‹ Traité clinique et practique des maladies mentalesChapitre 161 sur 286 · PATHOLOGIE SPÉCIALE DKS HALLUCINATIONS · texte numérisé non relu

PATHOLOGIE SPÉCIALE DKS HALLUCINATIONS

leur ont donné naissance. Mais, quelles que soient ces formes, l'individu frappé n'en est pas moins, du coup, placé en dehors des conditions normales du fonctionnement mental. — Il est surexcite d'une façon morbide, il réagit par conséquent d'une façon morbide, et ses émulions s'élèvent pou à peu au niveau des impressions pénibles qu'il ressent. Mais là ne s'arrête pas le mal; l'individu sorti de lui-même, en proie à une surexcitation incessante qui fermente en lui, cesse de voir les choses telles qu'elles sonl cesse de les comprendre comme le commun des hommes. — I! doute tout d'abord des vois qui l'invectivent, mais peu à peu ces voix s'imposent à son esprit, elles le subjuguent, elles lui disent qu'on va le déshonorer, -qu'on va le tuer, qu'on va assassiner sa famille; il réagit alors suivant les lois naturelles de tout être vivant qui se croit attaqué et qui veut se défendre. — Il marche avec un revolver armé et la première personne qu'il rencontre et qui offre quelque point de contact avec ses visions devienl bientôt son objectif et quelquefois sa première victime.

C'est ainsi qu'un grand nombre d'attentats sur les personnes, accomplis journellement sans motifs, sans explication plausible, sont le résultat fatal d'impulsions morbides, accomplies par des hallucinés méconnus et errant à travers la société.

Lorsque les hallucinés sont en quelque sorte à la période de verdeur de leur maladie, et que chez eux les manifestations de la démence n'ont pas encore donné à leurs conceptions ni à leur manière d'être un caractère uniforme, — ils se divisent généralement en deux groupes, les uns loquaces et expansifs, — les autres taciturnes et concentrés.

Chez les premiers les réactions de l'intelligence sont vives et actives, ils parlent avec énergie des impressions subjectives dont ils sont l'objet. Leur regard est animé et les accents de leurs émotions sont des plus naturels; leurs paroles coulent avec abondance, mais ils ne prêtent aucune attention aux arguments contradictoires qu'on leur présente. Ils répètent les mêmes phrases stéréotypées, et ne tiennent nullement compte de ce qu'on leur dit. Ils ne peuvent rester en place, ils vont, ils viennent de tous les côtés ; ils se lèvent la nuit, ils sortent, et, en même temps, on les rencontre dans les rues comme des individus affairés qui se parlent à euxmêmes et qui sont absorbés par des préoccupations profondes. Chez eux il yaun certain besoin d'expansion qui doit se dépenser : il faut qu'ils parlent, qu'ils se plaignent, qu'ils marchent, et, qu'au besoin ils aillent présenter leurs plaintes auprès des autorités, contre les persécutions imaginaires dont ils sont l'objet.

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Chez les autres le tableau est tout différent. — Les hallucinés taciturnes ont une attitude passive, ils ne vont pas au-devant de vous, ils vous fuient; quand on les interpelle, ils vous regardent fixement, sans répondre, ils paraissent ahuris, gênés par votre présence, el si on cherche à obtenir quelque réponse avec insistance, ils font effort pour se dégager et esquiver l'examen sans parler.

Si l'on parvient à obtenir quelque réponse évasive à force d'insistance, soit à les surprendre dans les habitudes de leur vie, on reconnaît qu'ils marchent comme des gens qui sont absorbés par des idées fixes — qu'ils se parlent à eux-mêmes, qu'ils s'arrêtent tout d'un coup, qu'ils font des gestes bizarres, qu'ils interpellent les arbres et les buissons, et qu'en un mot les impressions du monde extérieur ne produisent chez eux qu'un minime ébranlement, en raison des incitations subjectives qui parlent chez eux avec une plus grande intensité et seules tiennent leur attention en éveil.

