CHAPITRE II
1° DE LA PERCEPTION CONSCIENTE. — 2° CONSTITUTION DE LA PERSONNALITÉ PSYCHIQUE
Les conditions de l'existence réelle d'un véritable sensorium commune par les impressions sensorielles irradiées du monde extérieur, étant admises, se présente alors le problème suivant :
Gomment le monde extérieur s'incorpore-t-il avec notre substance? — Comment notre for intérieur devient-il participant aux phénomènes du dehors, et conscient de ce qui se passe?
C'est là en effet un des points les plus importants que soulève l'étude de la physiologie du cerveau et qui mérite le plus de fixer l'attention.
Il convient tout d'abord de fixer les idées sur ce que nous entendons par constitution de la personnalité psychique, qui est une des opérations les plus complexes et les plus délicates de l'activité cérébrale.
Pour se faire une idée nette et véritablement réelle de ce que nous entendons par ces mots, la personnalité psychique, il est bon au préalable de prendre certaines précautions, de faire table rase des idées reçues à ce sujet, ainsi que des habitudes prises, de se dépouiller en un mot de ce que l'on a entendu dire par les théoriciens en ces matières, et de se transporter simplement dans ces régions ardues de la physiologie cérébrale en simple observateur désintéressé et curieux de savoir, et qui aime à voir par luimême, et à se rendre compte de ce qui se passe autour de lui.
Tout d'abord, il convient d'abandonner cette notion absolue et abstraite de notre unité sentante.
Cette notion d'unité n'est en effet qu'une fiction psychologique. Loin d'être un phénomène simple, c'est une suite de phénomènes emboîtés, de processus physiologiques coordonnés, lesquels se sont développés peu à peu
en nous, dès nos premiers vagissements, et ont fini par créer à la longue cette notion inconsciente et fictive de notre unité, de notre moi comme on • lit en langage philosophique. Elle s'est par habitude tellement bien incarnée en nous, qu'il ne nous est plus possible de faire abstraction de différentes parties de nous-mêmes, et de la décomposer en ses éléments primordiaux.
Et, cependant, quoi de plus complexe que la somme d'éléments divers dont celte notion est constituée en nous?
Il suffit de réfléchir à certains faits pathologiques, de voir ce qui se passe journellement dans le domaine de la clinique psychiatrique, pour reconnaître combien cette notion de notre personnalité, de notre unité du moi, est une notion contingente, incidemment créée et entretenue par l'artifice du langage.
Lorsqu'en effet les réseaux del'écorce cérébrale ont été violemment dilacérés par des lésions multiples, lorsque, par exemple (dans certaines formes dépressives de la paralysie générale), il s'est fait des ischémies localisées dans le cerveau, — l'individu frappé a la notion intime qu'il lui manque une certaine portion des éléments constitutifs de sa personnalité, il se sent incomplet, — il dit qu'il n'a plus de dents, qu'il n'a plus de gosier, qu'il n'a plus de peau, qu'il est mort, etc..
Dès lors la notion d'unité primordiale, disloquée dans ses éléments constitutifs cesse de vibrer dans le sensorium et d'avoir ses tonalités normales, son moi est du même coup amoindri.
Les lypemaniaques alors que leur sensorium, faute de la stimulation sanguine normale, tombe en période d'atonie, se sentent déprimés, amoindris, ils sont débiles et atones. — Ils se disent morts. Les maniaques au contraire, alors que l'afflux du sang se fait dans les réseaux de l'écorce avec une vive énergie, se sentent exaltés dans leur puissance physique et mentale, ils se sentent grandir, ils sont plus forts, plus puissants que jamais, etc.. C'est l'activité vitale qui déborde en eux sous toutes les formes d'expression, la notion de leur personnalité s'amplifie du même coup.
