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CHAPITRE II

DE LA PRÉSENCE DES GAZ DANS LE COEUR ET LES GROS VAISSEAUX DES FEMMES EN COUCHES.

Avant d'aborder la question des formations gazeuses dans le système circulatoire des femmes en couches, je ferai connaître l'observation suivante recueillie dans mon service à la Maternité.

Obs. CXL. — Mort subite au dixième jour des couches. — Autopsie. — Constatation d'une grande quantité de gaz dans le cœur et les gros vaisseaux.

Le 10 juillet 1863, une fille de vingt-deux ans, nommée Fontaine Marie, confectionneuse, enceinte pour la seconde fois, entre à l'hospice de la Maternité et y accouche le même jour d'un enfant du sexe masculin. Expulsion spontanée du fœtus. Délivrance naturelle. Pas le moindre accident jusqu'au 20 juillet. Cette femme, d'une bonne santé antérieure et d'une forte constitution, avait été désignée pour remplir les fonctions de nourrice.

Le 20 juillet, les lochies ayant présenté une grande fétidité, on prescrit une injection dans l'utérus avec une infusion de camomille. Cette injection est confiée à une aide sage-femme et pratiquée avec toutes les précautions

désirables. La seringue à injection une fois chargée est soigneusement privée d'air, et l'on s'assure que le piston remplissant exactement le calibre du corps de pompe ne laisse passer au-dessous de lui aucune partie du liquide situé au-dessus. Le col étant encore largement ouvert, permet l'introduction facile de l'extrémité libre de la canule. La manœuvre est donc aussi simple et aussi méthodique que possible ; elle ne donne lieu à aucune douleur appréciable. Le liquide injecté revient en exhalant une odeur infecte.

Jusqu'au lendemain 21 juillet, point d'accidents ; mais, la fétidité des lochies persistant, on prescrit une nouvelle injection, laquelle est pratiquée à sept heures du soir avec le même liquide et les mêmes précautions que la veille. Cette injection est suivie d'un frisson avec claquements de dents et d'une perte de sang liquide, sans mélange aucun de caillots, et dont la quantité est évaluée approximativement à 750 grammes. Le seigle ergoté est administré et l'hémorrhagie ne tarde pas à s'arrêter.

Dans le cours de cette même soirée, la malade, s'étant prise de querelle avec une de ses voisines pour un motif des plus insignifiants, se livre à tous les transports de la plus violente colère. Dans un état d'agitation impossible à décrire, elle pousse des cris effrayants et qui mettent en émoi toute la maison. Les conseils, les remontrances, les prières des personnes qui s'empressent autour d'elle, rien ne peut la calmer. Cette colère effrénée prenant les proportions d'une crise nerveuse grave, on fait passer la malade dans les salles de l'infirmerie. L'opium est administré Invga manu sous la forme pilulaire. Mais ce sédatif reste sans effet et à minuit et demi la malade expire en proie au paroxysme de la fureur la plus désordonnée.

Le 23 juillet, trente heures après la mort, je procède à l'autopsie, assisté de l'interne du service, Bouchaud.

Le cadavre est frais, bien conservé, sans trace de putréfaction.

Sachant que dans certains cas de mort subite après hémorrhagie utérine on avait trouvé des gaz dans les cavités du cœur et dans les gros troncs vasculaires, nous apportons un soin tout particulier à l'ouverture des cavités thoracique et abdominale.

Les organes pectoraux étant mis à découvert, nous constatons que le volume du cœur parait plus considérable que dans l'état normal, que cet organe est arrondi et comme distendu, qu'il cède facilement à la pression du doigt, mais qu'il revient aussitôt à sa forme primitive comme s'il contenait un fluide élastique. En prévision de cette possibilité, nous disséquons avec les précautions les plus minutieuses tous les vaisseaux qui émanent du cœur ou qui y aboutissent, et sur chacun d'eux nous appliquons deux ligatures dans l'intervalle desquelles nous pratiquons ensuite la section des vaisseaux. Le cœur est ainsi détaché de ses connexions sans avoir perdu une seule molécule des fluides qu'il pouvait contenir.

