CHAPITRE III
CONDITIONS PATHOGENIQUES
L'idiotie est congénitale ou acquise; dans le premier cas elle est imputable à des influences héréditaires, à des troubles survenus pendant la gestation, avant ou après l'accouchement, ou bien encore à des perturbations nutritives qui se sont manifestées au sein de la masse encéphalique postérieurement à la naissance.
Au premier rang des influences pathogéniques de l'idiotie, nous trouvons l'hérédité. L'hérédité ici se révèle avec ces mêmes caractères indéfébiles que nous lui avons premièrement assignés : tantôt on note parmi les ascendants directs des idiots un père, une mère épileptiques ou hystériques (1), tantôt des parents faibles d'esprit, sans énergie morale, des individus dégénérés, appartenant à de grandes familles et vivant dans l'inaction, à l'état de non-valeurs sociales. L'ineptie des ascendants s'exagère dans la lignée et se révèle sous forme de produits avariés, de faibles d'esprit ou d'imbéciles, incapables, la plupart du temps, de faire souche et de se reproduire.
Si, dans la plupart des cas, l'idiotie est une transmission héréditaire en vertu de laquelle les qualités négatives des parents vont en s'aggravant dans la descendance, il existe, par contre, une série de faits en apparence contradictoires. — On voit certaines individualités d'une haute portée intellectuelle, auxquelles, dans le langage consacré, on accorde le don du génie, et qui, contradictoirement aux lois de l'hérédité, loin de donner naissance à des êtres semblables à eux, engendrent au contraire des produits avortés et indignes de porter leur nom (2).
(1) Maudsley, Le crime et la folie.
(?) Moreau (de Tours;, qui a surtout mis en faveur cette opinion : que les hommes de génie étaient des créatures anormales atteintes d'une sorte d'éréthisme morbide. s'est appuyé sur le fait d'abâtardissement des rejetons de ces natures privilégiées pour luys. 41
I. -■-• avancé des parents a encore une influence préjudiciable sur les produits de la conception. On voit en effet des conjoints qui, ayant eu plusieurs enfants sains et robustes, produits de leur maturité, donnent
considérer le génie comme uo état névropathique de l'intelligence destiné à être rapproché d>? autres névropathies (I).
Cette assertion qui, au premier abord, a paru avoir un cachet paradoxal destiné à l'es les susceptibilités delà vanité humaine, au point de vue de l'observation clinique faite à froid, est cependant beaucoup plus rapprochée de la vérité qu'on ne le suppose. Toutes les dissidences viennent de ce que l'on ne s"enlend pas sur les caracixquels il faut reconnaître un homme de génie. Théoriquement parlant, au point de vue anthropologique pur, l'homme de génie doit être un homme aussi complet que possible, harmoniquement développé moralement et - mement, et présentant réunis dans son être, avec des proportions supérieures, la -omme des aptitudes diverses qui sont à l'état rudimentaire dans les différents types humains. — Ainsi les qualités du cœur et de l'esprit, l'énergie du caractère, le sentiment exquis du devoir, la fermeté de la volonté, le sens esthétique, etc., tnutr-s les qualités, <-ii un mot, qui constituent l'être humain, doivent se révéler en lui simultanément avec des proportions qui n'apparaissent pas dans les individualités vulgaires.
Pratiquement ces types d'individualité s complètes et parfaites se rencontrent-ils? — Et ceux auxquels l'humanité, sais un prétexte >>u -mis un autre, accorde le titre d'homme - aient-ils cet ensemble d'aptitudes natives harmoniquement développé'-.' — Bien loin de là, la simple analyse de l'état psychologique de ces natures extraordinaires nous montre au contraire combien, la plupart du temps, elles représentent des individualités mal équilibrées, hypertrophiées eu quelque sorte dans certaines régions, atro- - dans d'autres, et offrant à l'observateur l'association étrange de grandes qualités et de grandes aberrations mentales. — Si vous pénétrez dans leur intimité, dan- leur existence intime, que de défaillances qui échappent aux yeux du vulgaire vous êtes alors à même de constater et qui vous dénotent les côtés défectueux de l'idole que le public admire!
