MARCHE
perte plus ou moins complète delà notion du monde extérieur. En quelques semaines, avec des soins appropriés, la période de détente se confirme et le malade rentre peu à peu en lui-même, guéri de son accès.
La plupart du temps les choses ne se passent pas, d'une façon aussi franche et aussi simple, et l'on voit les phénomènes morbides se compliquer de la façon suivante :
On rencontre en effet déjeunes sujets qui, sous l'empire d'influences héréditaires latentes, à propos d'une excitation fortuite, plus ou moins légitime, sont pris de tristesse. Cette tristesse ne supporte pas de dérivation, elle se change en un état dépressif qui gagne de plus en plus, et se transforme en une véritable stupeur. La stupeur persiste pendant plusieurs semaines et, insensiblement, fait place à une sorte de réveil des facultés ; celles-ci reparaissent peu à peu, et une convalescence franche de l'accès dépressif semble se révéler. Mais ce n'est là qu'un espoir trompeur.
A mesure que la vie semble renaître, que les forces mentales se développent, une sorte d'excitation factice se crée chez le malade; ses facultés intellectuelles s'élèvent au-dessus de leur niveau habituel. Il devient loquace, mouvementé, exubérant; c'est une nouvelle phase d'excitation qui a fait place à la phase de torpidité, et qui s'enchaîne à la phase précédente, comme dans l'accès de fièvre intermittente, la période de chaleur fait suite à la période d'algidité. — C'est là un exemple de ce que l'on désigne sous le nom de folie circulaire, folie à double forme.
Ce processus morbide, malgré ses apparences variées, est néanmoins une unité nosologique unique et définie, qui a son allure propre et ses différentes étapes désignées à l'avance. Les périodes de calme peuvent être plus ou moins prolongées, les moments de répit plus ou moins solides, mais le mal est immuable dans son essence une fois qu'il a commencé à sévir, une fois qu'il s'est implanté dans l'organisme, il poursuit fatalement son cours, toujours fidèle à son type, et ne s'éteint qu'avec la vie.
Les processus hallucinatoires, qui forment le fond commun de presque la totalité des psychopathies, présentent des façons d'être analogues.
On voit en effet des hallucinés pendant un certain temps demeurer lucides, perméables aux incitations du monde extérieur, discuter même volontiers leurs fausses conceptions. Quelquefois, à la suite d'un calme prolongé, on les croit guéris. Ils paraissent devenus réguliers, mais ce n'est encore là qu'un leurre ; sous l'influence des moindres causes d'excitation, quelquefois sans motif connu, le feu intérieur, qui couvait, fait une nouvelle apparition, et les conceptions délirantes se font jour sous une nouvelle forme.
Elles s'implantent avec une intensité croissante et obscurcissent progressivement la notion des choses extérieures, si bien que l'halluciné envahi, après des oscillations répétées, finit par succomber insensiblement aux progrès du mal qu'il porte en lui, et tomber dans un état de démence incurable.
Chez les paralytiques, mêmes tendances envahissantes, mêmes alternatives d'activité et de repos, dans la marche incessante du processus morbide qui s'est manifesté au sein de l'intimité de son système nerveux.
A la suite d'une période de congestion passagère, un premier éclat a eu lieu. Un traitement régulier a été fait, le calme est arrivé et le malade devenu tranquille, maître de lui, peut être rendu à sa famille. — Il peut ainsi vivre calme pendant une période de rémission qui va durer plusieurs mois, sans présenter de perturbation bien apparente. On le surveille, on le garde avec attention, et au moment du printemps sous l'influence de causes incitatrices de minime importance, une nouvelle attaque congestive se déclare avec excitation plus ou moins violente amenant à sa suite des fluxions encéphaliques nouvelles. — Le sujet ainsi envahi peut sortir amélioré d'un second accès, il peut dans l'espace de quatre ou cinq ans supporter même, si sa constitution est robuste, plusieurs assauts successifs ; mais, quoi qu'on fasse, le mal est inhérent à sa chair, et s'il a déjà marqué sa première étape, il poursuit son chemin d'une façon saccadée, plus ou moins uniformément continue, vers la démence et l'usure définitive de toutes les forces organiques.
Les psychopathies, essentiellement inhérentes à l'organisme dont elles sont en quelque sorte contemporaines, naissent avec lui, vivent avec lui, pour se transmettre avec lui à la descendance, comme les maladies chroniques qui sont du ressort de la pathologie interne, telles que la tuberculose, le scrofule, le cancer, la syphilis, — elles ont une marche essenliellement progressive, qui peut se suspendre de temps en temps, laisser des intervalles de répit plus ou moins prolongés; mais ce ne sont là que des leurres et des temps d'arrêt illusoires. Elles reprennent fatalement leur allure progressive et tôt ou tard, avec des intervalles de vingt à vingtcinq ans d'accalmie, même, elles finissent par réapparaître et par avoir raison de l'organisme avec lequel elles sont nées (1).
(Il Certains auteurs ont noté que l'évolution Je certaines maladies mentales pouvait être suspendue ou du moins enrayée par des maladies incidentes.
Ainsi Langlois (Thèse de Paris 187-2), cite l'exemple d'une femme de vingt-trois ans lypémaniaque et gâteuse depuis trois ans, et qui récupéra la raison aux débuts d'une