‹ Traité clinique et pratique des maladies puerpérales suites de couches [electronic resource]Chapitre 5 sur 136 · ARTICLE IV · texte numérisé non relu

ARTICLE IV

On ne saurait méconnaître que Mercatus en 1570 n'ait tracé les premiers linéaments de cette doctrine en parlant de la fièvre particulière aux femmes en couches , qui se déclare lorsque les lochies retenues dans la matrice deviennent putrides ou purulentes.

En 1668, Raymond Fort parle aussi de la fièvre putride des nouvelles accouchées, fièvre qu'il attribue, comme Mercatus, à la rétention des lochies.

En 1676, Willis est plus explicite encore, lorsqu'il admet trois espèces de fièvres chez les nouvelles accouchées : la fièvre de lait, la fièvre putride ou maligne, et, cette dernière compliquée avec l'angine, la pleurésie, la variole, etc. (1).

En 1683, Sydcnham paraît croire également à l'existence d'une fièvre spéciale, mais produite par la rétention des lochies (2).

En 1765, Astruc décrit chez les femmes en couches une fièvre inflammatoire, fort, aiguë, très-rapide dans sa marche, qui fait périr les malades du septième au huitième jour (3) .

Il ne faut pas omettre Sniellie, qui reconnaît en 1762 une fièvre puerpérale inflammatoire naissant de l'obstruction des lochies (k).

En 1766, Cooper parle de la fièvre puerpérale comme d'une maladie dangereuse et fort obscure procédant de causes multiples (5).

En 1769, l'hypothèse de la fièvre puerpérale n'est même plus discutée en Angleterre, et Rob. W. Johnson s'attache à signaler les causes de celte maladie (6).

En 1771, Millar qualifie la fièvre puerpérale de fièvre putride.

En 1781, Leake nous a laissé une bonne description de la lièvre puerpérale épidémique qui régna à l'hôpital de Westminster et dans la ville de Londres pendant les années 1769, 1770 et 1771 (7).

En 1782, Dejean, Majault, Montabourg, Danié, Solfier, Mallet, Duchaume et Philippe publient un mémoire dans lequel ils décrivent la maladie que les Anglais désignaient généralement alors sous le nom de fièvre puerpérale, et proclament avec Doulcet que l'ipéca en est le spécifique.

En 1785, White cherche à démontrer que la fièvre puerpérale est une fièvre putride (8).

(1) Willis, Opéra rned. et phys., cap. 16.

(2) Sydenham, Dissert, epist. ad. G. Cote, p. 279.

(3) Astruc, Mal. des femmes, t. V, p. 439.

(4) Smellie, A treatise theor. pract. of midivif.,\o\. I, p. 408

(5) Cooper, Compend. of midwif., part. III, sect. 3.

(G) Rob. W. Johnson, A new syst. of midwif., part. IV, chap. 7.

(7) Millar, Pract. observ. on the child-bed fever.

(8) White, A treat. on themanay. ofprcgn. and lyiny-in women.

Cette opinion avait déjà été soutenue en 1771 par Manning, en 1775 par Butter, en 1784 par Tissot.

En 1785, Nolte s'attache à établir que la fièvre puerpérale est de nature bilieuse, mais se complique facilement de putridité.

Il semble que, à cette époque, tout le monde fut d'accord sur l'existence de la fièvre puerpérale, en tant que maladie spécifique. — On ne discutait plus que sur sa nature putride, bilieuse, etc.

Toutes les épidémies observées alors portent le cachet de cette croyance. On peut s'en assurer en consultant les relations d'épidémies puerpérales observées par Young en 1773, à l'infirmerie générale d'Edimbourg, par John Klarke en 1787, à l'hôpital des femmes en couches à Londres, par Allan, Laffisse et Sédillot père, en 1799, en France, etc.

Toutefois quelques protestations s'étaient déjà élevées contre l'existence de la lièvre puerpérale en tant que maladie spécifique, protestations parmi lesquelles il faut enregistrer celles de Kirkland en 1774, de Tode en 1777, de Guarin en 1781, d'Ermerius en 1782, de Gaulmin-Desgranges en 1783, de Vogel et de Bosquillon en 1785, de Burserius de Kanilfeld en 1786, de Grimaud en 1789, de Stoll en 1791.