Il suffit donc de quelques modifications, soit en plus, soit en moins, survenues dans l'irrigation sanguine des réseaux du sensorium, pour que les manifestations fonctionnelles changent de face, du tout au tout, et passent successivement des phases delà dépression extrême aux phases extrêmes de l'excitation la plus franche.
Si cette notion de notre unité intime n'est que le fait d'un enchaînement de phénomènes d'ordre physiologique, strictement combinés; si, elle peut ainsi passer par des oscillations successives, qui l'exaltent et la suppriment,
elle constitue donc un véritable acte physiologique variable et instable, ayant un commencement et une fin ? — Voyons donc comment elle est constituée somatiquement, — comment est-elle maintenue vivante au milieu du réseau de l'écorce (fig. 27)? L'examen des différentes phases des phénomènes de l'activité cérébrale
Fig. 27. — Schéma des éléments constitutifs delà personnalité physique. — a, o, c; a', V, c', transfert des incitations sensitives sensorielles dans les zones du sensorium commune. — e, f, g ; e', f, g', transfert des incitations sensitives viscérales dans les mêmes régions du sensorium. Los éléments sensitifs de l'organisme totalisés dans cette région du sensorium représentent en projections toutes les sensibilités partielles de l'organisme. — La personnalité psychique n'est donc que la synthèse des sensibilités partielles confondues eu une stricte unité. — I, I', I", écorce cérébrale avec ses différents territoires sensoriels. — J, J, couches optiques. — 1, 2, 3, 4, noyaux sensoriels, — 5, 6, 7, noyaux de la sensibilité viscérale. — K, sphère de la sensibilité viscérale. — L, sphère de la sensibilité sensorielle. — M, Ji', M", réseaux de dispersion des impressions sensorielles. — Sensorium commune.
nous montre d'une façon bien nette que cette notion inconsciente résulte de la disposition même des différentes pièces dont est constitué le système nerveux, et qu'elle est le résultai, en un mot, de la convergence dans le réservoir commun, de toutes les sensibilités éparses de l'organisme.
lus PHYSIOLOGIE.
Si on jette en effet un coup d'ceil d'ensemble sur la disposition des éléments nerveux, on voit que partout où il existe un territoire de matière organique en activité, il y a des fibres convergentes qui relient ce territoire sensilif isolé «à un point donné du sensorium. Il n'y a pas une région quelconque de l'organisme qui n'ait dans le sensorium son centre d'aboutissement, son point symétrique et sympathique, dans lequel viennent s'amortir les états divers d'ébranlements sensilifs des régions périphériques. — Quand je souffre, ou quand je me réjouis dans une région quelconque périphérique de mon système nerveux, il y a dans mon sensorium un point centra] symétrique qui s'associe à cette douleur ou à cette joie, — la consonance est complète, c'est toujours à propos de tout, le sensorium central qui subit le contre-coup des ébranlants sensoriels périphériques (1).
La sensibilité propre de nos os, celle de nos muscles, de nos viscères, petits ou grands, celle de toutes nos muqueuses, de tout notre tégument cutané, se trouve donc relié à l'aide de conducteurs centripètes vers les régions du sensorium et s'y amortissent d'une façon régulière (2).
Si bien que, de ce transfert général de toutes les sensibilités partielles et diffuses de l'organisme, il se fait dans les zones sensitives de l'écorce une concentration générale qui constitue dans son ensemble notre personnalité propre, notre unité sentante — notre moi. — Et, cette unité sentante n'est physiologiquement ensemble que l'expression totalisée de toutes les sensibilités partielles de l'organisme, disséminées dans les réseaux centraux du sensorium (3).
La notion de l'unité mentale, du moi physiologique étant ainsi engendrée et fixée à l'aide de la convergence de toutes les sensibilités partielles de
(1) C'est en vertu de ce transfert delà sensibilité interne et viscérale dans les régions entrai.' et supérieures que l'on voit certains malades (les hypochondriaques) donl le cerveau est primitivement intéressé reporter à la périphérie des sensations subjectives qui sont primitivement centrales et comparables aux sensations des amputés.