Tel grand poète, par exemple, qui vous charme par ses brillantes conceptions, entraîné par des acc^s de dipsomanie incoercibles, va stimuler sa muse dans la liqueur d'absinthe, bjection en abjection, finit dans une débauche progressive. — Tel grand orateur qui brille au barreau parmi les intelligences les plus vives, et dont l'éloquence et les mouvements oratoires sont irrésistibles, a dans sa vie privée des taches d'infamie qui le rendent un homme vil et fourbe, et montrent que chez lui la sensibilité moral complètement absente. — Tel autre, grand docteur, professeur éminent, clinicien de premier ordre, dont les paroles magistrales font autorité en clinique, a dans sa carrière donné des signes non équivoques de l'absence complète de la notion des devoirs professionnels les plus élémentaires.
Ces types, pour la plupart, que l'humanité considère comme des supériorités sociale-, et auxquels volontiers elle accorde une situation hors rang, ne sont pourtant aux yeux de la natureque des individualités déviées, morbides, avortées et incomplète-; — et cela est si vrai, que cet état insolite de leur organisation se traduit dans leur descendance sous forme de rejetons imbéciles et idiots. — Là où il y a des tares dans la constitution d'un sujet, ces tares sont transmissibles à la descendance, et l'exubérance d'une faculté au détriment des autres, est au point de vue de la nature un véritable \i conformation qui se transmet et se dénote dans la descendance par un arrêt de dévelop- . i. mental. — C'est dans ces conditions que la formule posée par Moreau (de Tour-i xpli cation rationnelle.
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naissance, arrivés à l'âge de retour, à des enfants chétifs, incomplètement développés, ayant prématurément des cheveux blancs, et voués soit à l'imbécillité, soit à l'idiotie simple ou compliquée d'attaques convulsives.
La consanguinité paraît encore avoir des influences fâcheuses sur l'état de la lignée, surtout lorsque les conjoints ont été frappés à un moment donné d'affections constitutionnelles graves, telles que la scrofule et le rachitisme (1).
L'alcoolisme rentre dans la même catégorie d'influences néfastes, non pas tant à l'état d'alcoolisme chronique qu'à l'état d'alcoolisation accidentelle. — On sait maintenant en effet, à l'aide de recherches précises que nous avons indiquées préalablement, qu'un certain nombre d'enfants devenus idiots avaient été procréés dans une nuit de débauche.
La syphilis, qui a une action si profonde sur tous les tissus de l'économie, a encore une influence directe des plus réelles sur le produit de la conception qu'elle attaque soit directement dans sa contexture, soit indirectement dans letissu du placenta. Elle amène ainsi des lésions fondamentales qui nuisent au développement des tissus et produisent d'emblée l'arrêt complet de l'intelligence, soit au moment de la naissance, soit plusieurs mois ou même plusieurs années après, en déterminant la formation de produits néoplasiques dans la masse encéphalique qui déterminent par cela même des foyers d'irritation avec ramollissement de la substance cérébrale et idiotie incurable (u2).
Les pyrexies de différentes natures, en déterminant des mouvements lluxionnaires vers l'encéphale, jouent pareillement un rôle dans l'ensemble des conditions pathogéniques de l'obnubilation mentale. On sait en effet que chacune d'elles est apte à déterminer des manifestations pathologiques du côté de l'encéphale, et que la fièvre typhoïde en particulier laisse sur son passage des troubles de l'intelligence qui, dans certaines circonstances, peuvent dégénérer en véritable idiotie.
La masturbation est encore journellement citée comme une cause fréquente de l'affaiblissement des facultés mentales et de l'idiotie en particulier. Je pense qu'à ce sujet on a beaucoup exagéré son action, et que la masturbation quand elle se développe est plutôt l'effet de la maladie que sa cause réelle; elle dépend, dans ces cas-là, de l'extension probable d'un processus irritatif qui gagne les centres génitaux cérébraux, et se révèle alors par des manifestations extérieures, comme on voit certains sujets atteints de gloutonnerie extrême avaler indifféremment toutes les sub-
(1) Idiotisme et consanguinité (Ami. médico-psychol., 1874, t. II, p. 347).