En dépit de cette opposition naissante, l'hypothèse de la fièvre puerpérale, qui avait déjà poussé de vigoureuses racines en France et de l'autre côté du détroit, acquit une très-grande popularité dans les principaux centres scientifiques et régna presque en souveraine jusqu'en 1858. La question ayant été portée, à cette époque, devant l'Académie de médecine par l'initiative de Guérard, il se produisit parmi les membres de ce corps savant une telle divergence d'opinions que, malgré les éloquents plaidoyers de Paul Dubois, DanyaUj Depaul, la cause de la fièvre puerpérale ne put triompher. Depuis ce moment, elle n'a cessé de perdre du terrain dans l'esprit des médecins, et on peut la considérer aujourd'hui comme très-sérieusement compromise.

Toutefois, comme le nom est resté et comme il est journellement employé même par ceux qui n'acceptent pas la chose, je ne puis me dispenser de discuter, avec tous les développements qu'elle comporte, la question suivante : Existc-t-il une fièvre puerpérale ?

A cette question toujours neuve, toujours actuelle, toujours pendante, à cette question qui n'apparaît encore aujourd'hui aux yeux des médecins que pleine de confusion et d'obscurités, je n'hésite pas à répondre : Non, il n'existe pas de fièvre puerpérale, dans le sens qu'on attache ordinairement à ce mot, et j'ajoute ceci : L'admission de cette séduisante et commode hypothèse, c'est le chaos, c'est le retour à l'enfance de l'art, c'est la négation de toute science diagnostique, l'obstacle à tout progrès thérapeutique en ce qui concerne les maladies puerpérales.

A l'époque où l'anatomic pathologique ne nous avait pas révélé les lésions, aussi graves que nombreuses, qu'on peut rencontrer à l'autopsie des femmes en couches, à l'époque où l'on ne savait pas démêler les groupes de symptômes

DE L'EMPOISONNEMENT PUERPÉRAL.

qui correspondent à tel ou tel ordre de lésions cadavériques, il se conçoit que des praticiens distingués aient rattaché à une seule et même maladie inconnue dans son essence les groupes de symptômes les plus divers, et se soient contentés d'assigner à cette maladie certaines formes particulières et distinctes. Mais en présence des résultats si précis que nous fournit l'examen nécroscopique, en face de la relation si claire, si évidente, que nous sommes à même de constater chaque jour entre ces prétendues formes de fièvre puerpérale et tel ou tel ordre d'altérations cadavériques, je m'émerveille que celte thèse vermoulue de la fièvre puerpérale ait trouvé des orateurs éminents pour la défendre et rencontre encore des esprits assez naïfs pour l'accepter.

Puisque cette théorie malheureuse jouit de quelque crédit, puisque cette appellation surannée circule encore dans le langage médical, examinons les principaux arguments sur lesquels on s'est appuyé pour admettre une fièvre puerpérale.

1° On ri a trouvé aucune lésion viscérale appréciable à l'autopsie de certaines malades qui auraient succombé avec tous les symptômes de la fièvre puerpérale.

À cela je réponds : Les cas dont on s'est prévalu pour établir l'existence d'une fièvre puerpérale essentielle, sine materia, sont des cas tellement exceptionnels que, malgré le nombre considérable d'autopsies que j'ai faites à la Maternité, je rien ai jamais rencontré de semblables. Lorsqu'il n'existait aucune lésion appréciable du côté du ventre, soit dans le péritoine, soit dans l'appareil utérin, soit dans les veines pelviennes, etc., je trouvais l'explication de la mort tantôt dans une phlébite suppurée des membres inférieurs ou supérieurs, tantôt dans une thrombose de l'artère pulmonaire, tantôt dans la présence de gaz dans le cœur et les gros vaisseaux; tantôt enfin dans quelque lésion grave révélée par l'ouverture des cavités thoracique ou encéphalique.

J'ai déjà rapporté à l'appui de mon dire, soit dans les Bulletins de la Société médicale des hôpitaux, soit dans divers journaux ou revues, des exemples de ces lésions qu'une recherche aussi minutieuse qu'attentive permet seule de découvrir, et rien ne me prouve que dans ces fameux cas de mort sans altération matérielle appréciable, on n'ait pas laissé échapper quelque phlébite profonde des membres, une thrombose ou une embolie des vaisseaux pulmonaires, un développement de gaz dans la veine cave ou les cavités droites du cœur, etc.

Tant qu'on ne m'aura pas mis en face d'un fait pareil, je me crois fondé, par mon expérience personnelle, à soutenir que chez les sujets dont on a fait tant de bruit, à soutenir, dis-je, que l'autopsie pratiquée comme je l'entends a dû être incomplète.

