‹ Traité clinique et practique des maladies mentalesChapitre 137 sur 286 · DES ELEMENTS DU DIAGNOSTIC EN PATHOLOGIE MENTALE · texte numérisé non relu

DES ELEMENTS DU DIAGNOSTIC EN PATHOLOGIE MENTALE

La question du diagnostic qui dans l'exercice de la médecine ordinaire a une importance si capitale sur la direction du traitement, acquiert dans le domaine de la médecine mentale une importance encore bien plus considérable. — Dans ce milieu spécial l'action du médecin a une portée beaucoup plus profonde, et soulève d'emblée un problème des plus délicats de la médecine légale, le respect de la liberté individuelle mis en présence du respect de la sécurité publique : — le médecin aliéniste doit en effet, en présence du malade qu'on lui présente, décider si le sujet en question est dangereux pour lui-même ou pour autrui, et, si les faits qu'on lui impute rentrent légitimement sous l'application de la loi de 1838 sur les aliénés.

Le rôle du médecin, en matière de pathologie mentale prend donc un caractère tout autre que celui qu'il a vis-à-vis de ses autres clients, en même temps qu'il agit comme médecin pour instituer le traitement, il doit agir en même temps comme agent de l'autorité publique et ordonner d'urgence des mesures de séquestration préservatrice. Aussi ne saurionsnous trop montrer au jeune médecin combien son intervention doit être précise et énergique, combien elle doit être sagement motivée, et combien sa responsabilité est gravement engagée. — Il oscille en effet entre cette double alternative, ou bien — de prendre des mesures intempestives vis-à-vis d'un malade dont l'esprit n'est pas profondément troublé et qui n'est pas dangereux pour son entourage, ou bien — - de laisser en liberté un malade impulsif, halluciné dangereux, qui, quoique lucide et intelligent peut à un moment donné se suicider, mettre le feu chez lui et porter ses coups à tort et à travers (1).

(1) Rousselin, De l'utilité de la séquestration au début des maladies mentales au point de vue du double intérêt de la société et de l'aliéné. Ann. med.-psych., 1865, t. 1, p. 435.

3IG l'ATIIOLOC.IE GENERALE.

Dans celte tâche diflicile l'intervention médicale se trouve, à chaque jour, on butte à des difficultés nombreuses inhérentes au sujet :

D'une part les familles vivant en continuelle fréquentation avec le malade ont pris plus ou moins l'habitude d'accepter comme vraies un grand nombre de ses fausses conceptions. Elles rattachent volontiers la maladie à des causes complètement étrangères; elles atténuent les faits incriminés. — S'il s'agit d'un halluciné qui a blessé un passant inoffensif avec sa canne, elles disent toujours que le malade a été provoqué et qu'il ne s'agit dans l'espèce que de simples coups d'une badine inoffensive. — S'il s'agit d'une tentative de suicide ou d'homicide, ou bien elles cachent ces tentatives, ne les avouent qu'à la dernière extrémité, accusent l'action des boissons alcooliques, delà chaleur, d'une surexcitation passagère quelconque, et, fondamentalement, se refusent toujours plus ou moins à admettre l'existence d'un trouble mental.

D'un autre côté le malade lui-même n'est pas sans présenter dans son examen les plus sérieuses difficultés.

L'aliéné, en général, 'se méfie toujours du médecin quel qu'il soit. — S'il est halluciné ou persécuté, il voit en lui un espion envoyé par ses ennemis. — Ou bien il a une idée vague qu'il est suspect à son entourage; que ses facultés sont troublées, qu'on va le placer dans une maison de santé et prendre contre lui des mesures médico-légales. — Il hésite alors cà répon Ire, il refuse de mettre à jour ses fausses conceptions, ou bien, si on le presse, il se concentre dans des réponses monosyllabiques ou un mutisme complet.

Il est donc absolument nécessaire pour que le médecin puisse se former un jugement, qu'il ait i\a moyens d'information pris en dehors du malade, qu'il puisse être initié aux faits et aux gestes de sa vie antérieure, à l'état mental des ascendants, au mode de début des troubles observés, aux habitudes tl'esprit, aux occupations du malade, et à la façon dont il a appris, préalablement à gouverner son existence.

Il devra rechercher si le sujet a eu des accidents nerveux dans son enfance, s'il avait des attaques convulsives avec incontinence nocturne d'urine? s'il avait des habitudes de vie régulières et méthodiques? à quel moment ces habitudes ont été suspendues?— s'il commettait quelquefois des extravagances, soit en actes, soit en paroles? et, en un mot, si les actes qu'on lui reproche sont plus ou moins justiciables d'un état mental ordinaire et à quelles fausses conceptions il faudrait les attribuer.

Il est encore bon de se procurer des manuscrits du malade, des lettres confidentielles, dans lesquelles il a déposé ses pensées intimes, car il

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