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DE LA HIÉRARCHIE ET DE LA SUBORDINATION DES ACTIVITÉS NERVEUSES

La façon toute spéciale dont nous venons d'esquisser les principaux détails qui touchent aux phénomènes de la motricité, à leur mode de genèse ainsi qu'à leur propagation à travers les différentes régions du système nerveux, nous porte à aborder l'étude de deux points de physiologie cérébrale qui ont une portée très grande dans l'ensemble des phénomènes de la pathologie mentale. — Ces deux points sont : 1° la hiérarchie et la subordination des sphères de l'activité nerveuse; 2° la conception des phénomènes de l'excitation et de la dépression considérés en eux-mêmes, comme l'expression somatique du degré de tension ou d'abaissement des forces psycho-motrices de l'activité normale.

1° De la hiérarchie et de la subordination des actions nerveuses. - L'étude de la physiologie expérimentale a mis en relief ce phénomène des plus curieux en vertu duquel, lorsqu'on a sectionné sur un animal la moelle transversalement et qu'on l'a ainsi séparée de l'encéphale, le pouvoir excito-moteur de cette moelle est fortement exalté et donne lieu alors à des réactions d'une très grande intensité (1).

D'un autre côté, on a observé chez l'homme des cas analogues, soit parle fait de traumatismes ayant interrompu subitement la continuité de l'axe spinal— soit par le fait d'une lésion lente et progressive qui a intercepté la continuité de l'axe cérébro-spinal. Dans ces cas, le pouvoir excito-moteur est ordinaire, très développé, et il semble que la suppression des courants nerveux irradiés de l'encéphale laisse le champ libre à l'activité automatique des éléments spinaux qui se dégage alors en toute liberté, sans être refrénée par l'action modératrice du centre cérébral.

Ces phénomènes actuellement acceptés comme des vérités courantes, mettent encore en relief ce point de physiologie de la plus haute importance à savoir — : qu'il y a dans l'ensemble des opérations de l'activité nerveuse des processus dirigeants et des processus dirigés, — les uns commandant le jeu des autres, et qu'ils sont groupés et maintenus dans une hiérarchie indispensable au jeu régulier des phénomènes d'ensemble.

Ce phénomène quia lieu d'une façon si caractéristique entre le cerveau

(I) Yulpian, Leçons sur la physiologie des centres nerveux. Paris, 1866, des causes d'exaltation du pouvoir réflexe de la moelle épiniére, p. 436.

1Ci PHYSIOLOGIE

el la moelle, au point de vue de la surexcitation du pouvoir excito-moteur, par la rétrocession de l'influence cérébrale, se répète dans l'intimité même du cerveau, au sein des régions de sa vie psychique; et l'étude analytique de ce qui s'y passe nous révèle une série de processus similaires.

N'avons-nous pas vu, en effet, que dans l'ensemble des manifestations cérébrales, il y avait une série de processus qui étant subordonnés à d'autres, lesquels commandaient leur mise en jeu, il y avait ainsi des régions dirigeantes et des régions dirigées? — Les unes constituent les opérations, comme on dit, de la cérébration consciente, et les autres, — celles de la cérébration réflexe ou automatique.

Or, à l'état physiologique — dans cette immense série de processus cérébraux qui se succèdent avec une si grande vélocité et d'une façon si bien coordonnée, qu'est-ce qui dirige tous ces mouvements isolés ? — toutes ces opérations accomplies avec tant de suite et de régularité?

Ce sont toujours les régions de la cérébration consciente; — ce sont les régions de la personnalité psychique seule, qui suscitent les régions subordonnées, celles des réflexes cérébraux — c'est cette vaste sphère d'innervation psychique toujours active, toujours en relations avec le monde extérieur qui plane supérieurement sur l'ensemble des opérations mentales et régit par son autorité permanente, les régions inconscientes qui traduisent, en sous-ordres fidèles, ses incitations (fig. 27).

Mais, les choses viennent-elles à changer de rapports; — les régions de la cérébration consciente viennent-elles à faiblir au point de vue de leurs énergies dynamiques, à défaillir par syncope, ou à rétrocéder progressivement par usure lente du substralum organique qui les supporte; il se passe alors dans l'intimité de la vie du cerveau ce qui se passe lorsqu'une vivisection, un traumatisme a opéré la séparation de la moelle épinière d'avec l'encéphale. — Dans ce cas où le commandement faiblit, ce sont les régions en sous-ordre qui s'érigent, qui s'exaltent et deviennent insubordonnées; et c'est ainsi que l'on voit apparaître, rien que parla rétrocession de la cérébration consciente, alors que le sensorium est frappé d'ischémie subite (syncopes, absences, vertiges épileptiques, somnambulisme), ces tics, ces mouvements involontaires partiels ou généralisés, ces convulsions subites, toujours accompagnées de la perte de connaissance du milieu ambiant, et qui expriment avec des modalités variées, la suspension plus ou moins subite de l'action modératrice de la cérébration consciente, laissant ainsi le champ libre à toutes les activités automatiques déchaînées.