En effet, chez les femmes en couches, il ne suffit pas d'ouvrir toutes les cavités viscérales, il faut encore disséquer les veines des membres, lesquelles m'ont mainte fois donné l'explication d'une catastrophe qui, au premier abord, paraissait inexplicable; il faut rechercher dans les vaisseaux pulmonaires si quelque caillot oblitérateur n'a pas pu hâter la terminaison funeste; il faut

ouvrir le cœur sous l'eau après avoir lié tous les troncs vasculaires qui en émanent ou qui y aboutissent; il faut s'assurer également si les veines caves supérieure ou inférieure, quoique saines en apparence, ne sont pas distendues par un fluide gazeux ; il faut en un mot, pour affirmer l'absence de toute lésion, une minutie d'examen, un luxe de précautions qui font malheureusement défaut, en dépit de la conscience et de la bonne volonté de l'observateur, dans toutes les autopsies.

Je vais plus loin et je dis : lors même qu'il existerait des cas de mort sans lésion appréciable, lors même que la démonstration matérielle en serait possible, et d'une évidence irrésistible, je n'éprouverais aucun embarras en présence de ces cas insolites, exceptionnels. — Car j'admets un poison puerpéral, un poison qui, suivant les épidémies, a des degrés d'intensité variables et par suite des modes d'action très-divers. Que les propriétés de ce poison atteignent un degré d'exaltation assez considérable pour donner la mort en quelques heures avant même qu'il se soit produit aucune détermination morbide, qu'y a-t-il donc là de si étrange ? Est-ce qu'à de certaines doses, sous certaines influences déterminées, une foule de poisons ne foudroient pas les malades, avant d'avoir eu le temps de produire des altérations tangibles? Cette objection ne détruit donc pas la théorie que je défends. — Mais établit-elle pour cela l'unité de la fièvre puerpérale? L'unité de cause, oui; mais l'unité pathologique, je le nie. — Je le nie au nom des maladies si nombreuses et si diverses à l'étude desquelles ce livre est consacré, et qui pour la plupart relèvent d'un même principe éliologique, le poison puerpéral, comme dans une armée décimée par les maladies, le typhus, la dysenterie, la fièvre typhoïde, l'érysipèle, la pourriture d'hôpital, etc., relèvent d'un même principe toxique, le miasme des camps.

2° On a dit de la fièvre puerpérale qu'elle consistait dans une altération du sang, et qu'à ce titre elle méritait d'être rangée dans les pyrexies, dans les typhus.

L'altération du sang, lorsqu'elle existe, peut être la conséquence delà phlébite utérine, de la phlébite des membres inférieurs, d'une suppuration pelvienne, de la péritonite, d'une infection purulente ou putride. Elle n'a rien qui doive surprendre, lorsqu'on se rappelle que ces diverses lésions donnent lieu, dans leur période ultime, à un état typhoïde parfaitement caractérisé. Or, que le sang soit altéré quand il y a infection purulente ou putride, c'est-à dire quand il y a passage dans ce fluide des éléments les plus subtils et les plus toxiques, soit du pus, soit de certains produits de sécrétion, y a-t-il là rien que de très-simple, de très-rationnel, de très-intelligible ? Mais supposons une altération constante des éléments du sang chez les femmes qui contractent une affection puerpérale quelconque. Celte altération, loin de la repousser, je suis disposé à l'admettre, parce qu'elle est en harmonie avec la doctrine de l'empoisonnement puerpéral. — Mais en résultera-t-il pour cela que l'unité pathologique de la fièvre puerpérale ne soit pas éminemment contestable? iYaurons-nous pas toujours un répertoire aussi varié de maladies puerpérales? Et puis, est-ce hervieux. 2

18 DÈ L'EMPOISONNEMENT PUERPÉRAL.

que vous n'admettez pas aussi une altération du sang dans le typhus, la dysenterie, la fièvre typhoïde, le choléra, la peste? Est-ce que vous induisez de là que toutes ces maladies qui résultent le plus souvent des grandes agglomérations d'individus, ressorlissent pour cela à une même unité pathologique? savez-vous d'ailleurs en quoi consiste cette lésion spéciale du sang? Mais l'hypérinose, direz-vous? L'hypérinose est un fait physiologique commun à toutes les femmes grosses et qui n'a rien de commun avec une modification pathologique du fluide sanguin, pas plus que l'état puerpéral n'est identique avec l'empoisonnement puerpéral.