Les poumons sont parfaitement sains et ne présentent aucune trace d'emphysème ou de congestion.

La masse intestinale ayant été écartée par une dissection attentive, nous découvrons le tronc de la veine cave inférieure qui nous apparaît distendu comme par une injection anatomique. Mais en touchant du doigt sa paroi externe, il est facile de sentir que cette distension est produite selon toute apparence par un corps gazeux. Notre intention était de détacher la veine cave comme nous avions détaché le cœur, c'est-à-dire après avoir lié toutes les branches qui se rendent à ce tronc veineux. Malheureusement, le sujet étant réclamé et l'heure de l'inhumation approchant, nous ne pûmes nous livrer à la dissection longue et laborieuse qu'aurait nécessitée une telle opération. La pointe du scalpel ayant été portée surla veine cave, le gaz qu'elle renfermait s'en dégagea en produisant un léger sifflement; il n'avait pas la moindre odeur. Après la sortie du fluide aériforme, les parois de la veine , s'affaissèrent complètement. Ouvert plus largement, le vaisseau laissa échapper | un liquide noirâtre et spumeux, évidemment constitue par un mélange de i sang et de gaz.

11 importe de remarquer que la distension de la veine cave par le fluide gazeux avait lieu dans toute son étendue, et qu'elle commençait, cette disten- ! sion, à l'oreillette droite pour s'arrêter au point où la veine cave reçoit les iliaques primitives. Celles-ci ne contenaient pas de gaz, le sang qu'on y ren- ■ contrait n'était pasécumeux. 11 en était de même des veines utéro-ovariques. '■■ Ajoutons encore que la veine cave supérieure (excepté à son origine) et toutes • les veines qui y aboutissent, sous-clavières, jugulaires, etc., ne présentaient i non plus aucune trace de gaz.

Quant à l'utérus, il n'offrait nul vestige d'inflammation ou de suppuration. Le col un peu mou et friable était ecchymosé, mais ne contenait aucun point purulent. Après avoir lavé à plusieurs reprises la face interne de l'utérus, nous aperçûmes sur la partie de cette face qui correspond au fond de l'organe i deux petites érosions, chacune du diamètre d'une tète d'épingle, érosions i auxquelles adhéraient encore de petits caillots d'un rouge vif et par lesquelles i avait dû se faire l'hémorrhagie survenue dans la soirée du 21 juillet. Les trompes et les ovaires étaient dans un état d'intégrité parfaite. La boîte crânienne n'a pu être ouverte.

Nous emportons alors le cœur dans le laboratoire de M. le pharmacien en chef et nous le plaçons dans un seau d'eau immédiatement au-dessous d'une éprouvette plongeant dans le liquide. Une incision étant pratiquée sur le ventricule droit qui est de beaucoup le plus distendu, de grosses bulles de f gaz se dégagent et vont se loger dans la partie supérieure de l'éprouvette. Le ventricule gauche incisé à son tour fournit quelques bulles de gaz, mais en 1 quantité beaucoup moindre que les cavités droites.

Le gaz reçu dans l'éprouvette est transvasé dans un flacon et confié pour être analysé à un chimiste distingué de l'École normale, Desléonet.

Le volume de la quantité de gaz soumise à l'analyse représentait environ celui de 40 à 50 grammes d'eau. Voici le résultat de cette analyse :

Sur 100 parties on a trouvé :

Oxygène

Acide carbonique Azote

Ce sont les mêmes gaz que ceux de l'air; mais la proportion d'acide carbonique y est considérable et remplace l'oxygène qui fait défaut.

Historique. — Celte question de la présence des gaz dans le système circulatoire n'est pas toute neuve.

Dès l'année 1707, Méry cité par Morgagni exprimait, d'après des expériences faites sur les animaux vivants, cette opinion que l'air atmosphérique pouvait passer en nature des ramifications bronchiques dans les veines pulmonaires et de là dans les artères sans se mêler intimement au sang.

