‹ Traité clinique et practique des maladies mentalesChapitre 218 sur 286 · II. — DE L'AMNÉSIE · texte numérisé non relu

II. — DE L'AMNÉSIE

L'affaiblissement de la mémoire avec le délire est un des symptômes des plus caractéristiques de la paralysie générale. C'est à cet affaiblissement survenu graduellement qu'il faut attribuer certaines incohérences de langage, par oubli des mots, et surtout l'incohérence des actes.

Les défaillances de la mémoire se font surtout sentir à propos des choses récentes, qui viennent de se passer à l'instant même, ce dont les malades n'ont aucune conscience. Ils oublient ce qu'ils viennent de faire, alors qu'ils sont encore lucides. — J'ai vu un certain nombre de malades qui sous mes yeux venaient de prendre leur repas, et cinq minutes après ils m'affirmaient qu'ils n'avaient rien pris, qu'on ne leur avait rien donné à dîner. Ces lapsus de la mémoire se traduisent par des lacunes bizarres survenues dans les habitudes. Ils oublient les heures pour rentrer, ils ne savent plus retrouver leur chemin et s'égarent dans les rues. Vont-ils en visite, ils sortent en oubliant leur chapeau ou leur vêtement. Les militaires, ponctuels d'habitude aux heures d'appel, oublient de se présenter. — Us parlent à telle ou telle personne, racontent leurs projets et quelques heures après ont complètement oublié leur rencontre. J'ai connu un paralytique, encore assez lucide pour vivre en liberté, et qui dans la même journée avait été conduit dans trois endroits différents par trois intéressés qui chacun lui avaient fait faire un testament en sa faveur. — Bien plus, dans certaines circonstances, s'ils font des chutes, s'ils se blessent, ils sont incapables de rendre compte de la façon dont l'accident s'est produit. Ils ont quelque fois des contusions violentes sans pouvoir donner aucun renseignement.

Pour se déshabiller et s'habiller, les défaillances de la mémoire amènent les malades à commettre de grandes irrégularités dans leur tenue ; ils oublient, par exemple, dans quel ordre ils doivent enfiler leurs effets. Ils oublient de mettre leurs bas, de se laver le visage, ils mettent leur chemise par-dessus leur gilet, etc., sans en avoir conscience et se présentent ainsi affublés devant le monde; très souvent même ils oublient d'uriner et leurs pantalons sont maculés d'urine qui coule par regorgement.

Dans le domaine de la conversation, on note dès le début des défaillances très significatives, ils passent des mots sans s'en apercevoir, ou bien lorsque le mot ne vient pas, ils mettent une série de sons sans signification à la place, ou bien ne trouvant pas les phrases propres pour donner la réponse

à ce qu'on leur demande, ils répondent tout de travers et engendrent ainsi une série de quiproquos (l).

Les hommes qui ont à tenir des écritures et des registres de comptabilité commettent des fautes d'orthographe et de calcul, tout à l'ait inusitées, ils font des ratures el des erreurs d'addition. Les livres journaliers des dépenses domestiques renferment, quand on les examine avec soin, de nombreuses irrégularités qui trahissent depuis longtemps un commencement de délabrement de l'esprit. Pour rendre la monnaie, on voit certains paralytiques faire des erreurs nombreuses et rendre souvent des pièces d'or au lieu de pièces de un franc. — Dans les premiers temps, alors qu'ils sont encore lucides, on est étonné de voir combien les opérations les plus simples de l'esprit, telles que celle de lire l'heure sur un cadran, sont impossibles à réaliser. On les voit, en effet, jeter les yeux sur les aiguilles et ne pouvoir pas tirer de leur marche et de leurs rapports une interprétation régulière.

Dans l'ordre des phénomènes affectifs, cet affaiblissement de la mémoire entraîne du même coup l'oubli des proches et des amis.

Il est, en effet, curieux de constater combien les paralytiques se désintéressent rapidement de leurs anciennes affections. Lorsqu'ils sont placédans l'asile, cet oubli de la famille s'opère avec une grande rapidité et, chose bien digne de remarque ! — ce n'est pas pour la retrouver qu'ils réclament itérativement leur liberté, c'est pour dépenser au dehors ce besoin d'activité incessante qui les domine ou pour exécuter leurs projets extravagants. Quand au bout de quelques semaines ils sont mis en présence de leurs proches, quelquefois ils ne les reconnaissent pas. Ils ne les voient pas tels qu'ils sont, ils les prennent pour d'autres ; d'autres fois ils les reconnaissent nettement, s'émotionnent à la suite et subissent une phase d'excitation dans laquelle ils se répandent en invectives violentes à leur égard. — Très souvent encore l'affaiblissement des impressions est telle, que les malades sont incapables de garder le souvenir des personnes qui les ont visités et que le soir même du jour où ils ont reçu une visite de parents, ils disent naïvement que personne n'est venu les voir.

(I On demande à H. E... ce qu'il veut pour dîner, il commande ainsi : soupe, bœuf, et voulant dire gigot aux haricots et ne trouvant pas le mot gigot, il prononce le mol tia la la, et, dit-il : <. un tralala aux haricots

B — Troubles d'ordre somatique.

Nous avons indiqué précédemment ce que nous entendons par le mot excitation, et signalé les raisons quirous faisaient considérer cet élément morbide comme un facteur nosologique adventice, pouvant paraître et disparaître accidentellement, se combiner avec le délire ou s'isoler de lui, et ayant ses foyers d'origine propres dans des territoires isolés de l'écorce des régions psycho-motrices (1).

Nous avons comparé par analogie l'excitation et le délire à l'augmentation de la température qui accompagne dans la fièvre l'accélération du pouls, et montré que, si l'une et l'autre se développent simultanément, elles peuvent néanmoins quelquefois se dédoubler et se manifester d'une façon isolée.

Dans l'étude symptomatologique de la paralysie générale et surtout dans celle des formes expansives, l'excitation est toujours plus ou moins combinée avec le délire. Elle peut s'élever du zéro de l'échelle physiologique jusqu'au niveau de l'effervescence la plus complète.

C'est elle qui, se superposant aux conceptions délirantes, leur donne cette verdeur, cette énergie et cette tonalité véhémente, si caractéristiques. La tension vient-elle à baisser, le délire se déroule alors placidement à froid, sans animation et sans entrain, sous forme de délire atone de satisfaction.

Lorsque la maladie est au début, l'excitation s'élève peu à peu et monte la vitalité de l'individu au-dessus de la moyenne (2). Il devient bavard

(1) Voyez le mémoire déjà cité de A. Foville sur les relations entre les troubles de la motililé de la paralysie générale et les lésions des régions fronto-pariétales de l'écorce cérébrale. (Ann. méd.-psychol., 1877, t. I, p. 1.)

(2) Piégis. De la dynamie ou exaltation fonctionnelle au début de la paralysie générale (Ann. méd.-psychol., 1879, t. II, p. 8).

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