DE LA MÉMOIRE
Les plexus périphériques des nerfs de l'audition sont, aussi bien que ceux des nerfs optiques, aptes à conserver, pendant un temps donné, les incitations vibratoires qui les ont fortement sollicités. Chacun de nous sait avec quelle obsession certains airs musicaux qui nous ont impressionnés continuent pendant longtemps à vibrer dans nos oreilles. — Combien le bruit de la trépidation du chemin de fer persiste longtemps en nous, alors que nous sommes complètement en repos, etc. (1).
Les expansions des nerfs sensitifssont dans le même cas etsontaptes, eux aussi, à conserver pendant quelque temps les traces des ébranlements passés (2).
Si nous passons maintenant à l'étude, dans les régions centrales, des phénomènes régis par les forces automatiques de la vie nerveuse, nous rencontrons une série de processus qui se déroulent en vertu des mêmes lois: la persistance des premières incitations.
Tous les mouvements, en effet, que nous accomplissons dans un but déterminé, ceux de l'escrime, de la natation, de l'équitation, etc., sont accomplis par nous automatiquement par habitude, avec d'autant plus de grâce, de souplesse et d'énergie qu'ils ont été plus répétés, plus travaillés, et qu'en un mot, ils se sontle plus rapprochés du modèle qui les a sollicités tout d'abord et dont ils sont en quelque sorte le rayonnement persistant.
Il y a dans tous les mouvements provoqués par l'activité spinale une série de souvenirs inconscients qui se dégagent, et qui, motu proprio, servent à reproduire certaines opérations musculaires accomplies suivant des rythmes déterminés.
Supprimez l'action de l'encéphale par la section de la moelle, et ces mouvements s'accompliront suivant une harmonie préétablie, et suivant un enchaînement ryhtmé qui aprésidéàleur premièremise entrain. — C'est ainsi que sur le corps d'un supplicié dont on a excité la peau du thorax, ainsi que Ch. Robin l'a constaté, les bras contractés pouvaient encore accomplir des mouvements de défense (3). — C'est ainsi que chez l'automate dont Mesne t a raconté la curieuse observation, ce malade tout à fait inconscient, fermé aux incitations du dehors, accomplissait encore, par la vertu des souvenirs inconscients disséminés dans les réseaux de son activité spinale, des mou-
(I) Persistance de certaines impressions musicales, quinze jours après avoir été perçues, Ann. méd. psycho., 1869, p. 121.
(i) Bloeh, Archives de physiologie, 1875, De la persistance des impressions tactiles. (3) Ch. Robin, Journal de physiologie, 1869. Paris, p. 90.
vements coordonnés qui lui étaient familiers, — tels que ceux de prendre son fusil et de faire le geste de mettre en joue (1), etc., etc.
C'est principalement dans la sphère de l'activité cérébrale que cette curieuse propriété des éléments nerveux, se manifeste avec le plus d'intensité.
Quant il s'agit des régions intellectuelles ou psychiques, cette propriété fondamentale des cellules nerveuses de conserver la trace des impressions sensorielles constitue la faculté générale de la Mémoire.
Quand il s'agit au contraire des régions psycho-motrices, ces mêmes phénomènes de mémoire se révèlent alors sous une autre formule, en raison de la nature spéciale et des énergies spécifiques des territoires nerveux qui sont mis en activité.
Au lieu de se manifester alors sous forme d'un phénomène passif de conservation d'une impression quelconque, — c'est l'état cataleptique de la cellule motrice qu'ils sollicitent, lequel n'est pour elle qu'une persistance de l'état vibratoire dans lequel elle a été artificiellement placée. — Elle reste en place, orientée dans la direction qu'on lui donne, — elle garde le souvenir actif de La situation qu'on lui impose, et en cela, — elle se comporte comme ses congénères des sphères psychiques et intellectuelles qui conservent plus ou moins longtemps les traces des incitations antérieures. Elle dégage, si l'on peut ainsi dire, de la catalepsie comme les autres dégagent des souvenirs.
Ces considérations générales étant admises au sujet des conditions physiologiques nécessaires à l'apparition des phénomènes de la mémoire, on comprend ainsi comment chaque incitation sensorielle étant apte à laisser dans les cellules nerveuses du sensorium des traces persistantes de son passage à mesure qu'elles se succèdent, — ces mêmes traces persistantes, comme des lueurs phosphorescentes, deviennent les témoignages posthumes, les souvenirs, comme onles appelle, de ces mêmes incitations primordiales. — On comprend ainsi comment ces incitations qui se dispersent dans les réseaux du sensorium, et qui s'y impriment à l'état de souvenirs persistants, entrent en conflit direct avec les régions de la personnalité psychique, et y développent des états émotifs variés de joie et de douleur.
De là on arrive à reconnaître comment des séries de souvenirs alors qu'ils sont dispersés à la fois forment des familles isolées, de véritables stratifica-
(1) Mesnet, sur l'automatisme de la mc'moire et des souvenirs, Union tnédicale, 1874, no 87.