IDIOTS
Sousla dénomination d'idiots nous classerons tous ces types d'individus dégénérés, plus ou moins mal conformés au physique et au moral, privés plus ou moins de la parole et dont les imbéciles n'ont présenté qu'un tableau ébauché. — Les idiots comme les imbéciles sont d'emblée, dès leur naissance, idiots ; ou bien ils le deviennent secondairement après avoir présenté des degrés successifs d'abaissement des facultés, par suite d'incidents de l'évolution naturelle ou de causes de nature extérieure.
Les idiots ont en général le crâne déformé d'une façon beaucoup plus caractéristique que les imbéciles, mais il n'y a pas déforme spéciale du crâne qui soit propre à l'idiotie. En général, le crâne présente dans sesdiamèti^s une atténuation très caractéristique. La région frontale est très peu développée; dans d'autres circonstances elle est élargie considérablement, comme dans certains cas d'hydrocéphalie. — Tantôt le crâne est aplati dans le sens latéral; tantôt il semble avoir été aplati d'avant en arrière, de sorte que le front est fuyant et la masse encéphalique repoussée en haut (crâne en pain de sucre). La plupart du temps la région occipitale est très notablement atrophiée.
Aug. Voisin a donné des résultats intéressants au sujet de la mensuration des divers diamètres du crâne chez les jeunes enfants idiots. Ses recherches
(1) On lira avec un grand intérêt les descriptions faites sur le vif, d'un certain nombre de types d'imbéciles et de faibles d'esprit, par Dclasiauve qui, avec une grande finesse d'observation et un coloris tout spécial, a su donner à ses descriptions une expression naturelle des plus saisissantes. (Delasiauve, Journal de médecine mentale, t. VI, Des différentes formes mentales; Idiotie.)
I34ram
différence
IDIOTS. — SYMPTOMATOLOGIE. 657
portent sur plus de cent sujets des deux sexes âgés de quatre à quinze ans. Il a fourni ainsi des mesures extrêmes de chaque diamètre isolément, depuis les cas qui se rapprochent le plus de la normale, jusqu'aux cas qui présentent le minimum de valeur.
Diamètre antéro-postérieur 188"
— pariétal 160
— temporal 150
— biauriculaire 150
— frontal 112
Courbe occipito-frontale totale.. 380
— horizontale totale 542
— transversale biauriculaire. 384
Les mesures les plus élevées se rapprochent des cas qui sont plutôt du domaine de l'imbécillité et qui se trouvent sur les limites de la normale ; celles qui sont le plus abaissées appartiennent aux types d'idiotie profonde.
On comprend, d'après ces rapports, l'importance pratique que peuvent avoir toutes ces indications, puisqu'elles permettent d'établir un diagnostic médical instantané. — Etant donné en effet un enfant dont le développement ne s'effectue qu'avec lenteur, si les diamètres de son cerveau sont inférieurs aux diamètres normaux, on peut en conclure avec raison que l'on est en présence d'un enfant en marche vers l'idiotie.
Chez les petites filles, les mêmes mensurations présentent une différence de quelques millimètres en moins (1).
L'expression de la physionomie chez les idiots, loin d'être calme, placide, comme chez les imbéciles, présente au contraire quelque chose de heurté dans les traits du visage, des difformités criantes et une véritable laideur active qui se caractérise par des grimaces incessantes, des froncements de la peau du front, des tics dans la face ou dans la manière de remuer la tête, et par un rire hébété, continu et bruyant. — Ils louchent la plupart; ils ont le regard vague, instable et fuyant. Ils ont en même temps l'habitude soit de crier sans cesse, soit de pousser des sons rauques d'une façon irrégulière, ou de s'exciter aussitôt qu'on les approche, en présentant une attitude qui n'offre plus rien d'humain et qui donne une apparence de bestialité à toute leur personne. — D'autres sont plus calmes etplus passifs. Ils vous regardent d'un air hébété, comme si l'on était pour eux quelque chose d'imprévu et une énigme indéchiffrable. Ils se présentent à vous
(1) Aug. Voisin, Leçons sur l'idiotie (la France médicale, 1880).
