‹ Traité clinique et pratique des maladies puerpérales suites de couches [electronic resource]Chapitre 11 sur 136 · MORTALITÉ POUR · texte numérisé non relu

MORTALITÉ POUR

Femmes mariées.

Pilles mores

Moyennes

Cette détresse physique des femmes qui viennent accoucher à l'hôpital avait déjà été signalée par d'autres auteurs. Je trouve dans la thèse de Lasserre (1)

(1) Lasserre, thèse. Paris, 1842, p. 80.

DE L'EMPOISONNEMENT PUERPÉRAL.

le passage suivant : « Une femme enceinte n'est pas reçue à la Maternité avant le septième mois de la grossesse. Il résulte de là que le nombre des admissions est très-restreint. Or, à cette époque de la grossesse, les malheureuses n'étant pas en état de travailler ou ne trouvant pas d'ouvrage, sans ressources, arrivées souvent à Paris depuis peu pour cacher les suites d'une faute, vivent dans la misère la plus affreuse pendant les deux ou trois derniers mois de la gestation, et ce n'est pas sans une pénible émotion qu'on les entend quelquefois tracer le tableau de leurs souffrances. »

Trois années auparavant, dans un travail intitulé Histoire de lu fièvre puerpérale nui a régné épidémiquement à l'hôpital des Cliniques en 18^8(1), Voillemier exprimait l'opinion que l'insuffisance de l'alimentation et généralement l'épuisement produit par la misère constituait une prédisposition des plus fâcheuses à ce qu'il appelle la fièvre pyogénique des femmes en couches.

Alexis Moreau parle également dans sa dissertation inaugurale des privations de toute espèce que s'imposent les femmes qui viennent accoucher à l'hôpital (2).

Aune époque beaucoup [dus reculée, en 1668, Raymond Fort dit avoir vu la fièvre putride des nouvelles accouchées produite par une alimentation malsaine (3).

Tous ces documents historiques concourent à nous montrer la part qu'il faut attribuer à la détresse physique en tant qu'influence prédisposante dans le développement des épidémies puerpérales. Cette part est certainement trèsgrande et l'on ne m'accusera pas de l'avoir dissimulée ninème d'avoir cherché à en amoindrir l'importance. Mais il faut prendre garde de l'exagérer et de la grossir si bien qu'elle arrive à nous masquer les causes primordiales ou génératrices que la science et l'humanité ont tant d'intérêt à mettre en lumière. Je m'expliquerai plus tard sur ce point.

Détresse morale. — Elle est intimement liée à la détresse physique et en est habituellement le corollaire obligé.

Dans les familles aisées la grossesse est un événement heureux que chacun salue avec satisfaction et qui ravit de joie surtout le cœur de la mère. C'est la consécration d'une union plus ou moins bien assortie, c'est un ciment, un lien de plus, et en tout cas quelque chose que l'on appelle de tous ses vœux.

Dans les ménages où règne la gêne, la grossesse n'ouvre que des perspectives regrettables, c'est une charge ajoutée à celles qui pèsent déjà sur les deux époux, c'est pour la mère la cessation de tout travail, et par suite la privation de tout salaire pendant plusieurs mois; c'est un surcroît de préoccupations et de dépenses pour l'avenir, une inquiétude, une cause de désunion,

(1) Voillemier, Journ-. des Conn. méd.-ch., numéro de décembre, i839.

(2) Alexis Moreau, thèse. Paris, 1844, p. 9.

(3) Raymond Fort, Consil. de febr. et morb. mulier.; ël Sédillot., thèse. Paris, 1817.

Causes de L'empoisonnement puerpéral. m

une catastrophe. Mais au lieu d'une femme mariée qui peut encore trouver dans son mari un soutien, une protection, supposez une fille, une domestique, une ouvrière; qu'est-ce que la grossesse représente pour elle, sinon la perte de sa place et des moyens de se sustenter, l'isolement, les regrets, la honte, le découragement, les reproches de ses parents, la nécessité d'abandonner son enfant ou de travailler de longues années pour l'élever, dans tous les cas la misère et une misère sans compensations?

