PRONOSTIC DES FORMES EXPAX5IVES ET DÉPRESSIVES EX GÉNÉRAL
Le pronostic de la paralysie générale est toujours excessivement grave du moment que la maladie est bien nettement constatée ; et cette gravité porte non seulement sur la durée de la vie de l'individu qui est ainsi frappé, mais encore sur son existence sociale qui est du même coup annihilée. — La maladie, en effet, en ébranlant l'ensemble de ses facultés mentales, en troublant son jugement et sa volonté, oblige la famille, dans l'intérêt de sa propre conservation et de sa fortune, à le priver de sa liberté, à l'isoler dans un asile et à l'éloigner de la gestion de ses propres affaires qu'il compromet inconsciemment.
Les données statistiques que nous avons précédemment citées, au sujet de la léthalité de la maladie en question, arrivent donc à nous démontrer que la terminaison fatale n'est qu'une affaire de temps, et que la seule atténuation possible à ce pronostic désespérant, c'est de tenter d'enrayer le mal, et d'obtenir une de ces phases de rémission, pendant lesquelles le malade peut encore passer, soit quelques années, soit quelques mois, dans une de sorte de demi-santé qui lui permet de vivre et de mourir au milieu de ses proches.
Ces modifications favorables ont d'autant plus de chances à se produire, que les moyens thérapeutiques ont été appliqués à une période plus rapprochée du début de la maladie, que le sujet a été plus rapidement soustrait aux causes d'excitations extérieures et placé dang un asile, et que cette période d'excitation a été moins violente.
La gravité du pronostic est subordonnée soil à la forme même de la ma-
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ladie, soil à certaines conditions spéciales du sujet, et encore aux c Militions sociales dans lesquelles l'individu est placé.
Lorsque, pour les formes expansives, l'excitation, dans les premières semaines du traitement, persiste, et, quoi qu'on fasse, tend progressivement à s'élever pour devenir incoercible; — lorsque le malade perd toute trace de lucidité, qu'il ne sait plus où il est, qu'il passe ses nuits sans sommeil à vociférer sans cesse, ce sont là des symptômes graves, qui trahissent l'existence d'une fluxion permanente vers les méninges et le cerveau et, par suite, des dévastations irrémédiables. — Dans un sixième de- cas ces malades sont emportes dans l'espace de deux ou trois semaines.
Lorsqu'au contraire l'excitation, au bout d'un certain temps, s'arrête, et lorsque les malades, perdant la notion du milieu ambiant, acceptent volontiers les explications qu'on leur donne et, tout en continuant à avoir leurs conceptions délirantes, s'acclimatent à leur nouveau genre de vie dans l'asile, on a des chances pour voir la détente s'opérer et la maladie entrer plus ou moin.- rapidement dans une phase de rémission.
Lorsque dans les phases dépressives, le processus morbide se révèle sous la forme de dépression simple ou compliquée (à moins que l'abri ment des forces ne descende jusqu'à la stupeur et ne s'accompagne de prostration extrême et d'aphagie), le pronostic est généralement moins grave; car d'habitude une période de réaction se développe, el amène ainsi la mise en activité d'autres régions des centres nerveux, qui, par cela même, donne quelque temps de répit aux régions primitivement intéressées.
Ces alternances de dépression et d'excitation, qui se succèdent chez le même sujet, sont souvent des conditions favorables qui permettent au malade de vivre plus longtemps. J'ai vu dans deux cas la durée de la maladie s'étendre jusqu'à six et sept ans.
Les formes démentes primitives avec dépression, qui ne sont pas susceptibles de s'accompagner d'excitation, sont généralement grave-, à cause des irrégularités de toute sorte qui surviennent du côté des voies digestives et de l'affaiblissement rapide des forces physiques.
Lorsque le sujet est d'une bonne santé antérieure, que ses forces n'ont pas été épuisées par des fatigues, des excès alcooliques, par des veilles et, surtout, des voyages etdes marches forcées, ainsi que cela se voit si fréquemment dans les périodes initiales de la maladie, — on a des chances d'arriver au bout de deux ou trois mois de traitement régulier à une période
d'apaisement, qui peut lui permettre de vivre tranquillement dans sa famille.