Il est probable que ce type d'hallucinés correspond à un état organique plus accentué et plus complet que le type des aliénés loquaces. On pourrait peut-être supposer que chez les individus ainsi frappés, et qui sont si nettement isolés du conflit des choses extérieures, l'envahissement de deux lobes cérébraux s'est fait simultanément et a marché d'une façon parallèle (1).

4° PHASES PSYCHIQUES DES PROCESSUS HALLUCINATOIRES (2e PÉRIODE)

Les caractères symptomatologiques propres de la phase psychique des processus hallucinatoires sont pratiquement assez difficiles à définir au point de vue de leur début.

Il est, en effet, très difficile de dire, un malade quelconque étant donné, à quelle phase il est arrivé; il faut l'avoir suivi et étudié pendant longtemps pour pouvoir être à même de se prononcer avec connaissance de cause. — D'une manière générale, la phase psychique est caractérisée par le moment où les incitations sensorielles du début paraissent s'être amoindries pour faire place à des conceptions appropriées plus ou moins vague-

(1} Certains hallucinés taciturnes finissent par devenir complètement silencieux et par tomber dans un mutisme complet qui peut durer des semaines, des mois et des années. Brière de Boismont en a cité un exemple [Cause morale, démence, longévité remarquable, mutisme, retour à la raison après cinquante-deux ans d'aliénation, mort. Ann. méd.-psych.,\ 850, 531.)

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ment i eliéesà leur souche originelle. — Ainsi, parle fait même de la durée de la maladie, au bout d'un temps variable, au bout de trois ou quatre mois, la pluparl des hallucinés perdent le souvenir des incitations sensorielles qui les tourmentaient au début, pour revêtir une nouvelle manière d'être, suite de la précédente, dont elle n'est que le développement logique. C'est phase psychique proprement dite qui se caractérise alors :

M. B ..., halluciné, est actuellement en démence. Il y a quatorze ans, il entendail des voix qui le menaçaient, il disait qu'on lui envoyai! des décharges électriques, et à chaque bouffée hallucinatoire, une période d'excitation survenait; peu à peu, M. H... racontait que les voix qui retentissaient à ses oreilles changeaient <le timbre, que les personnes qui le poursuivaient n'étaient plus les mêmes, et, finalement, au bout de deux ans d'isolement et de tranquillité, il avait oublié ses anciennes conceptions, ainsi que ses anciennes incitations sensorielles qui, insensiblement, avaient été remplacées par ■ 1rs conceptions hypochondriaques. Le processus irritatif avait insensiblement rayonné sur d'autres régions.

M. R..., au début d'un processus hallucinatoire très intense, se voyait poursuivi par un île ses voisins qui l'épiait sans cesse et qui voulait lui faire du mal. Six mois après, il avait complètement oublié l'impulsion hallucinatoire première, ce n'était plus son voisin qui l'invectivait, il n'en parlait plus, mais c'était sa femme, se3 enfants qui venaient lui rendre desvisites imaginaires et avec lesquels il s'entretenait

D° manière d'être des hallucinés chroniques (Les loquaces et les taciturnes.)

Quoi qu'il en soit, une fois que les frontières sont franchies et que l'activité morbide s'est propagée, d'une façon permanente et automatique, aux différentes zones de l'écorce, le mouvement commencé se déroule de lui-même d'une façon persistante et chronique. Les hallucinés chroniques constituent un type morbide des mieux déterminés.

Ils vivent de plus en plus isolés, avec les conceptions imaginaires qui les dominent; livrés à eux-mêmes ils vont et viennent incessamment dans les asiles. — Ils marchent sans cesse, sans prendre garde à ce qui se passe autour d'eux. Ils parlent seuls, ils rient seuls, ils font des gestes insolites sans signification apparente, comme s'ils croyaient chasser des êtres ou des substances invisibles, ou bien pour se défendre des vapeurs et des fumées qui les environnent. — Lorsqu'on les interpelle, ils répondent par monosyllabes ou en prononçant des mots qu'ils ont inventé et qui n'ont aucune signification réelle. On ne peut solliciter leur attention que pendant un temps très court; on voit qu'immédiatement ils reprennent la suite de leurs conceptions subjectives. Ils s'habillent d'une façon bizarre, négligeant comp léteinenl les soins de la propreté du corps et la tenue de leurs vêtements. —