Voilà dans quel état moral se passe la grossesse pour la plupart des femmes qui viennent accoucher dans les hôpitaux. Or, il n'est pas malaisé de concevoir que la parturition qui s'accomplit dans ces tristes conditions laisse l'organisme désarmé en face des diverses influences morbifiques et ouvre la porte trèsgrande à toutes les causes de léthalité.

Que si l'on pouvait douter de l'action dépressive qu'exerce sur tout le système l'état du moral chez les femmes en couches, voici quelques faits qui mettraient ce point hors de contestation.

J'ai vu, maintes fois dans mon service de jeunes accouchées envoie de rétablissement prendre un frisson et devenir mortellement malades à la suite d'une visite et de reproches intempestifs faits par une mère ou une parente mal inspirée.

J'ai vu à la suite de l'agitation et des perplexités que leur causait la résolution prise d'abandonner leur enfant, des filles-mères jusque-là bien portantes tomber malades le lendemain du jour où cette résolution avait été exécutée et succomber peu de temps après.

J'ai vu, par contre, des femmes en couches atteintes d'accidents puerpéraux, et qui nous avaient jusque-là donné les inquiétudes les plus sérieuses, se rétablir avec une rapidité merveilleuse, à dater du jour où on les avait débarrassées de leur enfant qu'elles désiraient abandonner.

Je vois journellement les moindres réprimandes, les contrariétés les plus légères, l'attente d'une lettre qui n'arrive pas, la réception d'une lettre qui n'était pas attendue, la préoccupation d'un loyer à payer, la crainte d'être mal reçue au sortir de l'hôpital, une déception, une surprise, en un mot une commotion morale quelconque, donner lieu le jour même à une surexcitation nerveuse bientôt suivie de fièvre et de symptômes abdominaux plus ou moins graves chez des malades qui ne m'avaient inspiré aucune inquiétude, ou que je croyais hors de danger. 11 importe d'ajouter que l'apaisement complet du moral peut amener une sédâtion très-prompte des accidents puerpéraux.

Cette impressionnabilité excessive avait déjà été remarquée par mes prédécesseurs à la Maternité, mais surtout par Paul Dubois. Je la trouve également mentionnée par d'anciens internes de cet établissement^ Lasserre et Alexis Moreau, dans les thèses que j'ai déjà citées, par Tonnelé dans sa Relation des fièvres puerpérales observées à la Maternité de Paris, en 1829 (1), par Bidault et

(1) Tonnelé, Arch> de méd., 1830, t. XXII, p. 345.

48 DE L'EMPOISONNEMENT PUERPÉRAL;

Arnouli dans leur Note sur l'épidémie gui a régné à l'Œôtel-Dieu, à l'Hàtel-Dieu annexe et à l'hôpital Saint-Louis pendant les années 1843 et 18/ii (1), et par un grand nombre d'anciens auteurs.

C'est ainsi que Roderic à Castro, en 1603, range les affections tristes de l'âme parmi les causes auxquelles il faut attribuer les maladies des femmes en couches (2).

' En 16^0, L. Rivière émet l'opinion que les affections vires de famé sont une des causes ordinaires de la suppression des lochies, et que de cette suppression naissent les maladies qui atteignent les femmes pendant leurs couches (3).

En 1676, Willis admet que la fièvre de lait peut dégénérer en fièvre maligne par suite des anxiétés de l'esprit (ti).

En 1766, Coopcr considère la lièvre puerpérale comme une maladie dangereuse el fort obscure qui procède, entre autres causes, de violentes affections de Vàme (5).

Denman, en 1768 (6j, Rob. Wal. Johnson en 1779 (7), Huhnc dans un traité publié sur la fièvre puerpérale en 1772, Delarochc dans ses Becherches sur la nature et le traitement de la fièvre puerpérale en 1783, Manning en 1771 (8), rangent les peines de l'esprit, les passions vives, les terreurs subites, au nombre des causes prédisposantes et occasionnelles des maladies puerpérales.

