ACTES IMPULSIFS AVEC INCONSCIENCE
2° Les manies impulsives inconscientes se présentent avec un cortège de symptômes beaucoup plus sérieux, qui placent les malades dans une situation spéciale, et les rendent dangereux pour eux-mêmes et dangereux pour leur entourage.
Les manies impulsives inconscientes se caractérisent suivant l'objectif qui les inspire ; ce sont tantôt des tendances homicides, tantôt des tendances au suicide ; tantôt des tendances au vol, ou aux boissons alcooliques, etc., etc. — Mais malgré ces variétés d'aspects elles ne constituent pas des processus morbides isolés, ayant une existence propre. D'après les cas que j'ai observés, j'ai toujours constaté qu'elles ne représentaient qu'une phase transitoire, un épiphénomène appartenant à un autre processus morbide plus complexe en évolution.
Ainsi, la plupart du temps, ce sont des incitations hallucinatoires qui portent l'individu ainsi impulsé à un homicide, et, chose bien étrange! c'est principalement cette forme fugace et rapide du raptus hallucinatoire, que j'ai précédemment signalée, qui détermine l'impulsion suicide ou homicide. — La stimulation hallucinatoire passe à travers le cerveau d'une façon en quelque sorte instantanée et vertigineuse, sans y laisser une empreinte persistante. Dès lors l'impulsion suicide ou homicide est en quelque sorte organisée à l'état latent; et il suffit d'une étincelle pour y mettre le feu. C'est donc l'hallucination sous-jacente qui est l'agent premier-moteur et qui suscite l'acte impulsif terminal.
Dans d'autres circonstances, principalement lorsqu'il s'agit de malades à idées de suicide, l'individu est envahi par une obnubilation passagère de la conscience des choses extérieures. Il est pris comme par une sorte de vertige épileptique, et il devient tout à fait inconscient des actes qu'il a accomplis. Dans des cas semblables que j'ai pu suivre de près, je me suis assuré (en étant présent au moment où ces malades voulaient mettre à exécution leur idée de suicide) qu'à l'instant où ils commençaient à vouloir l'exécuter, leur regard devenait vague, incertain, comme celui d'une personne qui perd connaissance, et que, immédiatement, la tentative suivait automatiquement, comme par une sorte de décharge mécanique.
Ce qui met en lumière l'inconscience de l'esprit dans ces conditions, c'est que les malades entraînés par une conception subjective ne s'aperçoivent pas de l'insuffisance des procédés de destruction qu'ils emploient. Ainsi
une (hune qui, à plusieurs reprises, a fait des tentatives de suicide, toutes les fois qu'elle voyait son couteau de table, ne s'était pas aperçue qu'un jour où je l'épiais, j'avais substitué à ce couteau un instrument inoffensif. — Un autre malade avait un jour fait des tentatives de pendaison à l'aide de cordes à moitié pourries et incapables de supporter une faible traction.
Cette éclipse de la notion des choses extérieures chez les impulsifs, qui peut être comparée à la phase de perte de connaissance dans les attaques epileptiques, est, la plupart du temps, suivie du retour à la connaissance du milieu ambiant avec ceci de spécial que les malades sont complètement inconscients, comme les epileptiques, de ce qui s'est opéré pendant leur période d'absence mentale.
ils ont seulement un sentiment de vague dans l'esprit, au sujet de ce qui s'est passé et ne fournissent aucun renseignement précis (1).
Il faut se souvenir que ces tendances de suicide qui se développent, à un moment donné, chez certains malades, dans un accès d'excitation ou de lypémanie anxieuse, sont susceptibles de disparaître avec le processus primitif qui leur a servi de point de départ. Néanmoins il est bon encore d'avoir présente à l'esprit cette observation bien curieuse, à savoir que, si le processus primordial de nature hallucinatoire est sujet à réapparaître à plusieurs reprises dans le coins de l'existence, il est susceptible pareillement de ramener avec lui les mômes tendances impulsives vers le suicide qui ont signalé ses débuts. On voit par exemple tel individu qui, à un moment donné, a cherché à se suicider soit par strangulation, soit par la précipitation ou la submersion, et qui au bout de quinze à vingt ans, succombera aux mêmes tentatives et emploiera les mêmes procédés qu'il avait tout d'abord mis en usage.
Jl se passe dans cet ordre de phénomènes quelque chose de tout à fait comparable à ce qu'on observe dans les actes délirants de certains epileptiques qui, à chaque accès et quel que soit l'éloiguement de ces accès, répètent les mêmes phrases, réitèrent les mêmes gestes et commettent les mêmes actes extravagants (2).
La pyromanie impulsive que l'on rencontre la plupart du temps associée d'une façon passagère à d'autres processus morbides, tels que les hallucina-
(1) Morer. Etudes statistiques sur le suicide en France. Revue des sciences médicales, 1875, p. r,-:\.
- Noir dans le même ordre d'idées la très curieuse observation rapportée par Chaberl et relative à un jeune sujet pris à plusieurs reprises d'impulsion à se cacher dans un endroit isolé et à demeurer ainsi solitaire plusieurs jours, sans nourriture, plongé dans une sorte de léthargie concotaitante. Ann. méd.-psych., 1869, t. I, 506.
MANIES IMPULSIVES. tei
tions, n'est qu'un cas particulier de cet ordre spécial de manies impulsives que nous passons en ce moment en revue et qui se caractérise par une direction spéciale donnée aux actes impulsifs.
Il en est de même de la dipsomanie, comme de la passion du jeu, qui sont des habitudes morbides incoercibles, d'origine héréditaire souvent, plutôt qu'une véritable manie impulsive proprement dite.
La dipsomanie s'accompagne au bout d'un certain temps, soil de tremblement, soit d'excitation avec hallucination et propension au suicide lorsque l'individu est saturé de substances alcooliques (1). — Dans les phases de viduité, le dipsomane est toujours plus ou moins affaibli mentalement et perverti au point de vue de l'intégrité du sens moral et du jugement. L'histoire pathologique de la dipsomanie appartient principalement à l'étude de l'alcoolisme que nous exposerons plus tard.
Les manies impulsives dont le diagnostic exact a dans certaines circonstances une portée médico-légale d'une si haute valeur, sauf quelques cas particuliers, sont en général subordonnées à l'évolution de processus primordiaux qui les gouvernent et dont elles ne sont, en quelque sorte, qu'un épisode. — Ainsi, on les trouve, à un moment donné, dans certaines formes de manie subaiguë, dans la lypémanie anxieuse (impulsion au suicide^, dans la lypémanie avec stupeur et, la plupart des cas, dans l'épilepsie larvée, où elle ne se révèle souvent que par des impulsions subites et inopinées, par des actes homicides, et des attentats sur les personnes et les choses, sans explication rationnelle et sans motifs plausibles.