FOLIE A DOUBLE FORME, PÉRIODIQUE, CIRCULAIRE
II existe toute une série de phénomènes morbides dans lesquels l'état de dépression et d'exaltation fonctionnelle au lieu d'exister simultanément chez le même individu à la fois, se succèdent d'une façon périodique en alternant l'une avec l'autre, si bien, par exemple, que l'état dépressif ou lypémanique est remplacé par une période d'excitation qui elle-même, après une période d'accalmie plus ou moins prolongée, est remplacée par une nouvelle période dépressive, comme on voit, par exemple, dans les accès de fièvre intermittente, les stades d'algidité et de chaleur s'enchaîner réciproquement.
Cette succession alternative de symptômes morbides constitue un processus unique qui a été réellement isolé et étudié surtout dans ces derniers temps, et qui constitue un des types les mieux établis des cadres nosologiques de la pathologie mentale.
Nous désignerons donc sous la dénomination de folie à double forme, ou de folie circulaire, un processus psychopathique, caractérisé par deux périodes régulières : l'une de dépression, de mélancolie, et l'autre luïs. 33
51 i PATHOLOGIE SPÉCIALE.
d'excitation et de manie, dont la réunion constitue une véritable unité
uosologique ( I i.
La folie à double forme n'a été bien nettement isolée et décrite que dans ces dernières années. Ce a'esl pas que les anciens auteurs, 'Willis, Pine), Esquirol, n'aient déjà signalé au préalable les connexions de la manie et de la lypémanie, qui suivant eux pouvaient se fondre l'une dans l'autre et réciproquement.
Griesinger, dès 1845 en effet, a noté d'une façon très nette la transition de la lypémanie à la manie, en disant que l'alternance de ces deux formes était très ordinaire. 11 n'est pas rare, dit-il, de voir toute la maladie consister dans un cycle de deux formes, qui alternent souvent très régulièrement (-2).
Faire! père, frappé des mêmes symptômes, dans ses publications datant de 1851 et de 1854 s'appliqua à faire voir qu'il existait une forme spéciale de maladie mentale, caractérisée par le retour alternatif de la manie et de la lypémanie, se succédant d'une façon régulière et constituant un parcours circulaire que le malade parcourait fatalement (3).
Presque à la même époque, Baillarger entreprit le premier de démontrer que ces états morbides étaient tout à fait indépendants de la manie et de la lypémanie proprement dite, et qu'ils constituaient par eux-mêmes un type morbide très nettement déterminé, ayant son évolution fatalement tracée à l'avance, et ses caractères propre-. Il proposa de le constituer en une seule unité uosologique sous l'appellation de folie à double forme (4).
Dans la succession des symptômes observés, Falret voyait toujours l'état lypémaniaque et l'état maniaque ordinaire strictement enchaînés l'un à l'autre. Ce qu'il voyait de spécial, c'était leur succession dans l'ensemble des phénomènes qu'il décrivait. — Pour lui, les troubles se succédaient dans l'ordre suivant : manie, intermittence, mélancolie, intermittence, manie, etc.
Baillarger, au contraire, considéra le groupement des facteurs pathologiques d'une autre façon. — L'état d'excitation et de dépression se suivent pour lui comme un processus continu, sans interruption, et constituent un véritable accès suivi d'une période de rémission, qui représente une phase de lucidité.
(I) Ritti. Folie à double forme {Dictionnaire encyclopédique). (i Griesinger, traduction française. Paris, 1862.
(3) Falret. Mémoires sur la folie circulaire (Bulletin de VAcad.de méd., t, XIX, p. 38£).
(4) Baillarger. Bull. deVAcad. de méd. 1854, t. XIX, p. 154.
Cette façon d'interpréter la succession des phénomènes est généralement acceptée par les auteurs modernes, et cadre d'une façon régulière avec la plupart des faits cliniques de l'observation courante. — Elle a de plus l'immense avantage de s'accorder avec les phénomènes de physiologie pathologique précédemment exposés et desquels il résulte : d'unepart que les phénomènes de dépression et d'excitation alternatifs se succèdent fatalement les uns à la suite des autres par une série de nuances insensibles, régis qu'ils sont parla fatalité des lois de la circulation capillaire; et, d'autre part, que la dépression et l'excitation ne sont que les variations dynamiques apparentes de l'état d'ischémie ou d'hyperhémie successives par lesquelles passe la trame nerveuse intéressée.