Je considère encore comme condition favorable à la prolongation de la vie l'amnésie rapide qui se manifeste chez les paralytiques, alors qu'ils sont rapidement séparés de leur milieu habituel.
Il est d'observation journalière que les malades, une fois qu'ils sont placés dans l'asile, sont plus ou moins vivement saisis par le milieu nouveau dans lequel ils se trouvent. Il y a quelque chose dont ils ne se rendent pas compte et qui laisse un vague dans leur esprit. Ils engendrent alors des idées d'une autre nature, appropriées aux conditions de leur nouvelle existence, et on les voit ainsi, oublieux du passé, s'acclimater et vivre d?une vie nouvelle, sauf quelques réclamations qui touchent moins leurs affections de famille que leur intérêt propre ; ils subissent passivement l'influence du milieu que l'on institue pour eux.
C'est dans ces conditions favorables que l'on peut espérer obtenir une durée prolongée de l'existence, moyennant qu'elle soit ainsi uniformément organisée et régularisée.
Lorsque le malade a des habitudes d'activité intellectuelle, qu'il s'occupe à lire, à prendre des notes, à dessiner, à peindre, ce sont là d'excellentes conditions qui forment comme une espèce de dérivation, et qui empêchent la maladie d'aller trop vite. Il est bon de solliciter les appétitions du malade dans cette direction et de chercher à les y maintenir par tous les moyens appropriés.
Lorsque les malades arrivent ainsi à une période d'acclimatement dans l'asile, et qu'ils s'y sont créé des habitudes et des relations, ils peuvent gagner plusieurs mois de tranquillité et atteindre, sans trop de danger, les deux périodes critiques de l'année, celle du printemps et celle de l'automne.
Si, dans certaines circonstances, au moment du printemps, on a à déplorer l'explosion de certains accidents congestifs, par contre, la période d'automne, lorsque dans nos climats arrivent les mois de septembre et d'octobre, a une action beaucoup plus grave, beaucoup plus dépressive. Presque tous les paralytiques, à ce moment, subissent l'influence des premiers froids et ressentent une déperdition très notable dans l'état général de leurs forces. Une fois ce moment critique passé, ils font un nouveau bail avec la vie, jusqu'au printemps prochain, et ainsi jusqu'à l'automne suivant qui devient une nouvelle étape dangereuse.
Il faut encore considérer comme élément de gravité, dans le pronostic, certaines dysphagies qui arrivent inopinément au milieu d'un repas et
qui peuvent déterminer une suffocation subite, par arrêt du bol alimentaire. Les attaques de syncope, quand elles se répètent, et, surtout, les attaques éclamptiques qui au milieu de la santé éclatent subitement, soit le jour, soit la nuit, sont souvent suivies d'accidents mortels, surtout quand elles prennent les caractères d'accès subintrants.
Les conditions sociales dans lesquelles se trouve le paralytique ont encore une énorme influence sur la prolongation de sa vie, car il est évident que s'il est entouré d'une famille intelligente, de parents affectueux qui comprennent sa situation, s'il a autour de lui une aisance suflisante pour lui permettre de sortir du milieu morbide dans lequel il a vécu précédemment, et de mener une existence tranquille à la campagne, entouré de soins hygiéniques régulièrement observés et médicalement institués, il pourra de la sorte prolonger son existence aussi loin que possible.
Il est incontestable que si ce genre de vie peut être organisé d'une façon complète, c'est le meilleur de tous; mais comme dans la pratique il est difficile de le réaliser, à cause des complications de toutes sortes qu'il entraîne, c'est à l'asile qu'il faudra s'adresser. Car c'est l'asile qui, avec son installation, avec sa vie réglée, ses règles d'hygiène adaptées à chacun, avec la surveillance médicale incessante, est le seul moyen de traitement efficace pour prolonger autant que possible l'existence de malades si cruellement frappés.