(2) Casati a encore indiqué que l'idiotie pourrait être la conséquence d'une grossesse gémellaire ou laborieuse (Ann. méd.-psycJiol.,lSQb, t. I, p. 72).
stances alimentaires qu'on leur présente. Dans la plupart des cas, les tendances masturbatrices ont une durée transitoire et s'éteignent avec la période d'éréthisme des régions cérébrales qui les ont provoquées.
Les influences morales, les maladies physiques éprouvées par la mère pendant la gestation, ont encore un retentissement bien marqué sur le produit de la conception, et paraissent être, dans certaines circonstances, les causes réelles de l'apparition de l'idiotie chez certains enfants. Foville cite à ce sujet une observation des plus caractéristiques (1).
« Une femme bien portante, mariée à un homme également bien portant et sobre, eut quatre enfants sains de corps et d'esprit; elle était au commencement de sa cinquième grossesse, lorsqu'un jour on rapporte chez elle son mari qui venait de tomber du haut d'un toit et que l'on croyait mort; à cette vue elle éprouva une commotion morale des plus vives; elle accoucha néanmoins à terme, mais l'enfant fut une idiote épileptique; à dixhuit ans elle présentait le développement d'une enfant de huit à dix ans, joint à une intelligence à peu près nulle. Le mari cependant n'était pas mort, et après sa guérison il eut encore trois autres enfants qui furent tous bien organisés et qui ne présentèrent aucune trace ni d'idiotie ni d'affections nerveuses. »
J'ai donné des soins à une jeune fille de quinze ans devenue idiote après avoir eu une enfance délicate caractérisée par un grand état de faiblesse intellectuelle et de débilité physique. La mère de cette jeune fille, qui avait deux autres enfants bien portants et bien constitués, habitait les colonies au moment où elle était enceinte de la jeune fille devenue idiote. Ace moment elle avait été envahie par des accès de fièvre intermittente excessivement violents qui avaient nécessité un traitement très actif par le sulfate de quinine. Elle attribua avec raison l'arrêt de développement physique et moral de sa fille au bouleversement qui avait traversé son existence.
L'idiotie, lorsqu'elle est postérieure à la naissance, peut être le résultat d'influences variées qui, avec des modes d'action différents, peuvent néanmoins tous déterminer son apparition.
Ainsi au moment de l'accouchement et après la naissance elle peut être le résultat de manœuvres obstétricales malheureuses, de traumatismes accidentels, décompressions exagérées sur la région crânienne. Toutes ces causes agissent mécaniquement en déterminant des compressions sur la masse encéphalique et des déplacements des os de la voûte, ainsi que
il; Foville, loc. cit., p. 366.
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Foville père, Lunier et Gosse en ont signalé des exemples (1). — A cette époque de la vie même, des troubles profonds peuvent aussi apparaître dans la trame cérébrale, demeurer silencieux, et ne se révéler par aucune manifestation extérieure. Ce sont alors des congestions exsudatives, des arrêts de la circulation, des inflammations locales qui se révèlent et qui se résument par l'apparition de véritables foyers de ramollissement analogues à ceux qui existent dans le cerveau des adultes (2).
Le cerveau des jeunes enfants est donc susceptible de devenir le siège d'un travail d'hyperhémie partielle ou généralisée avec des lésions tout à fait comparables à celles que l'on voit dans le cerveau de l'adulte, et, chose remarquable, — c'est que la plupart du temps les manifestations psychiques (hallucinations, excitation) auxquelles ces troubles circulatoires donnent lieu, passent inaperçues pour les familles et les médecins et sont englobées sous la dénomination générale de méningites. — On voit en effet survenir dans ces cas chez les jeunes enfants de quatre à six ans de véritables processus hallucinatoires avec impressions de terreur; l'excitation persiste avec des intermittences d'accalmie, et au bout de quelque temps on s'aperçoit que ces petits êtres deviennent silencieux, indifférents à tout ce qui les environne, et tombent peu à peu dans un état d'obnubilation progressive qui devient rapidement l'idiotie confirmée.