avec une allure hésitante, le regard fixé à terre, les cheveux hérissés et en désordre, les mains sales; les doigts plongent par habitude dans leur bouche ; ils sont sordides d'aspect. — Les interrogez-vous, ils répondent à peine à vos paroles. Ils ont l'air de ne pas les entendre et se dérobent aussi v te que possible en courant et en criant comme si on les importunait fort. Leur bouche est en général mal conformée, et les dents, dont la deuxième dentition est souvent avortée, sont dans un état de délabrement complet. L'ouverture de la bouche est presque continuelle à l'état de repos, et ils n'ont aucun souci de la salive qui s'écoule et qui macule leurs vêtements. — Leur taille est en général d'un développement au-dessous de celui de leur âge. Ils sont chétifs, grêles d'aspect, et les diverses difformités du système musculaire dont ils sont atteints (hémiplégie, paraplégie, pied bot, atrophie musculaire, etc.), les obligent à demeurer constamment assis ou couchés. Aussi la plupart d'entre eux sont-ils très fréquemment gâteux et passent-ils la plupart des heures de leur journée assis sur un fauteuil percé, immobiles, tantôt calmes et taciturnes, tantôt agités et vociférant sans cesse. Ils sont en outre atteints de difformités physiques variées, de rachitisme, de déformations musculaires, quelquefois même ils sont atteints de polysarcie et ne peuvent se mouvoir qu'avec peine.
Le développement sexuel se fait d'une façon très irrégulière et très incomplète. Chez un jeune idiot de vingt ans, de ma clientèle privée, la verge avait à peu près le volume du petit doigt d'un enfant et les testicules n'étaient pas descendus. Chez les filles, la menstruation, quand elle a lieu, se fait lard et d'une manière irrégulière.
L'examen des délabrements survenus dans l'ensemble des facultés mentales n'est pas moins caractéristique.
La notion de la personnalité psychique que nous avons déjà vue chez les imbéciles très notablement endommagée, s'obscurcit de plus en plus et arrive à un anéantissement progressif. — L'idiot, dans les formes graves, est un être qui n'a plus rien de physiologique au point de vue mental, et tous les actes de sa vie, tous ses mouvements divers ne sont plus, à proprement parler, que des réflexes qui s'accomplissent automatiquement et se combinent par l'habitude. Ainsi il ne se sent pas comme individualité vivante; il se mordille les doigts avec ses dents, il se fait des contusions, et il continue, sans avoir la notion du mal et sans comprendre que ce mal vient de lui. Esquirol parle même d'un idiot qui s'était perforé la joue avec son doigt, et qui continuait inconsciemment à dilacérer ses tissus.
Toul ^st rudhnentaire chez eux, tout est incomplètement développé au
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point de vue des facultés et des notions communes de la vie, comme le substratum sensitif qui leur sert de support. — Ils ne représentent les facultés humaines que sous les formes les plus rudimentaires, aussi le monde extérieur ne laisse-t-il dans leur sensorium rétréci que des impressions vagues, incomplètes, suivies de souvenirs fugitifs, incapables à peine de déterminer les réactions de joie ou de plaisir. — On voit bien quelques idiots reconnaître les mets qu'on leur apporte et témoigner une certaine prédilection pour certaines friandises. On en voit d'autres qui sont heureux de posséder quelques objets brillants, des verroteries, des rubans, destinés à mettre en valeur leur petite personne; et c'est par un rire passager qui traverse incidemment leur figure, par un cri rauque et brutal quelquefois, que se résume la note de leur émotivité mise en émoi. — Dans des circonstances inverses, ils sont capables d'une certaine force de réaction, qui dénote chez eux un certain degré d'opposition. Vient-on, par exemple, à leur enlever un jeu favori, à vouloir les déshabiller, à les changer d'attitude, ils froncent alors le sourcil, deviennent menaçants, irascibles, et témoignent ainsi de l'état de leur émotivité.