En 1714, Littre admettait que l'air reste combiné avec toutes les humeurs du corps vivant tant que celles-ci conservent leur mouvement naturel et leur liquidité, mais qu'il s'en sépare aussitôt que la mort détermine leur stagnation. 11 expliquait ainsi la présence d'un fluide aériforme dans les veines des individus qui meurent d'hémorrhagie (1).

En 1761, Morgagni adopte l'opinion de Méry et cite plusieurs cas de mort subite à la suite desquels on a trouvé des gaz mêlés au sang dans le cœur et dans les vaisseaux. Voici entre autres un de ces faits : « Un pêcheur, âgé de quarante ans, meurt subitement. On trouve le cœur, l'artère pulmonaire, les sinus de la dure-mère, les veines de l'abdomen, toutes les veines du corps enfin pleines d'un sang écumeux (2).

En 1808, Legallois, dans le cours d'une longue suite d'expériences sur les animaux vivants, a vu trois fois l'air pénétrer dans le système sanguin par les veines utérines et occasionner instantanément la mort des femelles. Son fils a fait connaître ces observations vingt et un ans après dans un mémoire intitulé : Des maladies occasionnées par la résorption du jnis (3).

Dans ses Recherches physiologiques sur la vie et la mort (4), Bichat dit avoir ouvert le cadavre d'un individu qui périt tout à coup dans une affection convulsive des muscles pectoraux et chez lequel il trouva dans les artères et les veines, spécialement celles du cou et de la tête, un sang écumeux mêlé de beaucoup de bulles d'air. 11 adopte l'opinion de Méry et de Morgagni sur le passage de l'air dans les vaisseaux sanguins par la voie pulmonaire.

En 1832, un ancien interne de l'Hôtel-Dieu de Lyon, le docteur Bérolle,

(1) Liltre, Mém. de l'Acad. roy. des se., 1714.

(2) Morgagni, De Sed. et caus. rnorb., epist. v, n° 17 ; 24, n° 6.

(3) Legallois, Clin, des liôp., t. II, n° 39, p. 154, et Journ. de chir. de Malgaigne, 1845, t. III, p. 234.

(4) Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort, 2e édit., p. 286.

dans sa dissertation inaugurale sur un nouveau genre de pneumatose se développant à la suite d' hémorrhagies abondantes, fait connaître deux cas d'hemorrhagie intense suivie de mort, cas dans lesquels on trouva des bulles de gaz mêlées au sang d'un certain nombre de vaisseaux veineux. Il cite aussi des expériences faites sur trois jeunes chiens et d'où il résulterait que les hemorrhagies abondantes ont pour effet de développer des gaz dans le système circulatoire, mais spécialement dans le cœur et les veines. Il attribue la présence de ces gaz dans les organes circulatoires à une absorption effectuée par les radicules pulmonaires ou par l'ouverture des vaisseaux qui ont fourni l'hémorrhagie (1).

En 1 838, Ollivier (d'Angers) publie, dans les Archives de médecine (2); des considérations médico-légales sur les morts subites, et notamment sur celles qui reconnaissent pour cause le dégagement d'un fluide gazeux au milieu du sang en circulation. Il cite l'observation d'une jeune fille de vingt-deux ans, convalescente d'une fièvre continue et qui mourut subitement sans avoir éprouvé d'autre accident qu'une faiblesse plus grande que de coutume. A l'autopsie on trouva les cavités droites du cœur distendues par des gaz. L'artère pulmonaire contenait une grande quantité de sang écumeux.

Dans une séance de l'Académie de médecine du 28 mai 1839, Amussat ayant communiqué deux cas d'introduction de l'air dans les veines par des plaies faites au cou, Baudelocque dit avoir trouvé sur deux femmes mortes ■d'hemorrhagie après l'accouchement et qui furent ouvertes cinq ou six heures seulement après la mort, une certaine quantité de gaz dans le cœur et les principaux vaisseaux.

Moreau père, l'accoucheur, se demandait à ce propos si les gaz trouvés dans le cœur ne seraient pas un effet cadavérique, un commencement de putréfaction.