L'altération du sang ne saurait donc servir de hase à l'unité de la fièvre puerpérale. — C'est un argument sans valeur.

3° On a invoqué en faveur de la fièvre puerpérale l'identité des symptômes qu'on observe dans la péritonite, la phlébite utérine, l'infection purulente, les suppurations des veines du bassin, etc.

Je m'inscris en faux contre cette prétendue identité. Les symptômes de la péritonite ne sont point ceux de la phlébite utérine. Tous les jours nous faisons cliniquement et avec une certitude presque mathématique, la distinction entre ces deux ordres d'affections. Très-souvent, il est vrai, les deux maladies coexistent, et alors il y a aussi fusion des deux ordres de symptômes appartenant à chacune d'elles ; mais enfin, quand la phlébite utérine est pure, et cela arrive fréquemment, elle a des caractères, des- allures, une symptomatologie spéciales ; il en est de même de la péritonite. J'en pourrais dire autant de la phlébite des veines du bassin, de certaines suppurations pelviennes, en un mot de toutes les affections que l'esprit de système a comprises sous la dénomination mensongère de fièvre puerpérale. Que vous ne preniez pas au lit des malades la peine de distinguer toutes ces entités morbides, j'y consens ; que vous trouviez plus commode d'intituler fièvre puerpérale tantôt une péritonite, tantôt une phlébite utérine, tantôt une ovarite, etc. ; que vous dispensiez ainsi votre intelligence d'un travail qui a ses ennuis et qui peut avoir ses mécomptes, je vous le pardonne ; mais que vous prétendiez élever votre insouciance et votre dédain du diagnostic à la hauteur d'une théorie et ranger sous un même chef des états morbides parfaitement distincts, sous prétexte qu'il vous a plu de n'en pas faire la distinction, voilà ce que je ne saurais admettre, et, tant que cela me sera possible, je lutterai de toutes mes forces contre une aussi exorbitante prétention.

U° On a dit encore : Une même cause très- générale a pu produire des lésions trèsdiverses, mais enfin il a préexisté quelque chose de général, engendré par un agent spècifique) inconnu dans son essence et qui a pénétré par infection ou par contagion. ,

J'admets cet agent spécifique, ce miasme, ce poison, j'admets sa pénétration dans l'organisme par infection ou par contagion, j'admets que la grande majorité des affections puerpérales relève de ce poison. Faudra-t-il pour cela rayer ces maladies du cadre nosologique, leur refuser

l'autonomie dont elles jouissent, et en faire des dépendances d'une sorte d'état fédéral qu'on appellera la lièvre puerpérale ? A quoi nous mènerait ce besoin de fusionnement? A confondre ce qui a été distingué, à obscurcir ce qui a été élucidé, à faire rentrer dans le chaos ce qui en est sorti grâce à l'observation clinique et cadavérique.

Un exemple fera mieux saisir tout ce qu'il y a d'illogique dans l'argument que nous combattons.

Lorsqu'à l'époque de la guerre de Crimée, le typhus, la dysenterie, la fièvre typhoïde, la fièvre pernicieuse, la pourriture d'hôpital, l'infection purulente, etc., décimèrent notre armée sous les murs de Sébastopol, est-il venu à la pensée d'aucun chirugien militaire de confondre sous une dénomination unique : le typhus des camps, par exemple, les affections diverses que faisait naître l'accumulation de tant de milliers d'hommes sur un espace très-cireonscrit? Assurément non; eh bien, pourquoi prétendrait-on faire pour les maladies des femmes en couches ce qu'on trouverait souverainement absurde pour les maladies des soldats soumis à l'influence de l'encombrement? Une même cause produit souvent chez ces derniers des états pathologiques éminemment distincts; pourquoi n'en serait-il pas de même dans l'état puerpéral? De l'identité de cause vous n'avez pas le droit de déduire l'identité de nature. C'est un principe qu'il faut savoir respecter en nosologie, sous peine de tomber dans les plus grossières erreurs.

5° Les partisans de la fièvre puerpérale ont admis trois formes distinctes de cette fièvre : forme inflammatoire, forme muqueuse ou bilieuse et forme typhoïde.