11 ne faut pas croire que l'influence des affections morales s'exerce exclusivement sur les femmes qui accouchent dans les hôpitaux. J'ai vu, dans la clientèle civile, plusieurs exemples de l'action redoutable de cette cause pathogénique. Je me rappelle avoir donné mes soins, en 1863, à une jeune dame dont la sœur était morte en couches l'année précédente après un an de mariage. Ma jeune cliente, mariée aussi depuis un an à peine et arrivée au dernier mois de sa grossesse, ne pouvait se défendre de pressentiments sinistres. Quelques jours avant d'accoucher elle s'était confessée et avait fait ses dispositions testamentaires. Or il arriva que pendant l'accouchement cette jeune dame eut un frisson et des douleurs abdominales qui persistèrent après la délivrance. Six jours après elle succombait aux suites d'une péritonite générale d'emblée

Défaut d'acclimatement. — Il semblait établi par les recherches du doc- (1; Bidault et Arnoult, Gaz. tuée/., 1845, p. 486.

(2) Uoderic à Castro, De univers, mulier. med., liv. IV, sect. n, cap. m.

(3) L. Rivière, Prâé, med., lib. xv, cap. xxiv.

(4) Willis, Oper. med. et phys., cap. xvi.

(5) Cooper, Compend. nf midwif.j part. III, sect. ni.

(6) Denman, Essay on tfie puerp. fever.

(7) Rob. W. Johnson, A new. sy.it. ofmidwif., part. IV, cliap. vu.

(8) Manning, Trcot. on female diseuses, p. 3G0.

CAUSES 1)E L'EMPOISONNEMENT PUERPÉRAL.

teur Lasserre (1), par celles du docteur Botrel (2), parles observations de Charrier (3), et par Tarnier (U), que les femmes enceintes sont d'autant moins exposées à mourir des suites de l'accouchement qu'elles sont admises plus ou moins longtemps avant l'époque de la parturition.

D'une autre part, Pajot, dans une leçon faite à l'hôpital des Cliniques (5), taisait remarquer à ses élèves que sur 100 femmes enceintes avant séjourné dans l'établissement un temps assez long (depuis quelques jours jusqu'à un ou deux mois), et vivant éparses au milieu des lits où le fléau puerpéral étendait ses ravages, pas une seule n'avait succombé.

Eh bien ! malgré les résultats statistiques fournis par ces divers auteurs, la question de savoir si les femmes qui accouchent aussitôt après leur entrée à l'hôpital fournissent à la mortalité un contingent plus considérable que celles qui ont séjourné dans la maison un certain temps avant leur accouchement, cette question de l'acclimatement est très-complexe et d'une solution difficile.

Il résulte, en effet, d'un relevé statistique fait à ma demande dans les bureaux de la Maternité, relevé qui porte, non plus sur une période de quelques mois à un an comme dans les travaux que je viens de citer, mais sur une période de dix mis, que la proportion sur 100 des femmes mortes après avoir séjourné dans l'hôpital quelque temps avant leur accouchement est notablement supérieure à la proportion sur 100 des décès des femmes accouchées le jour de leur entrée.

Sur 21 029 femmes admises à la Maternité de l'année 1855 à l'année 186/t inclusivement, on compte 8123 femmes accouchées le jour môme de leur admission, et 12 906 ayant séjourné dans la maison de deux jours à un mois et plus avant leur accouchement. Or, sur ce chiffre de 8123, il y eut 7559 sorties et 564 décès. Sur le chiffre de 12 906, on relève 11 698 sorties et 1208 décès, ce qui nous donne une mortalité de 6,82 p. 100 pour les femmes accouchées le jour de leur entrée et de 9,35 p. 100 pour celles qui avaient préalablement séjourné dans la maison.

Si l'on considère isolément chacune des années de cette période décennale, on trouvera toujours une différence analogue à celle du chiffre total dans la mortalité sur 100 des deux catégories d'accouchées. Cette différence variera d'un tiers à un cinquième suivant les années ; mais, si faible que soit cette différence, la proportion des décès sur 100 l'emporte toujours chez les femmes admises à l'hôpital un certain temps avant leur accouchement.

Voici d'ailleurs ce tableau statistique, tel qu'il a été dressé par le directeur de la Maison d'accouchement :

(1) Lasserre, thèses. Paris, 1842.

(2) Botrel, Mérn. sur l'angioleuc. utér. (Archi de mêd., 1845, 4e sér., t. VIII, p. 12),

(3) Charrier, thèses. Paris, 1855.

(4) Tarnier, Mém. sur l'hyg. des femmes en couches, 1864, p. 14,

(5) Pajot, Gaz. des hôp., 15 avril 1802.

HERV1EUX. 4

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