La spontanéité paraît donc chez l'idiot réduite à des proportions excessivement restreintes, car on le voit, la plupart du temps, inoccupé, confiné dans une immobilité plus ou moins absolue, indifférent à ce qui se passe autour de lui, égoïste dans l'acception la plus complète du mot, et vivant d'une existence toute automatique. — Le monde extérieur ne fait qu'une impression passagère sur sa sensibilité, et celle-ci ne s'émeut d'une façon avortée et incomplète que lorsqu'elle est incidemment mise enjeu. Chez lui la personnalité psychique est suspendue dans son évolution naturelle.
La mémoire présente pareillement des défaillances plus ou moins caractéristiques. Les idiots sont susceptibles de conserver certains souvenirs ; ils peuvent arriver à un certain degré de culture, à épeler régulièrement et même à lire. Mais il ne faut pas s'y tromper, c'est la plupart du temps une sorte de mémoire passive que l'on développe, et si l'on parvient ainsi à leur faire réciter quelques phrases qui se suivent, il arrive bien souvent qu'on les arrête tout court en changeant quelques mots. Néanmoins il est curieux de noter que chez certains idiots qui étaient dans l'impossibilité de garder quelques souvenirs, cette faculté a pu être développée d'une façon tout inopinée, grâce véritablement à certaines suppléances cérébrales qui ont été ainsi artificiellement créées.
Chez un très grand nombre d'idiots, la parole, en tant qu'expression d'une pensée, d'une émotion, de la personnalité psychique, n'existe qu'à l'état d'ébauche, et chez les idiots profonds elle n'existe même plus. Cet état, qui répond à une véritable aphasie, est tellement pathognomonique
t.tVi PATHOLOGIE SPECIALE.
d'un abaissement considérable dans le niveau des facultés mentales, qu'il sert empiriquement à répartir les idiots en deux classes, ceux qui parlent et ceux qui ne parlent pas.
La plupart du temps leur parole est lente à se manifester. — Il semble qu'il y a un long circuit à faire dans leur cerveau entre le moment où l'on interroge et celui où ils répondent. Dans ces cas la voix est faible; ils répondent à voix basse et en articulant les sons d'une façon incorrecte.
Si la faculté du langage disparaît chez un grand nombre, chez d'autres, par contre, l'aptitude à produire des sons gutturaux semble acquérir un surcroit d'activité. On les entend parfois, surtout lorsqu'ils sont réunis, s'exciter l'un l'autre, et pousser des cris qui n'ont plus rien d'humain, sans le moindre souci du tapage qu'ils font, rien que par une sorte d'entraînement automatique.
On s'exposerait à de profonds mécomptes si l'on se figurait que la vie des idiots se passe d'une façon calme et tranquille, et s'il ne fallait pas compter avec les orages soudains qui sont susceptibles d'éclater dans leur tête et d'amener des périodes d'excitation maniaque. — Les idiots, en effet, comme les imbéciles sont susceptibles d'être envahis par des processus hallucinatoires qui déterminent en eux des moments d'absence et de fureur inconsciente pendant lesquels ils se livrent à des actes de lubricité la plus abjecte, et commettent une série d'attentats criminels dont l'appréciation est du ressort de la médecine légale (1).
Les fonctions motrices, chez les idiots, présentent des perturbations aussi graves et aussi variées que celles que nous venons de signaler dans les différents départements de l'activité mentale. Ce sont ordinairement des paralysies, des contractures, des convulsions et des tremblements que l'on constate.
Les idiots, pour la plupart, sont faibles; leur allure est gauche, ils ne supportent pas la fatigue. Ils demeurent, la plupart du temps, assis des journées entières, les yeux fixés vers la terre, ou bien encore ils restent volontiers alités. C'est une sorte d'asthénie diffuse qui plane sur l'ensemble des fonctions motrices et qui n'est pas sans présenter quelque analogie avec les états similaires que l'on retrouve à la troisième période de la paralysie générale.
Dans un grand nombre de cas, ce sont de véritables paralysies que l'on rencontre, localisées soit dans les membres inférieurs, lorsque la moelle est simultanément intéressée, soit dans un coté du corps, dans un bras,
(1) Jlandsley Le crime et la folie, 18S0, ch. in.
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dans une jambe, lorsqu'un hémisphère ou une portion d'hémisphère ont été plus particulièrement intéressés. La face peut être aussi frappée d'hémiplégie et présenter des déviations des commissures, dn prolapsus des paupières, des paralysies de l'orbiculaire, etc.