Dans une séance du Comité médical de l'association protestante de prévoyance qui eut lieu quelque temps après, les docteurs Henry, Duhamel, Charpentier, Camus, Cordier et Lacorbière, citèrent plusieurs faits de mort subite à la suite de l'accouchement sans qu'on pût attribuer la mort à l'hémorrhagie. Vasseur, présent à cette séance, présuma que ces morts subites pourraient s'expliquer par l'introduction de l'air dans les veines et fit lecture des observations le Legallois. Amussat, frappé de la même idée, se rappela les faits de Baudeiocque et fut porté à penser que là également l'air s'était introduit pendant la vie et non après la mort, la promptitude avec laquelle les autopsies avaient îté faites ne permettant pas de croire qu'il y eût eu développement de gaz sar altération cadavérique.

Lors de la discussion qui eut lieu à l'Académie vers la même époque sur l'introduction de l'air dans les veines, Amussat, admettant l'introduction de

(1) Bérolle, Thèses de Paris, 1832.

(2) Ollivier (d'Angers), Archives de médecine, 3e série, t. I, p. 29.

l'air par les veines de l'utérus, chercha à expliquer ce phénomène par les mouvements respiratoires qui se font sentir jusque sur cet organe à l'aide du flux et du reflux des intestins. « Si les vaisseaux de ses parois sont encore béants, on conçoit, dit-il, que l'aspiration de l'air puisse avoir lieu comme au cou; dès qu'une huile est entrée, un grand nombre d'autres peuvent pénétrer rapidement et produire les mêmes phénomènes qu'au cou (1). »

En 1841, dans une des séances de la Reading pathological Society, le docteur Taylor, cité par Eugène Moynier (2), a rapporté l'observation d'une femme de trente ans, en travail pour mettre au monde son troisième enfant, et qui mourut suintement pendant la rupture des membranes. A l'autopsie, on trouva l'oreillette droite mince, transparente et distendue par de l'air.

En 1845,1e docteur Lionet,dc Corbeil, communiquait à l'Académie de médecine un cas de mort prompte après un accouchement naturel sans cause connue et avec présence de l'air dans les veines. 11 n'y avait pas eu d'hémorrhagic utérine sérieuse. Cinq heures après la délivrance, la malade se plaint d'étouffer : de l'air, de l'air, s'écrie-t-elle, ou je vais mourir, et elle expire. A. l'autopsie on trouve dans le cœur quelques bulles d'air mêlées à une petite quantité de sang, plus abondantes à droite qu'à gauche ; on rencontre aussi quelques bulles de gaz dans les veines cérébrales (3).

La même année, dans une des séances de la Société médicale d'émulation, Cazeaux faisait connaître un cas de mort subite après l'accouchement chez une femme épuisée déjà, il est vrai, par des pertes de sang antérieures. L'autopsie n'a pas été faite (4).

En 18'i8, le docteur Wintrich publie une observation de mort presque subite chez une femme en couches. L'expulsion de l'enfant et le décollement partiel du placenta sont suivis de mouvements convulsifs et de suffocation. On trouve de l'air dans le système veineux (5).

En 1849, le docteur J. Bessems imprime dans les Aiuudes de la Société médicale d'Anvers une observation de mort subite à la suite d'une injection d'eau chlorurée dans la matrice avec présence de gaz dans les veines.

Il s'agit dans ce cas d'une femme de trente-cinq ans, mère de trois enfants, et qui, atteinte d'une hémorrhagie utérine au cinquième mois d'une nouvelle grossesse, avorte le 10 octobre 1841. Hémorrhagies répétées par rétention du placenta. Trois injections d'eau chlorurée dans la journée du 15 octobre avec la précaution de priver la seringue des bulles d'air qu'elle pouvait contenir. Nouvelle hémorrhagie dans la nuit du 16 au 17; nouvelle injection d'eau chlorurée pratiquée avec le même soin que les précédentes. Aussitôt après la

(1) Amussat, Recherches sur l'introd. de Voir dans les veines, p. 241.

(2) Taylor, Des morts subites. Paris, 1858, p. 75.

