CHAPITRE V
Diagnostic.
Le diagnostic de l'hallucination repose essentiellement sur la façon d'être du malade, lequel est loquace ou silencieux. L'halluciné loquace est expansif, il s'exprime avec énergie, il parle avec conviction des menaces qu'on lui fait, des propos qu'on tient à ses oreilles; il va au-devant du médecin, sympathise vile avec lui et raconte volontiers à qui veut l'entendre l'objet de ses souffrances. Le diagnostic n'est pas aussi facile chez l'halluciné taciturne qui se méfie et voit dans tout étranger qui se présente un instrument quelconque de la persécution dont il est l'objet. Il refuse de répondre et se confine la plupart du temps dans un mutisme absolu.
.Nous avons indiqué précédemment comment, chez ces malades, les fausses conceptions étaient organisées, suivant un mode spécial, et comment les idées de persécution étaient toujours plus ou moins au fond du délire. Nous avons en même temps indiqué que le véritable moyen pratique de mettre au jour ce délire, c'était d'abonder d'emblée dans le sens du malade et de lui parler directement des pouvoirs publics, chargés de le protéger, du magnétisme et des franc-maçons (1).
Néanmoins, quand après quelques tentatives on ne pourra arriver à de résultats sérieux, il conviendra d'observer le malade pendant quelques jours. On reconnaîtra, en effet, que ces hallucinés taciturnes, lorsqu'ils se savent non observés, se livrent à des actes bizarres, — qu'ils se promènent et s'arrêtent soudain, qu'ils s'agenouillent ou bien se bouchent les oreilles, ou bien qu'ils flairent les substances alimentaires qu'on leur présente et les rejettent avec dégoût, ou bien encore qu'ils se laissent inopinément aller à des vociférations soudaines et sans motif. — Quand ils sont seuls leur regard est fixé au loin dans le vague, comme celui d'un homme qui est absorbé par des méditations profondes.
il. Vi ir pages 317 et 318.
Ces malades, en général, ne dorment pas, le stimulus morbide continue alors son action pendant la nuit, et on apprend qu'ils se lèvent, dans la nuit, machinalement, sans rienP-dire, qu'ils s'habillent, qu'ils cherchent à sortir, dérangent et brisent les meubles de leur chambre, et se recouchent ensuite tranquillement. — On peut donc dire d'une manière générale que les sujets qui commettent ces différentes actions sont tous plus ou moins sollicités par des processus irritatifs de nature subjective, et qu'en définitive ils sont accaparés par des hallucinations.
La question du diagnostic de la période à laquelle est arrivé le processus hallucinatoire peut présenter, dans certaines circonstances, un certain intérêt.
Quand, l'hallucination est encore franchement sensorielle, lorsque les malades accusent distinctement des voix qui les injurient, des visions qui les menacent, des sensations morbides gustatives ou olfactives désagréables, on peut reconnaître que la maladie est encore dans sa première étape (1).
Lorsqu'au contraire les conceptions exposées par le malade sont différentes de celles qui existaient au début, lorsqu'elles ont un caractère de fixité qui ne peut être ébranlé par aucun raisonnement, on est, suivant toutes les probabilités, amené à admettre que le processus morbide a envahi la sphère psychique proprement dite, et que dès lors il continue à suivre son évolution fatale vers la démence. — Le mutisme, la taciturnité prolongée indiquent une phase plus avancée de la maladie première.
(1) Il faut avoir bien présente à l'esprit cette particularité spéciale delà phase sensorielle, c'est qu'elle est quelquefois excessivement fugace; qu'elle se révèle inopinément une ou plusieurs fois, et qu'elle passe la plupart du temps inaperçue.
CIIAPITIïE l
I»l'0110*tî«*
Le pronostic des processus hallucinatoires est de la plus haute gravité. Nous venons de voir combien leur évolution est fatalement progressive et combien, lorsqu'ils sontnettement organisés, ils se transforment en délires partiels et deviennent inéluctablement un acheminement vers la démence. Le pronostic doit être envisagé : 1° au point de vue de l'individu lui-même, et 2° au point de vue de la société.
U D'une manière générale, la gravité du pronostic peut se juger d'une façon approximative par les données suivantes :
Sur 130 malades que j'ai pu observer et suivre pendant plusieurs années, au bout d'une moyenne ,1e trois années d'isolement, je n'en ai trouve que rintt pouvant être rendus à leur famille et considérés provisoirement comme -néria - Sur ces 20 malades, les rechutes ont eu lieu pour 15, dans une période de 3 à 4 années, les cinq autres ont été perdus de vue; quant au 1 10 restants, ils sont insensiblement passés à l'état de démence incurable.
Les formes lucides accompagnées ù un certain degré de conservation de la connaissance des choses extérieures ne sont pas, à bref delà,, destinée à arriver à la démence. L'individu résiste d'autant mieux qu il a une plus erande surface intellectuelle en activité.