(2) Lorsque les conducteurs centripètes sont interrompus dans la continuité, les sensations périphériques ne remontent plus au sensorium.
Dans l'ataxie locomotrice, avec dégénérescence des cordons postérieurs, les malades perdent la notion de leurs membres. Couchés, ils ne savent plus que les jambes sont hors du lit. ils les perdent comme ils disent. Leur unité mentale est ainsi particllcmenébréchée.
(3) 11 y a dans ce transfert de la sensibilité à distance, d"? régions périphériques sur les régions centrales, un phénomène dynamique, dont l'étrangeté et l'invraisemblance, tombent devant l'examen des faits qui se révèlent journellement dans l'étude des phénomènes du transfert de la sensibilité d'un point à un autre, ainsi que cela se voit chez les hystériques. On sait que ces curieux phénomènes ont été mis en lumière par une série d'expériences pratiqués journellement dans le service de Charcot à la Salpètrière, à l'instigation de Burcq et qu'elles ont été répétées ailleurs par Dumontpallier et par Debove [Société médicale des hôpitaux, 1879).
l'organisme dans le sensorium,\es conséquences naturelles qui découlent de cette évolution, au point de vue des opérations de la perception consciente c'est que — les éléments constitutifs de notre personnalité, reçus et transportés dans ce même milieu où viennent se diffuser les incitations sensorielles du monde extérieur, entrent par cela même en conflit direct et se fusionnent d'une façon toute naturelle.
C'est donc dans l'intimité des réseaux sensitifs de l'éeorce que s'opèrent ces mystérieux conflits de la personnalité psychique avec les ébranlements du monde externe; et, c'est grâce à cet artifice, à la l'ois simple et complexe, que l'imprégnation s'opère, et que l'individu vivant reçoit les irradiations sensorielles qui lui révèlent l'état des choses ambiantes et devient ainsi conscient de ce qui se passe au dehors.
'2 ''Phénomènes pathologiques. — Au point de vue qui nous occupe la perception consciente est une fonction purement physiologique, continue, et qui ne peut être interrompue un seul instant, sans que l'individu en soit vivement affecté.
Elle représente dans son ensemble un acte vital, aussi important que la fonction de l'hématose dans les opérations de l'acte respiratoire. L'hématose, en effet, ne consiste-t-elle pas essentiellement dans le conflit incessant du globule sanguin avec l'oxygène ambiant?— N'est-ce pas incessamment l'oxygène extérieur qui doit être mis en contact avec le tissu pulmonaire pour l'entretenir d'une façon persistante?
De même pour la perception consciente. — C'est l'incessante stimulation des vibrations, émanées du monde extérieur, qui constituent en quelque sorte le pabulum vitœ de l'activité cérébrale et tient les éléments somatiques de la personnalité psychique dans un état perpétuel d'éréthisme.
Il faut, en effet, pour que la perception consciente soit régulière et permanente, que les éléments sensitifs qui constituent notre personnalité, non seulement soient impressionnés par les vibrations extérieures, mais encore, — qu'ils y acquiescent, — qu'ils s'érigent à la suite comme par une sorte d'adaption vitale — et qu'ils y prêtent attention. Il faut, en un mot, qu'ils soient ouverts et perméables en quelque sorte, à. toutes les ondulations vibratoires venues de tous les points de l'horizon.
De là, la notion exacte de la réalité ambiante: — de là la connaissance claire et précise de ce qui se passe; — de là, la présence de l'esprit qui fait voir, comprendre et sentir les choses, et solliciter des réactions appropriées.
(1) Voy. sur le développement de la notion de la personnalité, Luys, du Cerceau et de y/ ses fonctions, p. 188.