Symptômes. — La symptomatologie de la folie à double forme est donc essentiellement • caractérisée par une phase de dépression et par une phase d'excitation, se succédant l'une à l'autre et constituant un accès très nettement déterminé, au bout duquel une période d'accalmie très nettement prolongée s'établit.
La période de dépression lypémaniaque se présente avec des nuances variées, qui commençant par un état d'apathie ou d'inertie plus ou moins accusée, peut s'étendre jusqu'à une phase de demi-stupeur et de stupeur complète.
La plupart du temps les malades, qui se sentaient bien la veille, à la suite d'une nuit sans sommeil, sont souvent le matin pris d'un trouble cérébral dont ils apprécient bien la portée. — Ils tombent, comme ils disent, en mélancolie. Ils deviennent alors taciturnes, indifférents, ils s'enferment chez eux, refusent de sortir, demeurent volontiers immobiles et silencieux. Les occupations habituelles dont la veille ils avaient souci, leur deviennent indifférentes, ils sont dégoûtés de tout, et ne réclament que l'isolement et la tranquillité. — En même temps on constate qu'une modification notable s'est opérée dans leur physionomie, la peau de la face est pâle, ischémiée, froide au toucher, les traits sont tirés, les yeux sont cernés, la région palpébrale est bistrée, le regard est éteint; la voix est faible, et tout dans la démarche, dans la tenue, semble indiquer un abandon complet de l'énergie vitale.
Si l'accès se prolonge, la dépression tend à augmenter, et le malade tombe dans un état de demi-stupeur plus ou moins caractérisée, avec inconscience plus ou moins complète de tout ce qui se passe autour de lui.
Les fonctions organiques s'alanguissent parallèlement, l'appétit devient
516 PATHOLOGIE SPÉI [ALE.
nul ou presque nul; il faut avoir bien soin d'insister itérativement pour qae l'alimentalion se fasse régulièrement. La constipation est, en général, opiniâtre et l'amaigrs sment très rapide.
Cet état de dépression lypémaniaque peut durer un temps plus ou moins prolongé, un jour, deux jours, et souvent quelques semaines même, sans modifications bien apparentes (1).
Lorsque l'accès lypémaniaque doit prendre fin les malades commencent à avoir une certaine conscience de ce qui se passe autour d'eux. Ils sortent comme d'un rêve prolongé, ils essayent leurs forces; lorsque la période de torpidité a été courte, la période de retour est rapide. Dans d'autres circonstances, elle tarde à se produire et ne se fait que graduellement. Peu à peu, ils rentrent en possession de leurs facultés, ils se lèvent, s'habillent, demandent à sortir et à reprendre le cours de leurs occupations. — Au bout de quelques jours, de quelques semaines quelquefois, le niveau de l'activité psychique et intellectuelle s'élève progressivement et dépasse même clans sa course ascendante le point de niveau physiologique. — C'est alors une >érie de phénomènes d'une tout autre nature qui se révèle, et une véritable période d'excitation maniaque que l'on voit apparaître
Cette exaltation peut varier dans ses manifestations depuis la simple exaltation des facultés jusqu'à la violence extrême; mais le plus souvent elle a le caractère et les tonalités variées d'une simple exaltation fonctionnelle de tous les sentiments et des facultés de l'esprit. Les sentiments sont plus ou moins troublés et entachés d'extravagance. L'esprit est sans cesse au travail : les malades parlent avec assurance: leur mémoire leur fournit des associations d'idées imprévues. Ils jugenl avec finesse ce qui se passe autour d'eux et ils ont le trait mordant. En même temps, s'il s'agil des femmes, on remarque une tendance à la coquetterie et, chez certaines jeunes filles même des allures provocantes. Elles débitent des conversations de nature erotique et quelquefois comme cela s'est vu, elles vonl foire des avances et se livrer au premier venu.
i Riva a rapporté an cas très remarquable de stupeur intermittente. 11 s'agit d'un jeune homme de vingt-quatre ans. fils d'une mère hystérique, et qui tomba dans un accès de stupeur profonde. Ala suite de la transfusion du sang qui fut pratiquée quatre fois, le malade eut successivement on jour de sluneur et un jour d'état normal. Pendant le jour de stupeur, il était inerte, immobile, se^ muselés étaient rigides et dans un état de demicatalepsie, la sensibilité était très affaiblie, les mouvements réflexes abolis, les idées obtuses, confuses et avec hallucinations. Pendant les jours de réveil, le malade était actif, intelligent, parlait volontiers et ne présentait pas de troubles psychiques appa- Hcvue des sciences médicale
Dans ces conditions, on noie encore des perturbations notables dans la direction générale de la vie privée.