Les membres frappés depuis longtemps de paralysie, dans les premières années, subissent sur place des dégénérescences diverses. Tantôt leur accroissement reste stationnaire, tantôt les muscles subissent la dégénérescence graisseuse, avec soit des contractures permanentes, soit une flaccidité complète qui fait que le membre est dans un état de relâchement absolu. Dans d'autres circonstances les muscles subissent la dégénérescence adipeuse.
Les contractures se rencontrent d'une manière assez fréquente, soit sous forme permanente, soit sous forme passagère.
Dans le premier cas elles sont liées à une lésion destructive des centres encéphaliques. Elles accompagnent les hémiplégies et les paraplégies et se montrent avec les mêmes caractères symptomatiques que ceux qu'on rencontre chez l'adulte : — s'il s'agit d'un membre supérieur hémiplégique, avec la rétraction des fléchisseurs sur la paume de la main ; — s'il s'agît de paraplégie, avec prédomniance des fléchisseurs de la cuisse qui entraînent les ,alons vers la région des jarrets, etc.
Convulsions. — Les contractures passagères se manifestent sous forme d'attaques convulsives sévissant tantôt d'une façon bilatérale ou unilatérale, ou même quelquefois dans un membre isolé (épilepsie partielle).
Dans les formes légères de l'attaque convulsive, on voit les malades pris d'attaque subite, vertigineuse, se mordiller les lèvres, faire auelaues grimaces, présenter dans les bras quelques secousses analogues à ues décharges électriques, et rester à la suite pendant quelque temns \ énètés et terni des.
Dans les ormes graves, le cnoc convulsit est pius violente le malade tombe à terre en proie à de véritables convulsions généralisées, lesquelles peuvent se répéter itérativement d'une façon très fréquente. — Ces accès épileptiformes, quand ils se succèdent avec une grande fréquence, occupent à eux seuls tout particulièrement l'attention, de sorte que l'individu, considéré primitivement comme idiot, passe de plain-pied dans la catégorie des épileptiques incurables. Cependant les phénomènes épileptiformes qui sévissent chez les idiots ne présentent pas les caractères de l'épilepsie franche habituelle ; ils sont en général incomplets, mal développés. Ils sont variables, au point de vue des manifestations, suivant le terrain sur lequel ils se développent, et l'on peut dire que non seulement ils présentent des modalités différentes suivant chaque sujet, mais même
ggg PATHOLOGIE SPECIALE.
que ehez le même sujet, ils peuvent à différents moments présenter les uns avec les autres de grandes différences.
Les convulsions, qui aggravent d'une façon si sérieuse le pronostic de l'idiotie, sont souvent les avant-courrières des premières défaillances mentales qui sont sur le point de se révéler. Elles les précèdent, et une fois qu'elles se sont manifestées, elles les exaspèrent par leur répétition fréquente. Et de même que chez l'adulte on voit les accès d'épilepsie vertigineuse avoir un retentissement des plus funestes sur l'ensemble des facultés mentales-, de même chez les jeunes sujets en voie de développement, les mêmes fadeurs morbides ont une action d'autant plus nocive qu'ils s'opposent ainsi aux progrès de l'évolution mentale.
Quelquefois les convulsions apparaissent chez les jeunes sujets au moment de la première dentition et déterminent à la suite des phénomènes d'imbécillité et d'obtusion intellectuelle. — D'autres fois elles cessent, une fois le travail de la dentition accompli, et on les voit inopinément reparaître, ainsi que l'indique Griesinger, à l'époque de la puberté (1). Dans d'autres circonstances enfin, c'est principalement au moment de la puberté qu'elles éclatent d'emblée chez certains sujets héréditairement prédisposés, pour entraîner à la suite les troubles fixes et incurables de l'idiotie.
Les mouvements choréiformes se rencontrent encore fréquemment dans les différents types d'idiots. Ils dépendent vraisemblablement d'une lésion fixe de certains départements de l'encéphale et principalement des régions motrices de la base.
