez lesquels on surprend des signes indubitables de désordres intellectuels et des conceptions délirantes les mieux caractétérisées — et qui, lorsqu'ils prennent la plume, ont une écriture correcte, un style net, précis, auquel il n'y a rien à reprendre. — L'indépendance de< deux facultés d'expression, le style oral et le style écrit est dans ces cas parfaitement respectée.
Mais quoiqu'il arrive, par le fait même de la marche envahissante des processus psychopathiques, qui peu à peu gagnent du terrain dans les zones de l'écorce et envahissent de nouveaux territoires, le style écrit se ressent des délabrements profonds qui se sont opérés et se révèle alors par des caractères tranchés.
Le corps de l'écriture est m.al formé, il y a dis mots passés, d'autres sont soulignés sans motifs; les caractères graphiques sont anguleux, tracés d'une façon raide, sans moelleux dans les liaisons, les commencements des premières pages d'une lettre sont ordinairement corrects et très lisibles, et à mesure que l'attention se fatigue, le désordre s'accuse, et la lin de la lettre est ordinairement décousue et indéchiffrable.
I Marcé, De la valeur des écrits des aliénés au point de rue de la sémeiologie et de la médecine légale. Annales d'hygiène et de médecine légale, 1864, t. XXI, - série.