PERIODE D INCUBATION
Les troubles de la paralysie générale n'éclatent jamais brusquement. Ils sont précédés, plus ou moins longtemps à l'avance, par une série de symptômes insolites survenus dans les habitudes du malade et qui rétrospectivement, sont mis en lumière par les personnes de l'entourage.
On apprend, par exemple : que tel malade qui d'habitude se levait tard, au début de sa maladie se levait de bonne heure pour vaquer à des affaires imaginaires: — qu'autrefois sédentaire, il était devenu très actif, qu'il sortait sans but défini et qu'il était incapable, en rentrant, de rendre compte de ce qu'il avait fait et vu.
En même temps, on apprend qu'un changement notable s'est opéré dans son caractère et sa manière d'être (1).
Ainsi tel qui d'ordinaire était réservé, peu communicatif, devient inopinément loquace et grand parleur; il met le premier venu au courant de ses affaires. Dans les lieux publics il parle volontiers d'abondance, il croit reconnaître tous ceux qui l'approchent ; et lorsque, vous médecin, vous vous approchez pour l'interroger, alors qu'il ne vous a jamais vu, il vous répond d'emblée sans présentation et vous explique sa situation, comme si vous étiez un de ses intimes.
1 Hobèche. Période prodromique de la paralysie générale. Thèse, Paris, InTI. Cullère. Période de début de ii paralysie générale. Thèse, Paris, 1X73.
PARALYSIE GÉNÉRALE. — SYMPTOMATOLOGIE. 553
En même temps, le paralytique est bienveillant, affable, disposé à faire des cadeaux, et à combler ses amis de nouvelle date. Il ne tient pas à l'argent, il donne aux gens qui le servent des pourboires insolites, il change des pièces d'or et ne demande pas de monnaie.
D'autre part, on en voit [d'autres qui sont prodigues en promesses, ils affirment avec la meilleure foi du monde qu'ils sont en relation avec les plus hauts personnages, ils promettent aisément leur protection à ceux qui les environnent; ils vont sans cesse en visite; toujours affairés, comme s'ils avaient quelque opération grave à accomplir. Ils suivent assidûment les cours des valeurs publiques, les annonces d'entreprises suspectes et deviennent ainsi la proie facile d'intrigants sans scrupules.
C'est la période la plus dangereuse que les intérêts de la famille ont à courir, car c'est à ce moment que les paralytiques, encore lucides pour les gens du monde, encore environnés de leur prestige habituel, sont entraînés à donner leur signature à tort et à travers, à faire des testaments, des donations et cà compromettre le présent et l'avenir de tout leur entourage.
C'est à cette époque que l'on note ces acquisitions bizarres faites par certains malades (1), qui achètent des propriétés sans les examiner, des objets d'art à profusion, sans le moindre discernement, des tableaux, des statues sans valeur, des instruments de mathématiques, des machines à vapeur, dont ils ne savent que faire.
C'est encore à cette époque que, poussés par des impulsions irrésistibles, ils se livrent avec ardeur aux excès alcooliques. La dipsomanie se transforme aussi en une stimulation nouvelle qui vient aggraver la situation. Ils sont entraînés en même temps par des appétitions lubriques, par un libertinage inconscient et ils se plongent sans scrupules dans une vie de débauche effrénée.
Les troubles survenus dans les habitudes du caractère' se manifestent encore dans les circonstances suivantes.
Tel qui d'ordinaire était d'humeur calme et tranquille devient sujet à des accès répétés de colère qui le mettent hors de lui; ces excès passent rapidement et laissent à peine un souvenir.
Dans d'autres circonstances leur vocabulaire normal change de ton; ils recherchent de préférence des mots significatifs, des phrases ordurières, ils aiment même à faire des jeux de mots ineptes et des calembours grivois.
(1) M. X..., ancien professeur, achetait une bibliothèque de 2 000 volumes, richement reliés, pour son jeune enfant âgé de deux ans.
M. D... sortit un matin et, en rentrant, rapportait dans son intérieur 50 casquettes et 70 parapluies, etc.
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Le Yernis superficiel des bienséances sociales s'elTace chez certains malades très rapidement et on est étonné de leur voir faire des choses insolites qui sont en désaccord complet avec les convenances et 1rs idées reçues. — Ils gardent, par exemple, leur chapeau sur la tète dans un salon, dans une église. Ils arrivent inopinément chez un ami et se mettent à tahle, sans invitation, ils mangent gloutonnement sans réserve. Leur tenue est quelquefois débraillée; leurs vêtements étant maculés ils n'hésitent pas à se présenter en public. — Sont-ils dans un restaurant, ils refusent, sans prétexte plausible, de solder la carte. Ont-ils pris une voiture de place; arrivés au bout de la course, ils refusent de solder le cocher et se prennent d'altercation avec lui. Sont-ils chez des amis ou même dans {\c< magasins publics, on les voit sans façon dérober des objets sans valeur qu'ils rapportent chez eux (1).
Ces mille et une modifications que l'on retrouve dans les récits anecdotiques que les familles s'empressent de révéler au médecin, lorsqu'ils apparaissent au début, sont naturellement méconnus par l'entourage; on les traite d'originalités, de bizarreries; on les supporte, si bien que peu à peu pendant cette période d'incubation, où la maladie est encore à l'état de nébulosité vague pour l'entourage, elle marche néanmoins, elle progresse et s'implante de plus en plus dans l'organisme.
Les familles ont une certaine tendance à s'aveugler, à ne pas voir le mal dans ses débuts; et c'est seulement lorsqu'il a empiré, lorsqu'il est complètement impossible à méconnaître, et que le malade est devenu ingouvernable, que l'on se décide à appeler le médecin et à prendre des mesures que la situation comporte.
I Darde. Du délire des actes dans la paralysie générale, dans les formes expansives el les formes dépressives (suicide et homicide . Ami. méd.-psych., 1875, t. II, p. 149.)
Sauzc. Erreurs judiciaires. Paralytiques condamnés pour vol. M. il», 1861, p. 53.
A. Troubles d'ordre psychique.