(3) Lionet de Corbeil, Joum. de chir. de Malgaigne, 1845, f. III.

(4) Cazeaux, Gaz. des hôp., 1er juillet 1845.

(5) Wintrich, Britishmed. juum., G juin 1857.

malade se dresse sur son séant, les bras étendus, en criant qu'elle étouffe ; mouvements convulsifs, état syncopal et mort soudaine trois minutes après l'injection. A l'autopsie, le cœur ouvert sous l'eau laisse échapper une grande quantité de gaz; celui-ci était contenu surtout dans les cavités droites. La veine cave inférieure et les différents vaisseaux qui s'insèrent au cœur contenaient aussi quelques bulles de fluide gazeux (1).

J'emprunte au British médical journal cité par E. Moynier les trois faits suivants :

«Mention par le professeur Simpson d'un cas dans lequel la mort arrive peu d'heures après la délivrance, à la suite d'hémorrhagie et d'alternatives de contraction et de relâchement de l'utérus. On constate, dit-on, que l'air a pénétré dans les veines de cet organe.

» Le docteur Lever cite trois cas dans lesquels il y eut hémorrhagie et mort peu d'heures après le travail. Dans tous ces cas on trouva de l'air dans les veines de l'utérus et des autres parties du corps.

» Eu 1850, Berry (de Birmingham) assiste dans son accouchement une primipare âgée de vingt-deux ans. Elle avait perdu peu de sang et paraissait aller parfaitement, lorsque, au bout de six heures, elle se plaint d'oppression et de faiblesse, et expire en moins d'une heure. A l'autopsie faite cinquante heures après la mort, on trouve de l'air dans le cœur et dans les veines utérines (2).-»

Dans la séance de l'Académie de médecine du 9 décembre 1851, Durand- Fardel lit sous ce titre : Bu développement spontané de gaz dans le sang considéré comme cause de mortalité, l'observation d'une dame de cinquante-six ans, en apparence bien portante, qui, au sortir du bain, se sent oppressée, se laisse choir sur une chaise sans pouvoir parler et succombe au bout de cinq minutes. A l'autopsie, qui a lieu vingt-deux heures après la mort, on trouve le cœur très-volumineux et renfermant avec un sang très-spumeux quelques bulles de gaz, tout le système veineux abdominal gorgé d'un sang violacé et spumeux; bulles nombreuses de gaz dans le sang de la veine splénique et de la veine porte.

Durand -Fardel admet une exhalation spontanée de gaz pendant la vie dans le système veineux, exhalation due, selon toute probabilité, à une altération inconnue du sang.

Le British médical journal contient encore, dans son numéro du 6 juin 1857, deux observations de mort subite avec présence de gaz pendant la vie dans le système circulatoire.

La première, due à Smith (de Whitchurch), est relative à une dame de trente-huit à quarante ans, qui accouche de son sixième enfant à huit heures

(1) Bessems, Revue méd.-chir., 1849, t. V, p. 165.

(2) Berry de Birmingham, British med. journ., G juin 1857; et E. Moynier, loc. cit., p. 178.

du matin, le 7 mai 1852. Vers deux heures de l'après-midi, tranchées douloureuses sans hémorrhagie, oppression, agitation extrême et mort soudaine. A l'autopsie le cœur paraît distendu, surtout dans les cavités droites. Lorsqu'on ouvre l'oreillette droite, le gaz s'échappe avec bruit et l'organe s'affaisse.

Dans la deuxième observation, il s'agit d'une dame de vingt-huit ans, accouchée naturellement par Walford, et qui, au huitième jour, se trouve mal tout à coup et expire. A l'autopsie, on remarque que le sang qui s'écoule du foie est écumeux; il en est de même de celui qui distend les cavités droites du cœur. On trouve de l'air dans la veine cave inférieure et dans la veine porte.

Enfin, en 1858, E. Moynier publie un travail sur les morts subites chez, les femmes en couches, travail auquel j'ai emprunté quelques-uns des faits que je viens de rapporter. Mais ces faits ne semblent pas à Moynier assez concluants pour entraîner une conviction relativement à la pénétration de l'aii dans les veines.

