‹ Traité clinique et practique des maladies mentalesChapitre 205 sur 286 · DE LA STUPEUR HALLUCINATOIRE. • - STUPIDITÉ · texte numérisé non relu

DE LA STUPEUR HALLUCINATOIRE. • - STUPIDITÉ

L'état lypémaniaque qui dès le début s'était nettement caractérisé par une vive anxiété consécutive à des troubles hallucinatoires, tels que l'audition de voix mystérieuses, des appellations d'origine subjective, des visions imaginaires, devient peu à peu continu, d'irrégulier qu'il était tout d'abord. Les moments lucides diminuent d'autant, et l'obsession hallucinatoire finit par être complète.

L'individu en proie ainsi à des visions incessantes qui l'émeuvent et le terrifient, se trouve en quelque sorte sidéré sur place et maintenu dans

(I i Dagonet. De la stupeur dans les maladies mentales (Ann.méd.-psijch.) 1872, p ICI. — Cullère. Etude clinique sur la lypémanie stupide, Ibid., 1873, t. II, p. 210. — Legrand du Saullc. Stupidité mélancolique. Sommeil apparent durant six mois, Ibid., 1869, p. i~>U — Ilaycs Newington. Eludes sur les formes symptomatologiques spéciales de la stupeur. (Ann. méd.-psych.) 1878, t. I, p. 437.

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un état d'immobilité apparente. Il regarde autour de lui sans voir. On lui parle et il n'entend pas, il se promène à pas lents comme un somnambule qui marche avec précaution, il marmotte entre ses lèvres des phrases entrecoupées, ou bien, lorsqu'on l'excite trop fort, lorsqu'on cherche à capter son attention, il se dérobe brusquement, marche en avant et bouscule les obstacles. — La stupeur hallucinatoire n'est donc pas un état passif de l'esprit, ainsi que l'a très bien indiqué Baillarger, d'après le récit des malades guéris ; c:est un état actif d'obsession de la personnalité consciente par des processus hallucinatoires continus, tenaces, qui par des incitations multiples les tiennent en perpétuel état d'éréthisme et d'obsession (1). (PI. VI, fig. 1-2-3 et 4).

C'est dans ces moments-là que les malades en stupeur accomplissent une série d'actions incompréhensibles, et des gestes variés qui ne sont que les reflets des agitations intérieures qui les traversent :

Madame X... à laquelle nous avons donné nos soins pendant une longue période de stupeur, voyait la Vierge qui l'appelait. Elle se levait alors, s'avançait, les yeux hagards, comme une personne en état de somnambulisme, se mettait à genoux, baissait la tête et restait plusieurs heures en contemplation, et avec cela elle [était complètement silencieuse et repoussait avec violence les personnes qui tentaient de s'opposer à sa marche.

Madame J...; en stupeur,sous l'influence d'hallucinations de nature erotique se mettait par moments à pousser des cris violents, relevait ses vêtements, accomplissait des mouvements de bassin en disant qu'elle allait accoucher et que l'enfant était sur le point de sortir.

M. X... ne pouvait rester la plupart du temps en repos dans son lit, il faisait des gestes de désolation, demeurait dans un état de taciturnité continuelle, il ne rompait le silence que pour pousser quelques phrases plaintives, en disant : Tout est fini, tout est consommé; et il retombait ensuite dans un état de profonde torpeur. Il nous raconta plus tard, lors de sa guérison, qu'il voyait dans ces moments-là des ennemis destinés à le fusiller (2).

Dans ces formes graves de la dépression lypémaniaque les malades restent, la plupart, continuellement couchés, silencieux, ils ne demandent rien, les yeux sont fermés, la figure étirée, la peau de la face prend une coloration terreuse, elle est couverte de sueurs profuses et d'une sécrétion huileuse ; les paupières quand elles sont ouvertes laissent voir l'hypersécrétion des glandes cérumineuses qui se concrète et amène l'inflammation de leur bord libre.

(1) Baillarger. De Véiat désigné chez, les aliénés, sous le nom de stupidité. (Ann. méd. psycho). 1843, t. I, p. 70. — De la mélancolie avec stupeur (Ann. méd. psych.) 1853, p. 250.

(2) Comme type excessivement remarquable de stupeur hallucinatoire, voyez la très intéressante observation clinique suivie d'autopsie rapportée par Legrand du Saullet, et dont nous avons indiqué les lésions anatomiques. Ann. méd. -psycho. 1866, t. III.