Peut-on s'autoriser de l'existence des symptômes à l'aide desquels on a constitué ces trois formes pour admettre une fièvre puerpérale ? Évidemment non, car ces formes ne reposent que sur une appréciation inexacte de certains accidents puerpéraux. Ainsi la forme dite inflammatoire correspond à la médite puerpérale simple, c'est-à-dire à un état pathologique dans lequel les malades, après un frisson léger, éprouvent de la fièvre et des douleurs abdominales, fièvre et douleurs qui disparaissent, soit par le bénéfice de la nature, soit par un traitement antiphlogistique convenablement dirigé.

La forme bilieuse n'est autre chose que l'ensemble des symptômes par lesquels s'exprime la péritonite pure ou la métro-péritonite, puisque dans ces états morbides, les saburres de la langue, les vomissements, la diarrhée bilieuse, la teinte ictérique du tégument externe, sont, avec le météorisme abdominal, les phénomènes caractéristiques de l'inflammation péritonéale et de l'hypersécrétion biliaire qui l'accompagne.

Quant à la forme typhoïde, ne trouve-t-elle pas son explication naturelle dans l'existence d'une suppuration pelvienne, dans l'infection putride ou purulente qui en résulte, et dans l'altération consécutive du sang?

Pour les praticiens qui n'ont jamais eu l'occasion de faire l'autopsie d'une femme en couches, je comprends que cette hypothèse de la fièvre puerpérale et de trois formes bien tranchées ait pu paraître parfaitement acceptable.

20 DE L'EMPOISONNEMKN I' PUERPÉRAL.

Mais pour les huiniues qui ont été à même d'observer les lésions cadavériques produites par l'état puerpéral, de comparer ces lésions avec les phénomènes constatés pendant la vie, de saisir par conséquent la relation claire et palpable, le lien logique qui les unit, je ne conçois plus cet attachement obstiné à une doctrine effondrée et qui ne compte parmi les vrais cliniciens que quelques rares adhérents.

J'ai dit que l'hypothèse de la fièvre puerpérale était la négation de toute science diagnostique en matière de puerpéralité. Il ne sera pas difficile de démontrer cette proposition.

Toutes les fois, en effet, qu'une femme en couches, à la suite d'un ou de plusieurs frissons, sera prise d'accidents graves compromettant plus.ou moins sérieusement la vie, si vous vous contentez de porter ce diagnostic : Fièvre puerpérale, je dis que vous n'aurez rien diagnostiqué du tout. Car cette femme pourra être atteinte ou de péritonite pure, ou de métro-péritonite, ou de phlébite utérine avec ou sans infection purulente, ou d'ovarite, ou de phlegmon des ligaments larges, ou de phlébite des veines iliaques, ou de suppuration pelvienne, ou de phlébite des membres inférieurs, etc. Or, j'en appelle au hon sens le plus vulgaire, est-il permis de se contenter d'une appellation aussi vague, aussi élastique, aussi insignifiante que celle de fièvre puerpérale pour désigner l'un des états pathologiques si nombreux et à la fois si distincts que je viens d'énumérer? Eh quoi, lorsque j'ai par-devers moi tous les éléments possibles pour me prononcer sur l'existence d'une péritonite, j'appellerai cela fièvre puerpérale ! Lorsque les phénomènes si caractéristiques de la phlébite utérine avec infection purulente se manifesteront, je me bornerai à répondre à ceux qui m'interrogeront sur la nature de la maladie : fièvre puerpérale ! Lorsque, par l'exploration attentive de l'abdomen, du vagin et du rectum, je serai en mesure de me prononcer sur le début de quelque phlegmon pelvien et de rattacher à cette suppuration commençante les phénomènes observés, je m'en tiendrai à ce diagnostic écourté et qui n'est qu'un aveu d'impuissance : fièvre puerpérale! Lorsque, en un mot, j'aurai précisé le siège anatomique de la maladie, lorsque par conséquent il me sera permis d'asseoir mon diagnostic sur une base solide, je n'aurai à mon service pour exprimer ce diagnostic qu'une seule dénomination : fièvre puerpérale! Une telle simplification des maladies des femmes en couches serait très-commode, mais elle nous ramènerait à la barbarie scientifique.

Ce ne serait vraiment pas la peine que nos devanciers eussent tant fait pour la science diagnostique, si l'on nous renfermait dans cette nomenclature toute primitive comme dans un cercle infranchissable !

A quoi bon alors nous donner tant de peine pour établir un diagnostic précis? A quoi bon tant d'efforts? A quoi bon l'exploration attentive et scrupuleuse des organes?