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Ils conservent soigneusement des manteaux, des chapeaux d'une autre époque et sont complètement les esclaves fidèles des habitudes prises. Ils vivent d'une façon mécanique, exacts aux heures des repas, bizarres et excentriques par leur mode d'alimentation, attentifs aux heures du coucher et du lever. Dans leurs promenades, ils suivent les mêmes allées, et quand l'habitude est prise ils ne dépassent jamais certains alignements.

« Une jeune dame hallucinée, depuis deux ans que je l'observe, vient à la même heure s'asseoir à la même chaise, tirer de sa poche le même livre qu'elle ouvre machinalement à la même page et sans la parcourir des yeux, la garde devant elle pour contenance et, au bout de deux heures, ferme le livre et se promène dans la même allée avec la même allure machinale, sans le moindre écart.

En général, une fois que cet état psychique a été organisé et que l'habitude est venue le consacrer, les malades entrent dans une période qui peut se prolonger des années, pouvu que d'autres causes ne viennent pas aviver l'excitation latente.

Les hallucinés qui ont appartenu à la catégorie des loquaces lucides (que je considère dans une certaine limite, comme n'ayant été frappés que dans un seul de leurs lobes cérébraux,) peuvent vivre ainsi de longues années dans la retraite, et s'ils ont des habitudes de travail intellectuel ils peuvent conserver ainsi longtemps une certaine lucidité apparente, on cause volontiers avec eux des choses usuelles, ils se tiennent assez bien au courant de ce qui se passe; mais, si on vient à toucher une des cordes sensibles qui ont primitivement suscité les troubles de l'esprit, on reconnaît que, si la verdeur de leurs facultés est respectée dans une certaine limite, cette même verdeur se montre pareillement pour les conceptions morbides, qui sont toujours actives, et qu'ils ressentent encore avec énergie.

Les hallucinés taciturnes, au contraire, chez lesquels l'état d'absorption s'est manifesté, soit primitivement, soit consécutiveuiBnt, continuent à vivre en eux-mêmes, hantés qu'ils sont par leurs conceptions subjectives. Cette absorption est telle, qu'ils oublient tout leur passé, toutes leurs affections les plus chères et deviennent de plus en plus indifférents pour tout ce qui se passe autour d'eux. — Ils ne demandent qu'une chose, la tranquillité, le repos, et toutes les fois qu'une visite imprévue vient leur rappeler leur passé, la visite est souvent mal reçue, et suivie d'un certain degré d'excitation. La démence les envahit insensiblement et, dans les dernières années, ils oublient les signes du langage, parlent de moins en moins, et

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tombent dans un mutisme presque complet, avec profonde indifférence de tout ce qui les entoure, ou articulent des phrases incohérentes.

Malgré celle régularité automatique de la vie des hallucinés chroniques,

il ne faut pas croire que les foyers d'activité morbide soient éteints en eux. On est surpris, en effet, de voir ces existences tranquilles traversées par des o rages soudains, et il arrive souvent que sous l'influence d'une excitation accidentelle, d'une insomnie avec rêves, des impulsions subites se développent. — On voit alors des malades calmes, apathiques en apparence, qui subitement se mettent à vociférer, comme si on les interpellait, ou bien à briser les vitres sans motifs, ou bien encore à chercher à mettre le feu à leurs rideaux, à leurs vêtements, ou bien à jeter à terre les assiettes chargées d'aliments qu'on leur présente, et sur lesquelles ils voyent des objets impurs. — Ces écarts subits sont susceptibles quelquefois de provoquer des scènes dangereuses pour eux, et pour l'entourage peuvent devenir l'occasion de regrettables méfaits (1).

(I) Macario, Des hallucinations. (Annales médico-psych., 1815, t. II, p. 316.)

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