IV. — TROUBLES DES DIFFÉRENTES FORMES DE LA SENSIBILITÉ
Sensibilité cutanée. — La transmission des impressions sensitives dans les régions périphériques paraît la plupart du temps s'opérer d'une façon très ralentie. De Crozant a signalé, en effet, depuis longtemps un certain degré d'anesthésie cutanée parmi les signes précurseurs de la paralysie générale.
Dans la période d'état de la maladie, il est difficile d'avoir des renseignements assez précis sur le degré de la sensibilité cutanée ; — les malades sont inquiets, distraits, leurs réponses peu précises. Ce que l'on peut seulement savoir, c'est que la sensibilité avec toutes ses modalités est très notablement diminuée. Vient-on à les interroger à l'aide d'une épingle, ou du pincement, ils accusent à peine une légère douleur. Du reste, on sait qu'ils font des chutes fréquentes, suivies d'ecchymoses plus ou moins étendues, et même avec contusions, sans qu'ils accusent une réaction douloureuse bien précise. Le sens de l'activité musculaire est pareillement très émoussé. Les paralytiques produisent des mouvements avec l'intensité et la violence qu'un homme sain ne pourrait jamais déployer. Ils marchent des heures entières sans avoir aucune notion de la fatigue musculaire même ils oublient un mouvement commencé, et si on leur demande de tirer la langue hors de la bouche, ils perdent la notion de l'effort produit et la maintiennent au dehors. — On leur met la camisole pour passer la nuit tranquillement, on la laisse même ensuite pendant le jour et, la plupart du temps, ils ne s'en plaignent pas, ils ne souffrent pas, ils ne s'aperçoivent pas de la contrainte.
Quelquefois ils n'ont aucune notion de l'état de malpropreté du té°ument cutané. Ils ne sentent pas le besoin de se laver la peau du visage ou des mains. Les mains sont toujours plus ou moins maculées de taches de toutes sortes ou couvertes d'impuretés : ils ne s'en aperçoivent pas. J'ai vu des paralytiques infectés de poux et de morpions et n'ayant aucune notion des morsures et du prurit occasionnés par la présence de ces parasites (1).
(1) Note sur l'anesthésie transitoire de la peau dans les périodes prodromiques de la paralysie générale (De Crozant. Ami. méd.-psych., 184-7, t. I, p. 4-33).
Sensibilité à la température. — La sensibilité à la température est pareillement 1res notablement émoussée. Ils n'ont, aucune notion des variations atmosphériques ; pendant les jours de froid, ils se promènent volontiers
sans vêtement; ils ont même quelquefois les mains violacées et ils ne s'en aperçoivent pas. Ils sont aussi très notablement insensibles à Faction de In chaleur. Ils vont en plein soleil la tête nue, — et placés devant des levers de cheminée, ils ont la figure congestionnée et n'en ressentent aucun
inconvénient.
Sensibilité des muqueuses. — La sensibilité des muqueuses subit aussi une diminution très notable. J'ai constaté quelquefois chez des malades atteints de dysphagie, non seulement l'état parétique des muscles du palais, mais encore l'anestbésie de la muqueuse pharyngienne, que l'on pouvait ainsi toucher impunément avec un stylet CI).
L'anesthésie plusou moins prononcée des parties inférieures de l'intestin permet d'expliquer l'incontinence des matières fécales, qui arrive si souvent chez certains sujets et dont ils n'ont nulle conscience. — Il en est de même pour l'anesthésie de la muqueuse de la vessie et du col de la vessie. À un moment donné, les malades n'ont aucune notion de la plénitude de leur réservoir urinaire. Ils sont alors pris des douleurs de la rétention d'urine qu'ils ne savent pas exprimer, et qu'il faut soupçonner à leur état d'inquiétude vague, à leur agitation sur place, et surtout par le palper abdominal. Dans d'autres circonstances, l'urine sort de son réservoir par regorgement, macule leurs vêtements, irrite leur peau. Ils ne manifestent aucune sensation pénible de ces inconvénients.
Sensibilité visuelle auditive. — Les autres appareils sensoriels dans leur façon de fonctionner sont aussi plus ou moins profondément troublés.
Dans la plupart des cas, la vision, par suite de la fatigue de la rétine, devient moins vive. Les malades voient moins aisément ce qui se passe autour d'eux; ils ont des illusions de la vue, ils prennent les objets pour ce qu'ils ii • sont pas, ils voient les personnes de leur entourage transformées, etc. — Dans d'autres circonstancesetprincipalement dans les formes subaiguës,
il) C'est vraisemblablement cette anesthésie de la muqueuse des fosses nasales postérieures qui fait que, dans certains cas, les paralytiques perdent la nolion de la sapidité et des odeurs qu'nn leur fait respirer. Aug. Voisin considère ce symptôme d'anosmie comme constituant un sii;ue pathognomonique sérieux dans le diagnostic de la paralysie générale. (Voisin, Traité de la paralysie générale, 1879, p. 5ô.)
PARALYSIE GÉNÉRALE. — SYMPTOMATOLOGJE. 581
ils ne peuvent plus lire les caractères d'imprimerie et sont obligés d'avoir recours à l'usage des lunettes de gros numéros (1).
L'examen ophtalmoscopique a permis, en effet, de constater un certain nombre de fois des phénomènes de congestion des parties profondes de l'œil, avec atrophie et décoloration plus ou moins manifeste de la pupille (2).
Il est des circonstances dans lesquelles le processus morbide, débutant, par les parties supérieures de l'axe cérébro-spinal, atteint tout d'abord le nerf optique. Les troubles de la paralysie générale commencent dès lors a se révéler sous la forme d'amaurose progressive pour se compliquer peu à peu de manifestations paralytiques qui n'arrivent que secondairement.
Les fonctions de l'audition ne paraissent pas offrir, en dehors d'un affaiblissement notable qui plane sur tous les appareils sensoriels, des modifications bien notables.
Les sensibilités gustative et olfactive, en raison del'anesthésie qui arrive fréquemment dans les régions pharyngées, sont susceptibles de présenter des modifications très significatives. — Les malades sentent mal les aliments qu'ils prennent, ils perdent la notion de la sapidité des mets, ainsi que des efforts de déglutition qu'ils accomplissent. Ils mangent gloutonnement, sans déguster par l'odorat le fumet des plats et leur valeur sapide. On est même frappé de voir avec quelle indifférence ils avalent les substances répulsives au goût, et combien ils supportent, sans être incommodés, certaines émanations fétides au milieu desquelles ils sont plongés.