A chaque instant, ces rapports intimes entre le développement des acti-

vités réflexes et la rétrocession de la cérébration consciente se rencontrent dans le domaine de la pathologie mentale. — Ces hallucinés chroniques, ces lypémaniaques persécutés qui incessamment répètent les mêmes phrases proférées à froid sans accentuation émotive, par une sorte d'action réflexe, qui exécutent machinalement les mêmes gestes, ne font que de traduire d'une façon expressive la rétrocession lente et graduelle des régions dirigeantes intra-cérébrale. Chez eux, les sphères hiérarchiquement supérieures de la perception sensorielle et de l'activité physique, ont été progressivement anéanties par l'usure des cellules corticales. Le conflit avec les choses du monde extérieur a cessé de se faire régulièrement, et dès lors, les activités automatiques abandonnées à elles-mêmes se déroulent suivant un mode spécial. C'est le règne des actions réflexes qui commence chez le sujet envahi et qui peut se perpétuer pendant un temps plus ou moins prolongé.

a. De l'excitation. — Les considérations de physiologie cérébrale que nous venons d'exposer ont surtout montré combien les opérations afférentes à la motricité (semblables en cela aux opérations parallèles de la sensibilité), étaient des phénomènes complexes, — combien elles s'enchaînaient régulièrement les unes à la suite des autres, et combien, malgré toute leur unité et leur simplicité apparentes, elles n'étaient en définitive qu'une série de processus complexes et confondus en une résultante unique.

L'incitation motrice volontaire à son point d'émergence n'est primitivement, avons-nous dit, qu'une simple stimulation de nature psychique. A mesure qu'elle se déroule, elle met en réquisition des forces nerveuses d'une origine différente qui s'associent fatalement à son évolution; ces forces d'emprunt dérivent de l'innervation propre du corps strié, et de celle des régions grises où se fait la dispersion de l'influx cérébelleux (fig. 11).

Chaque stimulatiou volontaire complètement constituée est donc fatalement doublée d'une force adventice qui s'associe à elle, qui la double, la renforce et devient ainsi, chemin faisant, son moyen d'expression somatique habituel. — Qu'il s'agisse des mouvements de ma main pour écrire ou jouer des instruments de musique, des mouvements des muscles phonomoteurs pour articuler des sons destinés â traduire mes pensées et mes

émotions qu'il s'agisse de tel ou tel mouvement opéré dans un fragment

quelconque de mon système musculaire, il va toujours clans l'acte de motricité qui s'accomplit deux éléments groupés qui marchent de conserve, l'incitation psychique primordiale qui marque le début du processus et l'intervention des forces cérébelleuses qui donnent un corps à la première, qui la matérialisent en quelque sorte, et la traduisent en une expression somatique efficace.

A l'état normal, ces opérations s'accomplissent d'une façon automatique et inconsciente, en vertu d'une longue initiation commencée dès nos premières années. Elles se déroulent silencieusement sans que nous ayons la moindre notion des phénomènes qui se passent en notre vie intime.— Les régions psychiques dirigeantes trouvent dans les régions psycho-motrices dirigées, des réserves d'influx nerveux, toutes préparées sur place, comme dans des condensateurs électro-moteurs. L'ébranlement psychique vientil a se révéler au milieu du réseau d'éléments nerveux qui retient ces forces à l'état statique, — immédiatement le branle est donné, comme s'il s'agissait d'une étincelle électrique, tous les appareils Mdidaires se mettent incontinent en action, et l'ébranlement primordial est aussitôt assimilé et fondu dans les régions spéciales destinées aie transformer en manifestation dynamique — la subordination naturelle établie entre les régions dirigeantes et les régions subordonnées est seule la clef de cette série de réactions enchaînées, dont les régions motrices du système nerveux sont l'incessant théâtre.

Mais les choses ne se passent pas toujours avec la même coordination phvsiologique. — Il arrive, en effet des circonstances dans la vie pathologique du cerveau dans lesquels les rapports de subordination qui unissent ces deux puissances dynamiques venant à être rompues, l'accord cesse et le désordre apparaît.

Il arrive, en effet, une série de circonstances dans lesquels les foyers de productions de l'innervation motrice, en tant qu'éléments nerveux, vivants, actifs et automatiques, entrent tnotu proprio en périodes d'éréthisme incoercible. Quand alors l'activité vitale se développe avec excès dans la trame nerveuse, ce n'est plus une force régulière, contenue dans des limites normales qui se dégage, c'est une véritable force motrice montée à un degré pathologique à laquelle on a alors affaire. Et cette force pathologique qui se révèle, c'est excitation qu'elle s'appelle communément.