11 paraît se rallier, sur cette question, à l'opinion du docteur Mac Clintock, lequel pose en principe que, par elle-même, la présence de l'air dans le cœur d'une femme morte subitement en état de couches ne saurait être considérée comme preuve suffisante de la pénétration de l'air dans les veines.

J'ai dù, dans cet exposé historique, présenter pour ainsi dire pêle-mêle tous les faits et toutes les opinions. Maintenant il s'agit de dégager de cet ensemble un peu confus les théories successivement invoquées pour expliquer la présence des gaz dans le système circulatoire des femmes en couches, et d'apprécier ces théories à leur véritable valeur.

La présence des gaz trouvés dans le système circidatoire des femmes en couches est-elle un phénomène cadavérique? — Cette opinion a été émise par Moreau père, à propos des faits que Baudelocque a communiqués à l'Académie de médecine. D'une autre part, nous savons que Littre admettait que l'air se dégage des humeurs avec lesquelles il est combiné aussitôt que la mort détermine leur stagnation. Enfin, Mac Clintock fait remarquer que, dans plusieurs autopsies, le docteur Henri Kennedy a trouvé de l'air dans le cœur et les veines caves sans qu'on put établir de connexion entre ce phénomène et la production de la mort.

Ces explications par un phénomène cadavérique de la présence des gaz dans le système circulatoire des femmes en couches ne sont nullement applicables à la plupart des faits connus. En effet, chez le plus grand nombre des sujets, il n'existait aucune apparence de décomposition. Souvent même l'autopsie avait été faite à une époque trop rapprochée de la mort pour qu'on pût supposer un commencement de putréfaction; de plus, il n'y avait aucune autre lésion grave susceptible d'expliquer l'issue fatale ; et, en dernier lieu, il est digne de remarque que la mort subite ou au moins très-rapide a presque constamment coïncidé avec la constatation de la présence des gaz dans le

creiu- et les veines des femmes en couches. Pourquoi, d'ailleurs, sur les cadavres les plus avancés des femmes mortes dans l'état puerpéral, ne rencontret-on presque jamais un développement de gaz en quantité appréciable dans le système circulatoire?

Mais si ces gaz ne sont pas un effet cadavérique, s'ils se produisent dans l'organisme vivant, quelle est leur origine? Se développent-ils spontanément dans le sang? Viennent-ils du dehors et par quelle voie?

La théorie de la pénétration des gaz dans le sang compte de nombreux partisans. Mais on diffère d'avis sur la voie par laquelle se fait cette pénétration. Les uns croient à la voie utérine, les autres à la voie pulmonaire. Examinons successivement ces deux opinions.

Pénétration des gaz par la voie utérine. — C'est le mode d'explication adopté par Legallois père et fils, Bessems, Amussat, et, pour quelques cas, par Bérolle.

Voici les motifs qui militent en faveur de cette théorie :

1° On a trouvé des bulles de gaz dans les veines et les sinus de la matrice. (Vovez les observations de Lever, Simpson et Berry de Birmingham.)

2° Dans ses expériences sur trois femelles de lapin qui avaient été soumises, l'une à l'abstinence, l'autre à l'hémorrhagie, après la parturition, Legallois a trouvé les cornes de la matrice remplies de bulles d'air.

Plus tard, le docteur Bérolle ouvrait les deux veines crurales à de jeunes chiens plongés jusqu'au cou dans un bain à 20 degrés, puis les faisait périr séance tenante, au bout de quarante minutes, par hémorrhagie artérielle. A l'autopsie, il trouvait des bulles de gaz dans les cavités du cœur, dans presque tout le système veineux et surtout dans les petits vaisseaux. L'observation et l'expérience semblent donc se réunir pour démontrer la pénétration de L'air par les veines qui ont fourni rhémorrhagie.