On voit encore des cas qui se rapprochent de celui-ci : — Un jeune enfant de quatre à cinq ans, issu d'une mère impressionnable et d'un père intelligent et normalement développé, a jusqu'à cet âge un développement physique et mental qui s'opère régulièrement. Il est vif, alerte; il a du goût pour l'étude; on commence à lui apprendre à lire et il parle convenablement. — A un moment donné, la famille raconte que sans cause connue ce jeune enfant a été pris de terreurs subites, qu'il s'est mis à crier en faisant des gestes d'effroi, comme s'il voulait s'éloigner d'un objet terrifiant. Ces crises de terreur se sont répétées plusieurs fois et en même temps il devenait inquiet, triste; je l'ai vu moi-même prêter l'oreille à des bruits qui le préoccupaient comme un petit halluciné, et au bout de dix-huit mois de crises incessantes d'excitation et de turbulence, ce pauvre enfant est tombé dans un état d'apathie profonde analogue à l'inertie intellectuelle de la démence, et qui fait craindre qu'il ne s'agisse ici d'une idiotie définitive.
(1) Foville, Déformation du crâne résultant de la méthode la plus générale de recouvrir la tête des enfants. Paris, 1834, in-8°.
Gosse, Essais sur les déformations artificielles du crâne. Paris, 1853.
(2) Parrot, Etude sur le ramollissement cérébral chez les nouveau-nés (Archives de physiologie, 1873).
Je pense que les en? de cette nature, dont j'ai pour ma part rencontré plusieurs exemples, ue sont pas aussi rares qu'on pourrait le croire, et que leur fréquence deviendra d'autant plus grande que l'attention sera davantage attirée sur les psychopathies de l'enfance. — Je pense en elTet qu'il v a un grand nombre d'états psychopathiques infantiles qui sont, la plupart du temps, méconnus par les médecins, que l'on rattache vaguement à des méningites, et qui ne sont chez ces jeunes sujets que de véritables hallucinations méconnues et de véritables accès d'aliénation mentale sévissant chez eux avec les mêmes caractères cliniques et les mêmes conséquences destructives, au point de vue des facultés mentales, que chez l'adulte.
Les causes générales qui déterminent l'idiotie étant les unes fixes et permanentes, les autres passagères et aléatoires, on comprend comment dans certaines familles les cas d'idiotie peuvent venir à manquer et ne pas se révéler en séries d'une façon absolue.
S'il y a des familles qui parmi un certain nombre de rejetons bien constitués, comptent un individu frappé d'idiotie, par suite, par exemple, d'un accident de gestation ou de l'âge avancé des parents qui l'ont engendré, on en voit d'autres au contraire chez lesquelles la tare héréditaire se communique à toute la lignée dont tous les échantillons portent le cachet de la source originelle.
Brownns, cité par A. Foville. a rapporté l'histoire de cinq frères et deux sœurs traités simultanément dans un asile d'Ecosse. Esquirol parle d'une famille de haute naissance qui s'est éteinte sous forme de deux rejetons frappés d'idii lie; il cite encore le cas d'une idiote de la Salpêtrière dont la mère a eu trois enfants, deux tilles et un garçon idiots; il ajoute : — quelquefois dans une famille il y a un idiot et d'autres entants qui sont aliénés I).
Les causes générales de milieu, de climat, de race, qui agissent d'une façon si complexe sur l'organisation physique et morale de l'espèce humaine, ont encore une influence non moins caractéristique sur la dégénérescence des produits humains et l'arrêt de développement des facultés mentales. — C'est ainsi qu'Esquirol a noté que l'idiotie était plus fréquente dans les campagnes que dairs les villes, et qu'elle était particulièrement à son apogée dans certaines contrées montagneuses, telles que l'Ecosse, la Norwège, où elle règne à l'état endémique, et c'est ainsi qu'il est amené;'» considérer les crétins comme des produits dégénérés de l'espèce humaine et comme les idiots des pays montagneux (2).
Esquirol, loc. cit., t. II, p. 104.
- Esquirol, loc. cit., t. II, p. 110.