L'excitation considérée intrinsèquement en elle-même comme élément morbide n'est donc pas un élément nouveau qui apparaît, sans racine, dans l'organisme. C'est l'exaltation d'une fonction naturelle, l'hypersécrétion en

quelque sorte, de l'innervation des régions psycho-motrices, en période d'éréthisme lesquelles dégagent l'excès d'influx nerveux dont elles sont chargées, — comme dans les phénomènes d'émotivité incoercible, d'excitation intellectuelle, ce sont les cellules des mêmes régions qui entrent isolément en période de surexcitation équivalente.

Cette sécession des régions psycho-motrices avec les régions proprement psychiques, est tellement un phénomène réel qu'à chaque instant, dans le domaine de la clinique mentale, nous voyons le dédoublement s'opérer. — Tantôt, en effet, l'excitation existe seule, le malade ne divague pas, il est seulement, entraîné à agir, à se mouvoir malgré lui, à commettre des actes qu'il réprouve, qu'il accomplit à son insu. Il ne délire pas en paroles, il délire seulement dans ses actions (délire des actes). — Il se rend compte de ce qui se passe d'anormal en lui, il dit qu'il est entraîné à parler, à faire des gestes bizarres, à monter malgré lui sur des meubles, à se déshabiller, à courir; il ne peut résister, dit-il, à l'entraînemeut qui le pousse. — Il en est d'autres chez lesquels la surexcitation des forces motrices est telle, que ce sont elles seules qui régnent en quelque sorte, en maîtresses, et qui éclipsent toutes les autres facultés. — On voit, en effet, dans les asiles des malades de cette catégorie qui marchent des heures entières sans s'arrêter, sans regarder autour d'eux, comme des appareils mécaniques que l'on a montés, et qui usent en mouvements combinés les forces emmagasinées par un ressort. — On est obligé, à un moment donné, de les arrêter, de les maintenir forcément assis, sans cela, ils marcheraient sans cesse jusqu'à ce qu'ils tombent par épuisement complet des forces motrices.

Tantôt, l'excitation motrice ne reste pas cantonnée dans une région limitée du cerveau, à l'état de véritable délire partiel purement moteur; elle se généralise aux sphères psycho-intellectuelles, qui, entrant simultanément en période d'éréthisme, s'exaltent, produisent le délire, et s'accompagnent alors de manifestations complexes, qui impliquent la participation des régions plus étendues de l'écorce cérébrale au processus irritatif du début.

Dans le langage nosologique usuel, on associe journellement l'idée de l'excitation au délire, comme ne formant qu'une seule et même unité nosologique; sans penser que l'on associe sous cette dénomination d'excitation délirante, deux facteurs nosologiques distincts, répondant à des régions cérébrales différentes, pouvant dans la plupart des cas se combiner et marcher ensemble, mais pouvant pareillement avoir une existence à part et se développer d'une façon indépendante. — C'est ainsi que dans l'étude du mouvement fébrile que l'ancienne médecine considérait dans son ensemble comme une unité seméiologique fixe, la clinique moderne a vu des

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|li|(.m.s isolés. — Elle étudie d'une façon spéciale rhyperlhermie d'une part, et d'autre part, l'accélération, la fréquence et le type des pulsations artérielles. — L'excitation et le délire ce sont donc là deux phénomènes connexes, confondus la plupart du temps, mais qui demandent à être envisagés d'une façon indépendante.

b. De la dépression. — Si l'exaltation des forces psycho- motrices considérées isolément, détermine les manifestations de l'excitation indépendante (|n délire, — inversement, on est amené à comprendre comment la rétrocession lente et graduelle au-dessous du niveau physiologique des mêmes puissances dynamiques normales, est apte à déterminer des réactions inverses, des processus dépressifs pouvant même aller jusqu'à la stupeur, sans la participation des régions de l'activité psycho-intellectuelle lesquelles peuvent rester indemnes, et assister en pleine connaissance à l'atomie générale qui plane sur les actes de l'activité motrice.

Chez les lypémaniques simples (lypémanie sans délire), l'intelligence est conservée. Ces malades ont la notion nette de la réalité, ils se sentent incapables d'action. Ils sont impuissants à agir sur leurs muscles, et les énergies psychiques volontaires ne rencontrent plus dans les sphères motrices que des régions torpides frappées d'asthénie, et des réservoirs de forces motrices épuisés.

Dans les lypémanies généralisées comme dans le délire avec excitation, le processus dépressif gagne de proche, et entraîne aussi dans son action, les sphères de l'activité psycho-intellectuelle qui à leur tour sont envahies et tombent dans une phase de torpidité qui peut s'étendre jusqu'à la stupeur la plus profonde.

On est donc amené à dire ici encore que les actes pathologiques des systèmes nerveux ne sont, la plupart du temps, que des déviations simples des actes normaux habituellement combinés, et que, dans certaines circonstances, la pathologie, loin de créer des types nosologiques nouveaux, ne fait que d'isoler plus nettement, soit en les amplifiant, soit en les diminuant, les phases diverses des processus de l'activité normale.

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