D'habitude réservés et timides, on les voit, sous le coup de la phase d'excitation périodique, changer subitement d'allures. Ils forment des projets nouveaux, se lancent dans des entreprises aventureuses, ne doutent de rien; ils oublient volontiers leurs parents pour se livrer à de nouvelles relations qui flattent leurs extravagances. Ils peuvent vivre ainsi dans la société; lucides, on les prend au sérieux, on dit seulement qu'ils ont l'humeur bizarre, qu'ils sont sujets à commettre des excentricités, parfois qu'ils s'occupent d'entreprises chimériques, et on les supporte en les considérant comme des originaux inoffensifs ; on les accepte d'autant mieux dans un certain monde qu'ils ont des moments de générosité, clans lesquels on les voit faire de folles dépenses et payer généreusement tout ce qu'ils convoitent. — Dans d'autres circonstances, cette tendance à l'exubérance et à la générosité fait suite à une autre série de sentiments; ils deviennent rapidement querelleurs et agressifs. Ils sont enclins à abuser de la confiance, et à voler les objets de leurs convoitises, soit dans les magasins, soit chez leurs amis, sans tenir compte des indélicatesses et des inconvenances qu'ils commettent.
Lorsqu'ils sont dans cette période d'excitation avec lucidité, la physionomie et la tenue de ces malades sont encore des plus caractéristiques. Ils ont l'attitude énergique, le regard animé et brillant, la parole sonore et vibrante, la face colorée. Ils vont, ils viennent, ils ne peuvent rester en place. Le costume des femmes même est des plus significatifs, elles recherchent les couleurs voyantes, affectent des gestes justement ridicules, organisent avec des vétilles des ornements prétentieux, sans se rendre compte de l'état dans lequel elles se présentent, et croient ainsi avoir des tenues de bon goût.
Les hommes offrent des tendances semblables, s'organisent des vêtements avec des fragments d'autres vêtements et se constituent ainsi un costume des plus significatifs.
Dans certaines circonstances, cette période d'excitation maniaque peut s'élever encore de plusieurs degrés et arriver à un état continu d'exaltation s'accompagnant de violence et nécessitant alors un traitement énergique.
Lorsque l'accès maniaque a usé son effort, le processus est en quelque sorte arrivé à sa période ultime. Les malades reviennent peu à peu à une phase de calme, laquelle peut se prolonger un temps plus ou moins long et présenter les apparences d'une guérison apparente.
La marche de la folie à double forme est essentiellement progressive.
PATHOLOGIS SPÉCIALE.
Elle se résume en une série d'accès de dépression et d'excitation, qui sont susceptibles chacun de récidiver.
Peu à peu, à la suite de chaque accès, l'énergie des facultés mentales
subit un certain déchet et, finalement, s'incline vers la démence. Mais il est néanmoins notable de voir combien certains sujets sont aptes à résister au mal. et combien pendant de longues années on les voit passer successivement par une série d'accès et néanmoins conserver une certaine verdeur intellectuelle
La durée des accès est variable chez les différente sujets, mais chez le même sujet elle présente ordinairement une assez grande régularité. Quelquefois le processus accomplit ses périodes en deux ou trois semaines, quelquefois en un temps beaucoup plus court, suivant certains auteurs. Par contre, on voit souvent des périodes de manie et de lypémanie durer plusieurs mois consécutifs.
Griesinger, le premier, a remarqué la réapparition des accidents de même nature, avec le retour d'une saison déterminée. Ce fait a été confirmé par Baillarger.
Il est des circonstances dans lesquelles la phase de dépression et la phase d'excitation ont une durée égale. Dans la plupart des cas, c'est la duré la période d'excitation qui parait la moins longue.