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Les lèvres sont la plupart du temps fermées, les malades refusent d'ouvrir la bouche pour montrer leur langue, laquelle, quand onpeut lavoir, est souvent très sèche par défaut de sécrétion salivaire. — Dans d'autres circonstances, au contraire, ils conservent la bouche béante, et une grande quantité de salive, devenant fétide au contact de l'air, s'écoule incessamment. Ils n'ont pas le sentiment de la soif, même quand la bouche est sèche, et si on leur présente quelque boisson dans un verre, ils déglutissent convulsivement sans aucune conscience de ce qu'ils font, le liquide est transmis instantanément avec bruit dans l'œsophage tout d'un trait.

Si on les excite, ils paraissent comprendre quelquefois encore les interpellations, mais ils ne répondent toujours qu'à regret. Leur voix est éteinte, lente, les cordes vocales ne peuvent être suffisamment tendues pour produire des sons. Si l'on veut les faire mouvoir et qu'on les mette debout on reconnaît qu'ils peuvent faire encore quelques pas, mais qu'ils ont une portion de leur système musculaire raide, et dans quelques régions même en pleine contracture tonique.

Malgré cet état de torpidité générale il y a quelquefois des éclaircies qui s'opèrent, et l'on est très étonné de voir quelques lueurs de lucidité qui se manifestent. Ainsi certains malades stupides sont aptes encore à reconnaître leurs parents. Ces visites, la plupart du temps, sont vicieusement interprétées par eux. Elles déterminent des moments d'excitation consécutive, ils croient qu'on vient les chercher pour les fusiller ou les empoisonner.

La température du tégument cutané, surtout aux extrémités, est très notablement abaissée. La sensibilité est du même coup presque totalement éteinte. On peut piquer la peau de ces malades, les pincer, sans qu'ils témoignent une réaction notable. Les vésicatoires appliqués restent, la plupart du temps, sans effet. Il en est de même des applications électriques. Néanmoins à l'aide de la faradisation cutanée j'ai vu, au bout de quelques jours d'application persistante, la sensibilité cutanée réapparaître et s'accompagner du retour local de la calorification.

Les muqueuses participent à la même anesthésie progressive, et nous avons indiqué précédemment les conséquences que cette anesthésie amène avec elle au point de vue de l*incontinence des réservoirs pelviens.

Dans ces formes graves le sommeil est presque nul, les incitations hallucinatoires s'exerçant d'une façon continuelle. C'est pour cela qu'il est avantageux d'essayer de faire quelque diversion pendant le jour et de fatiguer quelque peu les malades en les forçant à se promener, et de tâcher de

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captiver itérativement leur attention. — On essayera encore de solliciter l'activité cutanée à l'aide de révulsifs qui, dérivant la sensibilité à l'extérieur, atténuent ainsi les incitations subjectives.

Ces conditions sont susceptibles de faire réapparaître le sommeil, et les malades qui ont guéri m'ont toujours témoigné combien le retour du sommeil avait été pour eux un moment de satisfaction profonde.

Si les choses vont en s'aggravant, on constate bientôt l'apparition des symptômes suivants :

A mesure que la rétrocession des phénomènes de la perception extérieure s'accuse, et que l'activité subjective se révèle avec plus d'intensité, les réactions automatiques inconscientes se mettent insensiblement enjeu, et se développent avec d'autant plus d'énergie que les influences modératrices des régions psychiques sont plus ou moins ralenties.

Alors, en effet, qu'ils paraissent le plus torpides, on voit les malades en période de stupeur, se lever inopinément, aller et venir comme s'ils obéissaient à une impulsion involontaire. Ils cherchent à se dérober sans savoir où ils vont, comme des somnambules, et quelquefois à se jeter par la fenêtre-

C'est en effet dans ces formes spéciales, avec inconscience presque complète et état quasi somnambulique, que l'on voit les malades accomplir subitement des gestes bizarres, se lever soudainement comme s'ils étaient effarés, se mettre à courir, chercher à se faire du mal, à accomplir sur eux-mêmes ces mutilations bizarres dont il y a dans la science tant de tristes exemples (1), et à accomplir des tentatives de suicide.