Les sujets atteints présentent dans ces cas des tics spéciaux de la face, s'accompagnant de grimacements involontaires, des mouvements de torsion du cou, des bras, et même de chorée des appareils phonomoteurs. Lorsqu'ils veulent parler, l'expression phonétique s'arrête suspendue : ils bredouillent, ils balbutient la même syllabe ; ils ne s'expriment qu'avec peine. — Pour les mouvements d'ensemble, ils sont pareillement très troublés. La marche est irrégulière, sautillante; ils ne peuvent faire œuvre de leurs mains; ils sont maladroits. En général ils sont craintifs, timides, et ne disposent que d'une très faible dose de force motrice, ainsi qu'on peut s'en assurer, soit en se faisant comprimer les mains, soit en se servant d'un appareil dynamométrique.
Une autre forme spéciale de perturbation des fonctions motrices que l'on rencontre encore chez les idiots est celle qui consiste àaccomplir d'une
(1) Griesinger, loc. cit., p. 436.
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façon automatique certains mouvements rythmés; c'est encore là un rapprochement très caractéristique qui relie les idiots aux véritables aliénés déments.
Aussi on voit un grand nombre d'idiots simples qui passent leur temps dans un balancement perpétuel de la tête, soit dans le sens latéral, soit d'avant en arrière, en s'accompagnant de vociférations monotones. — Ils se mordillent continuellement les doigts, s'excorient la peau, déchirent leurs vêtements; d'autres frappent les mains continuellement l'une contre l'autre ou contre une partie quelconque de leur corps. Ou bien ils mâcnonnent sans cesse quelque chose, faisant d'incessantes grimaces, sautillant sur place, et cela sans la moindre notion des actes accomplis, entrâmes qu'ils sont par le- jeu des réactions automatiques abandonnées à elles-mêmes.
Les fonctions de la nutrition générale, chez ces sujets incomplets, sont plus ou moins en souffrance. Les idiots s'alimentent mal; ils mastiquent à peine; ils mangent d'ane façon gloutonne; ils réparent mal par conséquent les déchets de l'organisme. C'est ainsi qu'ils ont en général un aspect souffreteux, le teint blafard et pâle; qu'ils sont émaciés et en proie à une anémie plus ou moins profonde. Chez quelques sujets j'ai noté l'existence d'hémorroïdes fluentes accompagnées d'un véritable prurit anal ayant jeté les sujets qui en étaient atteints dans un état d'anémie des plus profonds.
Au point de vue de la symptomatologie générale et de la manière d'être, la généralité des types d'idiots dont nous ne venons que d'esquisser les particularités les plus saillantes, pourraient être répartis judicieusement, ainsi que Griensinger l'a fait, en deux groupes : les idiots torpides, les idiots agités (1).
Les torpides présentent l'aspect de la stupidité silencieuse. Ils sont fixés en place et taciturnes. — L'expression de leur face exprime l'abrutissement; ils ont la chevelure hérissée, le regard fixe, les traits épais, les lèvres volumineuses. Ils regardent sans voir ce qui se passe autour d'eux, marmottant entre leurs dents quelques paroles inintelligibles, ou bien paraissent plongés dans une sorte de somnolence en présentant les plus grandes analogies avec certaines formes de lypémanie.
Les versatiles, au contraire, sont remuants, irritables, distraits; ils ne peuvent rester en place. Si l'on parvient à les fixer un instant par l'intimidation, cela dure peu, et très rapidement ils reprennent leur courant
(1) Griesinger, loc. cit., p. -438.
d'idées et leur mouvement d'allées et venues sans motif. — Abandonnés à eux seuls, ils vont et ils viennent partout sans le moindre discernement. Ils touchent à tout ce qui est à leur portée, sans se rendre compte de rien; aux corps en ignition même, sans la moindre conscience du danger. Ils rient, ils pleurent, sans qu'on sache pourquoi. Ils gesticulent et s'agitent comme de véritables petits fous atteints d'accès de manie dont on est obligé de modérer les écarts.
Ces formes, qui peuvent pareillement succéder l'une à l'autre chez le même sujet, lorsqu'elles persistent d'une façon permanente, constituent un élément grave de pronostic relativement a l'inaptitude du sujet à l'instruction. En général il y a plus de ressources à attendre chez les individus apathiques et taciturnes que chez les individus versatiles.
