DES ILLUSIONS
quet, contre un serviteur qu'elle accusait de tentative d'empoisonnement à son égard.
Les illusions qui ont leur origine dans des perturbations de la sensibilité viscérale sont aussi très variées. Elles ont un retentissement profond sur la sphère psychique et sont d'autant plus graves que, mélangées avec des hallucinations de même provenance, elles deviennent les éléments générateurs de tous les délires de nature hypocondriaque.
Les voies digestives donnent lieu à une série de conceptions les plus étranges. — Ainsi les malades font une étude attentive des enduits de leur langue. Ils la tirent fréquemment de leur bouche pour l'examiner; ils ont l'attention fixée sur la région gastrique, et suivant qu'ils ressentent des douleurs après avoir pris leur repas ou bien qu'ils ont des vomissements, au lieu de la diarrhée, ils en concluent naturellement que tout cela n'est pas naturel, et qu'on cherche à les empoisonner.il en est de même des borborygmes qu'ils interprètent dans le même sens et qu'ils attribuent à l'existence de corps étrangers.
Depuis plus de trente ans,un homme, sain d'esprit pour tout autre sujet, que je rencontre fréquemment, croit avoir une tumeur abdominale le long du gros intestin, laquelle gêne ses déjections. Lui seul connaît la place de cette tumeur et jamais ni moi, ni d'autres médecins n'avons rien senti à l'endroit indiqué.
Une malade de mon service, atteinte d'anciennes hémorrhoïdes accompagnées de prurit anal, se figurait qu'elle avait des vers dans l'intestin et que ces vers se répandaient clans tout son corps. — Je me suis assuré à plusieurs reprises par l'examen des déjections qu'elle n'avait jamais rendu aucun ver.
Les voies circulatoires sont aussi susceptibles d'engendrer des illusions avec fausses conceptions à la suite. —Les malades qui en sont l'objet on des anxiétés cardiaques à propros des moindres émotions; ils se plaignent d'étouffer la nuit; d'avoir besoin d'air incessamment, ou bien, alors qu'ils sont frais et colorés, ils disent volontiers qu'ils sont anémiques.
Lorsque ce sont les plexus de la sensibilité génitale qui sont en activité morbide, il en résulte une série de conceptions bizarres appropriées à leur nature.
J'ai cité déjà le cas de ce malade qui, atteint d'un hydrocèle enkysté du cordon, disait qu'il avait un œuf mâle et se croyait, par conséquent, hermaphrodite.
Le nombre des syphilophobes est grand, s'occupant itérativement à examiner la surface de leur gland et h y trouver, alors qu'il n'y a rien, des traces de chancre induré ( 1 ).
Chez les femmes, il suffit d'un certain gonflement du ventre, persistant, pour déterminer chez certaines individualités prédisposées les illusions de la grossesse.
Une malade île mon service, qui a succombé à un cancer utérin, était convaincue <|uc toutes les douleurs qu'elle ressentait ne provenaient que d'un ténia qu'elle avait dans l'intestin, et dont elle sentait les mouvements incessants de reptation; pendant deux ans. elle n'a cessé d'accuser ce ténia imaginaire, origine de toutes ses doléances (2).
Madame J..., mère de plusieurs entants, à un moment donné de ses époques, sentait se développer en elle les douleurs de l'accouchement; elle croyait qu'elle allait accoucher et elle exhalait sous forme de vociférations les fausses douleurs des différents temps de la parturition. — Llledisait ressentir le passage de la tète de l'enfant, les différents moments de la délivrance, et, qui plus est, quelques jours après, elle accusait un mouvement lluxionnaire fictif du côté des mamelles qu'elle croyait pleines de lait.
Manie raisonnante (3). — L'aptitude morbide à engendrer des illusions sensorielles coexiste donc un certain nombre de fois d'une façon très nette avec la lucidité et, suivant qu'elle se manifeste sur tel ou tel appareil sensoriel, elle détermine des conceptions fausses, des interprétations vicieuses de la réalité, et par conséquent un certain écart du sens commun.