Ne savons-nous pas tous que la perception imparfaite et viciée de la réalité caractérise essentiellement les troubles des facultés mentales? — Ne savons-nous pas, que lorsque l'individu commence à cesser d'être perméable aux incitations du dehors, il devient peu à peu étranger aux sollicitations extérieures et s'abstrait peu à peu de la réalité qui l'entoure?
L'absence de contact avec le milieu ambiant, l'absence de perméabilité, l'anesthésie en quelque sorte, du sensorium, constitue donc un des phénomènes capitaux de l'aliénation mentale. —L'aliéné cesse de percevoir ce qui se passe autour de lui et n'enregistre plus les faits ambiants, tels qu'ils se déroulent pour ses semblables. — Les années succèdent aux années, il n'a pas conscience du temps qui s'est écoulé. Alors qu'il est déjà depuis quinze ans dans un asile, il dit volontiers qu'il y est depuis deux ans. Les inondations viennent-elles à se montrer autour de lui, les incendies viennent-ils à se montrer, le bruit du canon vient-il à retentir, (comme j'en ai vu des exemples pendant le siège de Paris), les aliénés inconscients de ce qui se passe, cessent de percevoir les incitations du dehors et leur sensorium imperméable est inhabile à se prêter aux nouveautés du jour.
La perception consciente est tellement une fonction organique, tributaire d'appareils organiques, au même titre que l'hématose, que lorsqu'un des rouages essentiels, à l'aide duquel elle se révèle quotidiennement, vient subitement à faire défaut, elle languit sur place, et s'arrête instantanément comme par une sorte d'asphyxie subite. — Il suffit pour cela que les courants sanguins qui donnent la vie et l'activité aux cellules de l'écorce viennent subitement à suspendre leur cours. Que voit-on alors? y Lorsque l'ischémie n'est que partielle, comme chez certains sujets atteints de vertige épileptique, ou de somnambulisme, la perception conssiente du monde extérieur seule est suspendue; l'individu marche, court, se promène, accomplit certaines fonctions, automatiquement, et sa personnalité consciente est complètement absente. — C'est la vie automatique seule qui se déroule en lui, l'activité psychique fait complètement défaut, parce que les réseaux corticaux, à l'aide desquels le conflit avec le monde extérieur s'exerce, sont subitement frappés de torpidité ischémique accidentelle.
Dans d'autres circonstances, alors qu'une lésion du cœur suspend inopinément le cours du sang dans les réseaux de l'encéphale, ne savons-nous pas tous que cette ischémie subite amène ipso facto, la perte de connaissance du milieu ambiant, la syncope? — Dans cet état l'individu, sent en quelque sorte, le monde extérieur qui se retire de lui, la notion de son existence même s'obscurcit peu à peu, il cesse de participer à quoi que ce soit, et son ccil mis en présence de la lumière reste insensible sans don-
ner la moindre trace de participation à l'incitation externe. Tout travail d'absorption, d'ébranlement externe, est momentanément suspendu, faute d'alimentation trophique, dans l'intimité de l'appareil cérébral.
Le sang vient-il à être mécaniquement ramené dans les réseaux du sensoriuml — immédiatement la vie réapparaît, l'œil n'est plus anesthésiqueT en présence de l'excitation lumineuse, el le monde extérieur pénètre de toutes parts dans le sensorium redevenu perméable et sensible. — Ne savons-nous pas tous, que tous les soirs, au moment de tomber dans le collapsus du sommeil, la perte de connaissance du monde extérieur s'effectue d'une façon plus ou moins complète (1). Peu à peu les portes naturelles par lesquelles les vibrations ambiantes pénétraient dans notre for intérieur se ferment et s'engourdissent; la fonction perceptive consciente s'alanguit avec les instruments réguliers qui servent pendant l'activité diurne à ses manifestations, en même temps que la personnalité psychique ellemême devient silencieuse par l'allanguissement des éléments qui concourent cà sa constitution.
(I) Voy. les cas de somnambulisme cme j'ai précédemment cités, Luys, Actions réflexes N p. 78. '