En dehors de ces formes spéciales de perturbation des facultés mentales qui appartiennent bien nettement soit à l'imbécillité, soit à l'idiotie, il existe toute une catégorie d'êtres irrégulièrement constitués, mal équilibrés au point de vue de l'intelligence et du sens moral, et qui forment un groupe à part dans la société au sein de laquelle ils vivent à l'état d'énigme. Ce sont ces intelligences anormales et ces organisations incomplètes que Morel a justement rangées parmi les aliénés héréditaires et qu'il considère comme atteints d'un premier degré de dégénérescence.
Les individus qu'il définit ainsi sont des sujets qui captent l'attention par certains côtés flatteurs de leur personnalité. — Ils ont des allures distinguées, du feu et de l'éclat dans leur conversation. Ils ont des élans chevaleresques, se mettent rapidement en avant pour défendre une cause quelconque. Ils sont querelleurs, prêts à se battre, à risquer leur vie dans des tentatives aventureuses. Ce sont, comme on dit, des cerveaux brûlés, capables d'accomplir des actes d'héroïsme, et incapables de discernement pour leurs affaires privées. — Ou bien même ils manquent complètement de sens moral, si bien que tel, par exemple, que l'on voit le matin rempli des meilleures intentions sur la conduite à suivre, le soir ou dans la vie privée se livre sans vergogne à toute espèce de débauche, ou à des actions honteuses, à des attentats à la pudeur, accomplis d'une façon naïve et en quelque sorte inconsciente. — Ce sont ces individualités qui accomplissent dans les lieux publics ces vols inexpliqués, qui poursuivent certains citoyens de faux rapports, de dénonciations calomnieuses, qui trichent au jeu et qui combinent, avec plus ou moins de succès, sur des natures faibles, certaines opérations de chantage. — Ce sont ces types qui désertent volontiers le toit paternel, qui, nés dans un milieu élevé, abandonnent la société de leurs semblables pour nouer des relations infimes, se livrer à l'ivrognerie
IDIOTS. — SYMPTOMATOLOGIE. 665
et aux associations de pédérastes. — Ce sont ces individus qui, dans les classes aisées, incapables de tout frein, sont engagés dans les compagnies de discipline, à bord des navires, dans les maisons de correction, sans que la plupart du temps ces moyens arrivent à rectifier leur conduite et à leur donner des qualités dont ils sont congénitalement privés.
Dans les classes inférieures ces types d'infirmités morales et physiques, abandonnés sans frein à l'entraînement de leurs mauvais instincts, passent e#t repassent itérativement sur les bancs des cours d'assises. Ils fournissent un notable contingent à la population des prisons dont ils sont les hôtes habituels (4).
Les moyens ordinaires d'éducation n'ont que très peu de prise sur ces natures rebelles à tout traitement, et ils sont fatalement entraînés à tomber dans un état complet de démence, activée soit par des excès alcooliques répétés, soit par des congestions encéphaliques fréquentes qui finissent par amener des désordres incurables (2).
(1) Bedor, Observât, relative à un profanateur de cadavres atteint d'imbécillité {Ann. méd.-psychol., 1858, p. 132).
Voyez ce qui a été dit sur les exhibitionnistes, les nécrophiles, Gazette des hôpitaux, 1877, et le travail de Westphal, sur l'attraction des sexes semblables, Gazette des hôpit., juin 1878.
Brierre de Boismont, Perversion génésique {Ann. méd.-psychol., 1850, p. 108).
Michéa, Bestialité, amour grec (Id., p. 115).
De Castelnau, Maladies du sens moral, prévenus criminels (Ann. médico-psych., 1860, p. 349).
(2) En général, ces types dégénérés dont nous venons de parler présentent des déformations physiques qui trahissent la tare originelle dont ils sont chargés. C'est ainsi que l'on constate chez eux des déformations de la face, des doigts palmés, des anomalies des organes génitaux, des tics nerveux et des affections convulsives, une impressionnabilité nerveuse extrême, et des alternatives d'excitation et de dépression qui reviennent quelquefois avec une certaine régularité.