Ces écarts d'appréciation des choses ambiantes, alors qu'ils sont fugitifs et passagers ne constituent pas chez l'individu atteint, des troubles notablement sérieux. — Mais, lorsqu'à la suite de ces troubles delà perception, l'émotion se traduit par une irascibilité très vive, et si ces phénomènes persistent et s'implantent dans l'esprit, il en résulte un état permanent d'irritabilité, une tendance incessante à la discussion qui, compatible encore avec la lucidité, forme un complexus de raison et de déraison, connu sous le nom de manie raisonnante — Cet état psychopathique éclatant par accès, disparaissant pour reparaître à propos des plus futiles prétextes, suscite des troubles, des tracasseries incessantes, des provocations inopinées qui deviennent pour l'entourage intime une source d'amertumes infinies.
Les maniaques raisonnants ont une certaine conscience de leur état, ils. sentent combien ils se rendent antipathiques dans la vie intime, et, lors-
(1) Roquette, Physiologie des vénériens. Paris, 18G5.
(2) A l'autopsie, l'intestin a été examiné avec grand soin; nous n'avons trouvé à l'intérieur aucune trace de ver intestinal.
(3) Legrand du Saulle, Les signes physiques des jolies raisonnantes. Paris, 1878. Campagne, Traité delà manie raisonnante. Paris, 1808.
MANIES RAISONNANTES, qu'ils sont vis-à-vis des étrangers, ils arrivent avec adresse à masquer leurs travers, à se dire aisément persécutés, alors que ce sont eux qui, par leurs faux raisonnements, leurs interprétations vicieuses de la réalité, leurs extravagances multiples, leur violence de caractère réitérée, rendent la vie impossible à ceux qui les approchent (1).
Tous les troubles morbides d'origine sensorielle qui se manifestent sous forme d'illusions sont, ainsi que leurs congénères hallucinatoires, susceptibles, la plupart du temps, d'avoir une allure fatalement progressive. L'hérédité joue un certain rôle dans leur apparition, et c'est cette éliologie qui, dans une certaine limite, concourt à la gravité de leur pronostic et à celle de la manie raisonnante en particulier.
En raison de la superfiei alité, en quelque sorte, des désordres psychiques qui les caractérisent et de la conservation parallèle de la lucidité, les progrès de la démence sont moins nettement rapides lorsqu'il s'agit d'illusions sensorielles que quand il s'agit d'hallucinations.
Les malades illusionnés (maniaques raisonnants) peuvent vivre longtemps dans la société. Pour le monde, ce sont des originaux et des excentriques. Pour leurs familles, ce sont de véritables fléaux. Pour les médecins, ce sont des malades acariâtres et vindicatifs. — Mais, en somme, avec des alternatives d'excitation et de calme, ils peuvent parcourir leur carrière et ne deviennent dangereux que quand les hallucinations viennent se combiner avec les illusions et développer de véritables accès de délire.
Le pronostic est donc, en général, très sérieux au point de vue de la durée de l'état psychopathique.
Les illusions d'origine viscérale sont souvent le point de départ d'un état lypémaniaque, susceptible d'acquérir une grande gravité et de se transforen délire hypocondriaque des plus accusés.
Inversement, le pronostic peut, dans certaines limites, être considéré comme favorable, alors qu'on a affaire à des sujets jeunes chez lesquels les conceptions morbides ne se sont développées qu'à la suite d'une sollicitation extérieure régulière, et surtout, lorsqu'à la jeunesse se trouve jointe une certaine dose d'intelligence et de bonne volonté pour suivre un raisonnement contradictoire et accepter la discussion.
L'absence des hallucinations est encore une condition favorable qui permet,dans les cas simples et chez un sujet intelligent, de bonne volonté, indemne d'influence héréditaire, d'obtenir une guérison stable.
(l)Trélat, Folie lucide, 1864.