Mais, me direz-vous, vous chargez-vous de meltrc un nom sur les différents états pathologiques que peut présenter la femme récemment accou-

FîEVl'E HISTORIQUE ET CRITIQUE DES PRINCIPALES DOCTRINES, ETC. 21

chée? Je répondrai : Oui, dans l'immense majorité des cas. Nous ne sommes plus à l'époque où l'on était impuissant à distinguer la péritonite de la phlébite utérine, celle-ci d'une suppuration pelvienne, etc., et où, par conséquent, on était tout aise et tout heureux de posséder un mot comme celui de fièvre puerpérale pour masquer son ignorance.

Un clinicien exercé, celui surtout qui fait journellement des affections puerpérales une étude attentive, saura mettre sur chaque cas particulier son étiquette spéciale ; et s'il n'a pas d'avance pris fait et cause pour la fièvre puerpérale, je mets en fait qu'il n'aura jamais besoin de recourir à cette qualification abusive.

Est-ce adiré, pour cela, qu'on ne rencontre jamais de sujets chez lesquels les symptômes soient assez indécis pour qu'on doive s'abstenir de porter un diagnostic précis? nous n'allons pas si loin ; mais dans ces cas douteux il n'est pas plus permis de dire fièvre puerpérale que de prononcer tout autre mot ; car je ne suppose pas que par cette dénomination de fièvre puerpérale on ait voulu exprimer tous les cas obscurs ou embarrassants que l'on peut rencontrer dans la clinique des femmes en couches. Toutes les fois que l'on s'attachera, chez cette catégorie de malades, à établir un diagnostic rigoureux, il n'y aura aucune place possible réservée à ce qu'on appelle la fièvre puerpérale.

Des considérations qui précèdent, la conséquence suivante se déduit d'ellemême; à savoir que la dénomination de fièvre puerpérale ne représentant jamais un diagnostic précis, conduit bien moins encore à une indication thérapeutique claire et formelle.

Si, en effet, sous le nom de fièvre puerpérale, vous entendez parler tantôt d'une péritonite, tantôt d'une phlébite utérine, tantôt d'un phlegmon pelvien, tantôt d'une infection purulente, n'est-il pas vrai que vous pourrez indistinctement employer les diverses médications qui ont été conseillées pour chacune de ces affections? Vous n'aurez plus, pour vous guider dans ce chaos de la fièvre puerpérale, que les trois formes indiquées par les auteurs, lesquelles ne correspondent pas, et il s'en faut de beaucoup, à tous les états pathologiques de la pucrpéralité ; au lieu de combattre une maladie bien déterminée par des moyens rationnels et appropriés, vous traiterez une maladie fantastique par des médications plus fantastiques encore.

On ne se rend pas un compte assez exact de l'influence funeste que peuvent exercer certains mots sur la pratique de notre art. C'est pour s'être laissé égarer par le mot de fièvre puerpérale qu'une foule de médecins ont imaginé les méthodes thérapeutiques si nombreuses et si illusoires qui ont été proposées contre cette prétendue unité morbide. Si, au lieu de s'évertuer à combattre une pyrexie puerpérale inconnue dans son essence, mal définie dans ses attributs, les praticiens eussent dirigé leurs efforts contre les réalités pathologiques qui se manifestent à la suite de l'accouchement, si l'on eût recherché les meilleurs modes de traitement qu'il convient d'opposer à la péritonite puerpérale, soit généralisée, soit circonscrite, à la phlébite utérine simple oucom-

DE L'EMPOISONNEMENT PUERPÉRAL

pliquée d'infection purulente, à toutes les variétés de suppuration pelvienne qui peuvent survenir chez les femmes en couches, en un mot, à toutes les espèces morbides que le médecin exercé parvient, avec un peu d'habitude et d'attention, à reconnaître et à préciser sur les sujets placés sous l'influence de la parturition, la thérapeutique applicable à la puerpéralité n'aurait pas subi tant de fluctuations, elle ne serait pas ballottée entre tant de médications diverses et trop souvent contradictoires, elle ne serait pas livrée à tous les hasards de l'inspiration et le plus habituellement d'une inspiration malheureuse.

Pour asseoir d'une manière solide les bases d'une bonne thérapeutique en matière de puerpéralité, il faut donc tout d'abord fixer le diagnostic des affections susceptibles de se développer à la suite de l'accouchement, et ne plus se borner à prononcer ce mot énigmatique de fièvre puerpérale, lequel ne sert qu'à égarer ceux qui l'emploient.

Page 1