Les auteurs ont fait indifféremment commencer le pro* >i1 par la
phase maniaque, soit par la phase lypémauiaque. —Je suis porté à croire que c'est par un phénomène primitif de dépression que commence le mal, et que l'excitation n'est qu'un phénomène réactionnel enchaîné, tout à fait comparable à la période de chaleur et de sueur qui suit régulièrement la période de spasme vasculaire avec algiiiité de la fièvre intermittente. Il est en effet souvent difficile d'assister au début d'une folie périodique, et de savoir si en réalité ce sont bien des phénomènes de dépression ou d'excitation qui ont ouvert la scène.
Diagnostic. — Au début, lorsqu'on est en présence d'un premier accès, le diagnostic de la double forme est littéralement impossible. La période initiale ressemble tellement à un accès de manie ou de lypémanie simple, qu'on est facilement entraîné à porter un pronostic favorable et à ne voir dans. le cas observé qu'un phénomène transitoire.
Il est donc absolument nécessaire de faire ses réserves et de penser cà la possibilité d'une double forme dans les circonstances que nous indiquons.
D'un autre côté, les formes expansivesde la paralysie générale au début se présentent souvent avec un ensemble symptomatique tout à fait analogue
à celui que nous venons d'indiquer dans la phase d'excitation de la double forme.
L'observation attentive, suivie du malade, l'étude des troubles de l'articulation des sons, l'examen des pupilles, le timbre de la voix, l'amnésie, etc., permettront d'avoir des éléments de diagnostic suffisamment probants.
Il est encore une série de considérations cliniques qui doivent surgir dans l'esprit au sujet de la double forme — c'est qu'on voit quelquefois la paralysie générale bien caractérisée présenter des phases alternantes de dépression et d'excitation chez le même sujet, si bien que le paralytique peut pendant un certain temps être plongé dans un état lypémaniaque dont il sort quelques mois après pour tomber dans un nouvel état d'excitation maniaque.
Ces formes alternantes de la paralysie générale, quoique rares, se rencontrent cependant quelquefois, et il est bon d'en tenir compte au point de vue de l'appréciation du pronostic.
Pronostic. — La folie à double forme ne paraît pas jusqu'ici présenter des chances sérieuses de guérison. Il est reconnu maintenant qu'elle a un caractère héréditaire et qu'elle a sa raison d'être dans l'organisation cérébrale du sujet intéressé. Elle rentre donc dans la catégorie de tous les processus morbides psychopathiques, qui, constitués par des accès fugitifs et transitoires sont destinés à vivre avec l'individu, et finalement à aboutir à une démence plus ou moins reculée.
Néanmoins, il résulte des allures propres de la folie périodique qui frappe successivement et isolément certaines régions des centres nerveux, que ces mêmes régions intéressées ont par cela même des phases de repos pendant lesquelles elles peuvent jusqu'à un certain point se refaire. — C'est ce qui explique comment certains individus atteints de folie périodique peuvent, malgré la durée d'une maladie ancienne, conserver encore un certain degré de verdeur intellectuelle, même dans un âge avancé.
Traitement. — Ce que nous venons dédire au sujet du caractère essentiellement chronique de la double forme nous montre le peu de prise que la maladie offre au traitement.
Les moyens thérapeutiques employés doivent surtout avoir pour objet de modérer l'intensité des symptômes d'excitation et de dépression, de surveiller le malade au point de vue des écarts de régime et des impulsions au
suicide auxquelles il pourrait se laisser entraîner. Il convient surtout, dans les périodes lucides, de lui créer une existence facile qui le mette en dehors des choses de la vie courante, et lui garantisse une tranquilité complète de corps el d'esprit (1).
(1) Meycr. De la folie circulaire. (Ann. méd.-psych. IK75, t. II, p. 488.) — Faire! (père). Mémoire sur lu folie circulaire (Acad. de médecine, 1851, p. 382). — Legrand du Saulle. (Ann. méi.-fsychol. 1854. p. 53 et 1857, p. 237). Billod. Ibid. 1856, p. 333.— Délaye. Éludes sur la folie à formes alternes (Journal de médecine de Toulouse, 1860). — Geoffroy. De lu folie à double forme. Thèse, Paris, 1861.
psychopathj.es liées a des lésions organiques et progressives.
SCLEROSE INTERSTITIELLE DIFFUSE. — PERI-MENINGO- ENCEPHALITE
PARALYSIE tlEXERALE