J i vu des cas, rares il es, vrai, de malades aUeints d'halluc.na tons vagues de l'ouïe qui coutinuaieu, à s'occuper des travaux m.el ec uels Cément dirigés, il est vrai) et qui on, pu .Carder ams. peadan, de longues années les effets envahisseurs de la démence.
Les hallucinations sensorielles combinées à des hallucinations d'origine vise al paraissent, dans un certain nombre de cas, hâter l appanhon de U J, ne, e, ame er rapidement l'olmulnlation intellectuelle complète .
Le jeune H... avait cru entendre le rire d'un professeur qui le tournait en ridicule. Il avait cru entendre pareillement des jeunes gens qui, dans la rue, l'interpellaient d'une façon grossière. L'état émotif qui s'était développé en lui avait retenti du côté de l'innervation du cœur et sollicité des angoisses cardiaques avec vive excitation. Le cœur ne présentait aucune lésion organique, et les troubles cardiaques ressentis par le malade étaient purement subjectifs. En trois mois, ce jeune homme était arrivé à un état de démence suffisamment accusé pour le mettre dans l'impossibilité de continuer sa carrière.
Madame C..., tourmentée par des hallucinations auditives qui proféraient des menaces contre sa personne et contre sa famille, était en même temps sollicitée par des irradiations hallucinatoires de nature erotique, avec nymphomanie. Dans l'intervalle de deux mois, cet état hallucinatoire à double foyer d'émergence produisit un tel délabrement dans son sensorium, qu'elle était arrivée à un état presque complet d'absence des facultés mentales.
Les hallucinations qui, d'emblée, sont caractérisées par une obsession persistante, sans éclaircie de lucidité, sont en général d'un pronostic grave et conduisent rapidement à la démence. Elles impliquent l'envahissement simultané des deux lobes cérébraux.
La permanence de la suggestion hallucinatoire est donc un symptôme de la plus haute gravité. — Il est bon cependant de savoir que chez les jeunes sujets, et principalement chez les femmes, on voit quelquefois des phénomènes d'obsession intense disparaître en un temps très rapide, et l'amélioration se manifester d'une façon progressive.
Il faut encore considérer comme très grave, au point de vue des conséquences qu'elle exerce sur les manifestations de la vie intellectuelle, toute une catégorie de processus hallucinatoires qui se développent sous forme de stimulations fugaces, rapides et instantanées, tout à fait analogues à des attaques d'impulsions subites épileptoïdes.
Cette forme spéciale, quasi-impulsion, entraine rapidement à sa suite une sorte d'hébétude et d'état hallucinatoire persistant, qui fait que les malades sont en quelque sorte toujours sur les limites de l'état de santé et de l'état de maladie.
31. B..., à la suite d'une légère excitation hallucinatoire, avait été soumis âmes soins. Sous l'influence du traitement employé, l'état aigu tomba rapidement, et M. B..., au bout de deux mois, paraissait complètement être maître de lui-même et débarrassé de ses conceptions hallucinatoires. Quatre jours avant sa sortie, j'arrivai dans sa chambre à l'improviste, et quelle ne fut pas ma surprise de le voir invectivant un domestique absent, auquel il reprochait des injures imaginaires. — L'hallucination était pour moi flagrante; c'était un éclat subit avec accès d'émotion et de colère pathologiques. — Trois mois après, ce jeune homme mis en liberté et vivant de la vie commune, poursuivi par les mêmes hallucinations, commettait dans un endroit public une tentative d'homicide,
qui heureusement n'eul pas de suite. Soumis de nouveau à mes soins, la maladie première suivit son cours, avec alternatives de calme et d'excitation, et la démence ne tarda pas à se montrer avec ses caractères d'incurabilité absolue.
J'ai noté pareillement l'existence de ces hallucinations fugaces, revenant d'un façon inopinée el réitérée, comme point de départ pathogénique de certaines anxiétés morbides et de certaines formes de délire mélancolique.
Les malades, en général, n'ont pas conscience de ces attaques passagères qui viennent inopinément les troubler.
2° Au point de vue social, le groupe des hallucinés constitue une catégorie de malades qui est la plus dangereuse, par cela même que l'halluciné est sous le coup de sollicitations étranges et surnaturelles. — L'halluciné cherche à se défendre, il emploie à ce but les ressources de son esprit et c'est ainsi qu'il sort armé et qu'à un moment donné il commet des tentatives d'homicide inexplicables. — Dans d'autres circonstances, ce sont des tentatives d'incendie, des actes de violence sans motifs qu'il accomplit. Dans d'autres formes, au contraire, ce sont des tentatives de suicide qu'il met à exécution, dans le but de se soustraire à des accusations fictives auxquelles il se croit exposé.
La période dangereuse des processus hallucinatoires correspond à la première phase psycho-sensorielle, alors que les incitations morbides sont encore à l'état de verdeur. — Quand c'est la seconde période qui se révèle, avec commencement de démence, généralement les sujets deviennent indifférents et passifs, l'énergie mentale a subi un notable déchet et la plupart du temps, sauf certains moments d'excitation passagère, ils sont incapables de nuire et deviennent inoffensifs.