LES VOYAGES SUR MER
plus pauvre peut partager avec le riche, et qui est pour ainsi dire l'aliment salubre par excellence des poumons.
De l'immunité des côtes et des voyages sur mer.
Nous avons déjà parlé des voyages sur mer, mais accidentellement. La grande vogue dont ils ont joui pendant longtemps et dont ils jouissent encore aux yeux de quelques praticiens nous oblige à entrer dans quelques détails à ce sujet.
Déjà Arétée conseillait aux phthisiques les voyages sur mer et le séjour aux bords de la mer. Il en était de même de Celse, qui avait une prédilection pour le voyage et le séjour en Égvpte. La tradition a sanctionné pendant des siècles leur utilité. Aujourd'hui nous sommes fortement ébranlés dans ces convictions pour ce qui concerne les voyages maritimes.
Nous possédons sur ce sujet un excellent travail de Rochard (i), qui a traité la question d'une façon tout à fait impartiale et avec de nombreux et bons matériaux, résultat d'une longue expérience. Les objections que Boudin, Garnier et autres lui ont adressées ne soutiennent pas une critique sévère. D'un autre côté, ma propre expérience et les renseignements que j'ai demandés à un certain nombre de médecins très-compétents sont tout à fait d'accord avec les opinions formulées par Rochard. J'ai passablement vécu au bord de la mer, et j'ai trouvé que sur les côtes de la mer du Nord, surtout en Fiaflce, la pnthisie était partout commune, souvent accompagnée de fièvre intermittente endémique, surtout autour de l'embouchure des rivières. J'ai fait la môme remarque pour la mer Baltique, pour la mer du Nord des côtes d'Allemagne et du
(1) De l'influence de la navigation et des pays chauds sur la marchede la nhthi sie pulmonaire. Paris, I8G6. ^
Schleswig-Holslein , jusqu'en Danemark. Les bords de laïf Méditerranée offrent une distribution fort inégale, mais nulle part une immunité contre la phthisie. Les baies abritées qui servent de séjour aux poitrinaires pendant l'hiver en sont beaucoup moins atteintes que les grandes villes très exposées à tous I les vents. A Gênes, à Livourne, à Marseille, à Naples il y a beaucoup de phthisiques; ce fait m'a frappé chaque fois que j'ai visité en détail les hôpitaux.
On a objecté à Rochard que sa statistique portait essentiellement sur des matelots. 11 faut avoir lu bien superficiellement son beau travail pour oser émettre une pareille objection. Sa statistique se rapporte aussi à la population civile et miUtaire des mers du Sud, même intertropicales. Il signale la forte mortalité par phthisie des soldats de l'armée de mer, stationnés dans les possessions côtières françaises très-méridionales , vivant du : reste dans de bonnes conditions extérieures. Les rapports des stations anglaises des mers du Sud offrent les mêmes résultats.
Parmi les dix-huit observations données comme exemples, Rochard en cite sept qui ont rapport à des médecins mihtaires qui, étant tuberculeux, ont cherché dans le voyage sur mer et le séjour dans le Sud le remède à leurs maux. Placés pendant le passage dans de bonnes conditions hygiéniques, la phthisie n'a pas moins affecté chez eux une marche relativement rapide | et maligne.
Cependant je ne condamnerai pas avec Rochard les voyages • sur mer d'une manière aussi absolue et encore beaucoup moins • le séjour aux bords de la mer, pour peu que l'on choisisse une • localité abritée des vents. D'abord j'ai vu un certain nombre ■ de malades, atteints de tuberculose, qui avaient foit le voyage, aller et retour, à Madère, au Caire, au sud de l'Amérique môme et qui m'ont assuré qu'ayant trouvé de bonnes conditions ■
LE CHANGEMENT D'AIR. ^69 hygiéniques de passajre, ils se sont fort bien trouvés sur mer. Puis, connaissant bien les stations de la Méditerranée qui servent de séjour aux tuberculeux pendant l'hiver, j'ai constaté chez un si grand nombre un bon effet de ce séjour, passager chez les uns, durable chez les autres, que, sans vouloir envoyer des poitrinaires à Gènes ou à Naples, je n'hésite pas à conseiller les localités de la Riviera depuis Hyères jusqu'à la Spezzia (Riviera di Levante), bien connues comme stations d'hiver pour les maladies des voies respiratoires, comme un fort bon séjour pour eux et pour la phthisie, pas trop avancée, il est vrai, tout aussi bien que pour le catarrhe chronique, l'emphysème, la dilatation des bronches.
D'autres voyages sont généralement bien supportés, mais ne conviennent que comme but pour atteindre une station climatérique un peu éloignée. On a toujours bienmoinsde confort et bien plus de fatigue en voyageant que dans un séjour régulier; c'est pour cela qu'il faut les réduire au strict nécessaire.
Du changement d'air.
Le meilleur moyen de changer d'air avec fruit, de mai à septembre dans le Nord, jusqu'en octobre et novembre dans les dimatsplus doux du centre de l'Europe, est d'allerà la campagne dans le voisinage, ou pas trop loin du domicile du malade. Il faut que la localité soit salubre, exempte du voisinage des marais, non exposée aux vents du nord ou du nord-est. L'arrangement doit y être confortablement hygiénique, et il faut qu'il soit possible de varier les promenades à pied, à cheval ou en voiture. Le voisinage des forêts est bon et à rechercher. Pour ceux qui sont déjà bien établis à la campagne pendant toute rannée, comme les propriétaires de grands domaines, de fabri-
^i70 TI{AITEMENT DE l.A TUREIICIJLOSE.
qiies, etc., un changement n'est pas nécessaire, à moins qu'il n'y ait opportunité à éloigner le malade de son entourage et de ses occupations habituelles. Il y a de plus des localités spéciales à la campagne, destinées à des cures de' lait, de petit-lait, d'iiydropathie, etc., que l'on peut choisir, si l'on veut remplir encore des conditions autres que le simple changement d'air. Il est très-essentiel aussi de choisir un séjour de campagne rapproché et de s'abstenir de toute cure trop active, lorsque les malades se trouvent dans la période avancée de la fièvre hectique et du marasme. J'ai pu voir souvent, dans les bains et les stations climatériques des montagnes de la Silésie, combien il était cruel d'y faire arriver de loin, de très-loin même, des malades pour y mourir misérablement, éloignés de tout ce qui leur étaii cher et de tout ce qui pouvait adoucir leur fin.
Le séjour à la campagne, dans le voisinage, a encore le grand avantage d'être accessible aux malades peu aisés ; il le sera même aux pauvres, du moment que Ton réalisera ma proposition d'asiles à la campagne pour les poitrinaires. Partout il faut tenir aune nourriture de bonne qualité, bien que plus simple qu'en ville, à une bonne eau potable, à des chambres exposées au soleil et faciles àbien aérer, et il faut être à la portée aussi de bons conseils médicaux. Qu'on ne soit pas trop inquiet sous ce dernier rapport. J'ai rencontré presque partout à la campagne en Suisse, en France, en A-llemagne, des médecins instruits^ soianeux et consciencieux. Partout on trouve aussi du lait de vache ou de chèvre, et les malades qui sont dans l'aisance peuvent se procurer du lait d'ânesse, de jument, de brebis. Il est facile aussi de transporter à la campagne la vie de famille, les soins et le bien-être que l'affection seule peut donner et d'avoir souvent des visites agréables de la ville voisine que l'on habite en hiver. Que d'avantages dans un pareil séjour