CHAPITRE II
HYPEP.HEMIES DES REGIONS SPÉCIALEMENT INTELLECTUELLES (manies intellectuelles.)
(surrexcitation prolongée du cerveau -■ loquacité incùercirle — turbulence incessante)
L'état de surexcitation des régions purement intellectuelles s'observe rarement à l'état de simplicité et semble être, la plupart du temps, la période prodromique de l'accès de manie franche.
Mais il est des circonstances nettement tranchées dans lesquelles on voit des sujets jeunes être entraînés, malgré eux, à un travail intellectuel continu, dont ils ne peuvent réfréner, à un moment donné, l'activité incoercible (1).
Dans ces formes légères d'excitation purement intellectuelle, c'est principalement à la suite de travaux exagérés de l'esprit, à propos de l'élude des mathématiques en particulier, que l'on voit le mal se déclarer.
J'ai donné des soins à un jeune professeur de mathématiques, qui, chargé de préparer des élèves aux examens de l'École polytechnique, était astreint plusieurs fois par jour à répéter les mêmes démonstrations à haute voix. Le mouvement morbide d'entrainement de l'esprit était tellement développé chez lui, que même, pendant les périodes de repos, pendant son sommeil, les mêmes figures géométriques apparaissaient à son imagination. Il s'entendait parlant, il était entraîné à répéter mentalement les mêmes phrases, les mêmes problèmes, les mêmes démonstrations qu'il avait exposés pendant le jour. Il avait beau sortir, aller se promener à la campagne, les mêmes obsessions le poursuivaient sans cesse; il avait pleinement conscience de sa situation et des dangers que courait son organisation cérébrale, car en même temps il se plaignait de céphï.pûgie gravative et d'insomnies persistantes. — Cet état de surexcitation localisée aux régions purement intellectuelles de l'écorce resta tel quel, pendant plusieurs semaines sans être suivi d'un accès de manie. — A l'aide d'un traitement approprié et surtout d'un régime d'hygiène mentale strictement observé, le jeune professeur en question put esquiver des complications plus graves.
(1) Mac Cabe. De la suractivité mentale. Les troubles déterminés par la suractivité mentale, V exténuation, comme il l'appelle, sont étudiés avec leurs différents aspects chez les jeunes gens, les fonctionnaires, les personnes qui exercent une profession libérale, les commerçants et les littérateurs. Ann. médico-psycho . 1879, t. I, p. 308. luïs 28
i:U PATHOLOGIE SPÉCIALE. — HYPERHÉMIES LOCALISÉES.
Je rappellerai encore à ce sujet cet exemple si curieux d'un jeune homme qui, placé dans les mêmes conditions, a décrit lui-même l'état d'entraînement automatique dont son cerveau a été envahi (1).
J'ai encore été témoin d'un phénomène d'érélhisme intellectuel des plus bizarres, ohservé chez un jeune homme très intelligent, qui s'était livré avec ardeur à la culture des sciences mathématiques; c'était pareillement un ancien élève de l'École polytechnique.
Sous l'influence de certains incidents dans lesquels son émotivité avait été mise en branle, il avail été envahi par un accès d'excitation maniaque. L'excitation étant tombée et le malade étant en convalescence, la surexcitation des régions intellectuelles persistait encore et le malade se rendait parfaitement compte du travail involontaire qui s'opérait dans son esprit. — Il racontait avise une grande lucidité et très froidement, comment malgré lui il était entraîné à faire des combinaisons nouvelles de faits scientifiques, commen sans le vouloir il associait des idées qui n'avaienl pas encore d'union entre elles et créait ainsi de véritables découvertes; — mais ce qui était surtout pour lui un sujet d'inquiétude et de tourment, ce n'était pas cet entraînement automatique de L'esprit qui s'agitait sans cesse et le privait du repos de ses nuits, c'était, de produire des conceptions absurdes, c'était d'arriver à des conclusions ineptes. — 11 avail encore la notion de l'absurde et de l'impossibilité de réaliser pratiquement ses conceptions subjectives.
Dans des circonstances plus accusées, l'individu en proie à une phase d'érélhisme des facultés intellectuelles ne reste pas, comme dans ces circonstances, spectateur passif de ce qui se passe dans son intérieur. Un certain degré d'excitation motrice se mêle à l'excitation purement intellectuelle.
L'individu a conscience encore de ce qu'il pense malgré lui, des pensées incessantes qui se heurtent et se succèdent dans son esprit et bientôt il n'y tien plus, il faut qu'il parle, qu'il gesticule, qu'il s'agite et qu'il répande au dehors l'excès d'activité qui le déborde. Ainsi ces malades, tout en étant lucides et, dans une certaine mesure maîtres d'eux-mêmes, savent encore ce qu'ils disent, deviennent rapidement loquaces et bavards. Aussitôt qu'ils vous voient, ils se précipitent au devant de vous pour vous apostropher, et ils vous parlent sans cesse avec une extrême volubilité. Ils vous répètent les mêmes propos, vous exposent les travaux qu'ils font, les lettres qu'ils écrivent et les élans poétiques dont ils sont capables.
Cette activité intellectuelle, non seulement ils la dépensent en paroles incessantes et fastidieuses, en allées et venues perpétuelles, mais encore ils la manifestent sur le papier la plume à la main. Ils sont poussés par
(I) Voir page 32.