D'après le récit de certains malades à idées de suicide qui ont guéri et m'ont raconté leurs angoisses, l'idée de suicide n'est pas, dans la plupart des cas, le fait d'une résolution mûrie et méditée. Us en sont complètement incapables. — C'est au contraire le fait d'un état spécial de la sensibilité intime, alors qu'au moment où ils sentaient leur raison en train de faire naufrage, ils éprouvaient un sentiment de désespoir tel, que l'idée d'en finir avec la vie leur était fatalement venue ; et c'est cette dernière émotion persistante, dernière épave de leur lucidité défaillante qui, alors que la conscience du monde extérieur avait complètement disparu en eux, était demeurée la note dominante apte à susciter des réactions automatiques appropriées pour sa mise à exécution.

Roideurs musculaires . — En dehors de ces tentatives de suicide qui

(1) Solaville. Mutilation des organes génitaux dans un cas de hjpémanie avec gué rison. Ann. méd.-psych. 1878, t. I, p. 219.

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sont tout à fait inconscientes, on voit encore les stupides accomplir une série d'actions motrices automatiquement, sans aucune conscience de ce qu'ils font, et plus ou moins à leur insu.

C'est ainsi que l'on constate chez eux des attitudes bizarres, dos inflexions unilatérales de la tète et du tronc, par suite de la contracture isolée de lins groupes des muscles.

Ils ont de la tendanceâse ronger les ongles, à s'excorier la peau de la face. Lorsque ce sont les muscles phono-moteurs qui sont en jeu. ils poussent des grognements plus ou moins continus; d'autres fois ils ont la tendance automatique à avaler certains corps étrangers qu'ils rencontrent, à frapper, à donner des coups de pied à ceux qui sont à leur portée, à se déshabiller, à se laisser tomber, à vouloir progresser en se mettant à quatre pattes. Et tous ces actes étranges sont accomplis inconsciemment par les malades, sans qu'ils s'en rendent le moindre compte. On les gronde, on les avertit, on les menace, et ils n'ont pas plus l'air de s'apercevoir que c'est d'eux qu'il s'agit, que le somnambule auquel on rappelle, après son réveil, les actions diverses qu'il a inconsciemment accomplies.

En même temps que ces désordres s'opèrent du côté du système central, les opérations de la vie organique sont profondément modifiées :

Du côté des fonctions digestives il y a une anesthésie complète. Les malades n'ont aucun appétit, ils repoussent tous les aliments qu'on leur présente ; ils ne consentent qu'à prendre quelques cuillerées de liquide, ils disent qu'ils ont l'estomac oblitéré, le gosier bouché, que tout ce qu'on leur donne est empoisonné, etc., et finalement ils en viennent à refuser toute nourriture. On est bientôt amené à opérer le cathétérisme œsophagien auquel ils opposent toujours une vive résistance au début. Chose étrange, ils arrivent peu à peu à subir passivement cette introduction journalière de la sonde et même à la demander. La constipation esten général opiniâtre, et dans les derniers temps, suivie d'incontinence.

Les phénomènes de la circulation sont plus ou moins profondément modifiés. Les bruits du cœur sont faibles, éclatants, et souvent accompagnés de souffles anémiques. Les pulsations des radiales sont régulièrement frap elles sont faibles, comme si l'ondée sanguine était insuffisante pour les développer.

La circulation périphérique est aussi modifiée, la coloration de la peau est pâle et blafarde, il y a quelquefois des bouffissures partielles qui se manifestent du côté de la face,etde l'œdèmeaux extrémités. D'autres foison constate des hyperhémies partielles qui se manifestent sous forme de fluxion du côté des dents, du côté des conjonctives, du côté de la peau du lobule

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du nez et de celle du pavillon de l'oreille. On constate quelquefois au pourtour delà cavité orbitaire une teinte noirâtre et bistrée des téguments.

Les urines sont rares et fréquemment chargées de matières organiques et minérales.

Tous ces désordres annoncent un vice général de la nutrition qui se répand sur tous les rouages de la vie végétative et détermine insensiblement une cachexie profonde qui amène l'épuisement terminal et la mort (I).

(1) Pour toutes les questions qui touchent au pronostic, au diagnostic et à la thérapie des lypémanies anxieuses et hallucinatoires, nous renvoyons aux généralités que nous avons précédemment exposées au sujet de la description générale des processus lypémaniaques.

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