3° Les métrorrhagies, dont un grand nombre de malades ont été atteintes avant de succomber, la béance naturelle des veines et des sinus utérins après l'accouchement, les injections qui ont été pratiquées dans quelques cas fournissent de nouvelles présomptions en faveur de la pénétration de l'air par la voie utérine.

k° Les démonstrations théoriques n'ont pas même fait défaut. Que l'on se rappelle les explications ingénieuses d'Amussat et le rôle qu'il fait jouer aux mouvements aspiratoires du thorax, mouvements qui se feraient sentir jusque sur les veines de l'utérus par le flux et le reflux des intestins.

Mais si l'on considère : 1° que le nombre des cas dans lesquels les veines utérines contenaient des bulles de gaz est bien minime comparé à la foule des cas dans lesquels ces vaisseaux ne présentaient aucune trace de fluide aériforme ; 2° que les raisons tirées des conditions spéciales dans lesquelles se trouve l'utérus immédiatement après l'accouchement : béance naturelle des vaisseaux, ampliation des organes génitaux externes, etc., ne sauraient s'appliquer aux malades qui avaient franchi cette première période de l'état puerpéral et qui sont en nombre assez imposant; 3° que les injections, quand hervieux. 57

elles ont été pratiquées, ont été faites avec toutes les précautions susceptibles d'empêcher la pénétration directe de l'air dans les sinus utérins; k" que l'aspiration du thorax ne s'exerce guère sur le système veineux, au delà des ouvertures aponévrotiques signalées par Bérard ; 5° que le flux et le reflux des intestins ne sont pas une force capable de faire progresser l'air à travers les vaisseaux utérins; si, disons-nous, on tient compte de ces diverses objections, peut-être n'accordera-t-on pas à la théorie que je discute toute la valeur que lui ont attribuée quelques auteurs.

Et puis, pour soutenir que l'air extérieur a passé ainsi à travers l'utérus jusque dans la veine cave inférieure et les cavités du cœur, il faudrait d'abord avoir prouvé que c'est bien de l'air que l'on trouve dans ces organes. Or, dans la seule analyse qui ait été faite, celle annexée à notre observation, si les gaz rencontrés dans le cœur étaient bien les mêmes que ceux qui entrent dans la constitution de l'air atmosphérique, les proportions relatives de ces gaz étaient essentiellement différentes, l'acide carbonique dont l'air n'offre que des traces, formant les 11/100 du fluide analysé.

Enfin, je concevrais bien avec cette théorie la présence des gaz dans le système veineux et dans les cavités droites du cœur; je ne comprendrais plus leur existence dans les cavités gauches, les veines pulmonaires et le système artériel, ainsi que cela a été noté dans un certain nombre de cas.

Pénétration des gaz par la voie pulmonaire. — L'impossibilité d'adapter la théorie précédente à un certain nombre de faits a conduit quelques auteurs à expliquer la présence des gaz dans le système circulatoire par une absorption de l'air atmosphérique à travers les radicules pulmonaires.

Nous avons vu, dès l'année 1707, Méry se fonder sur des expériences faites sur les animaux vivants pour admettre cette explication, Bichat se ranger Un siècle plus tard à la même opinion, puis Bérolle se partager entre cette théorie et celle de la pénétration de l'air par les veines utérines. En 1845, Malgaigne appuyait de son autorité cette interprétation des faits publiés jusqu'alors. 11 invoquait comme preuve à l'appui de cette doctrine un travail de Piédagnel d'où il résulte que, dans les cas d'emphysème pulmonaire terminé par mort subite, il y a introduction de l'air dans les veines et nécessairement par les veines du poumon. Or, si dans l'emphysème le poumon oifre une voie à l'air extérieur pour pénétrer dans le système circulatoire, cette voie ne s'ouvrira-t-elle pas de même dans d'autres circonstances?

La théorie du passage de l'air en nature dans les veines pulmonaires, par i les radicules aériennes, a sur la théorie de la pénétration par les veines utérines ce grand avantage, qu'elle peut rendre compte de la présence des gaz sur tous les points du système circulatoire. Mais est-elle pour cela plus irréprochable ? Examinons.

Et d'abord, s'il faut, pour l'introduction dans les veines pulmonaires, une rupture des vésicules du poumon consécutive ou non à l'emphysème, il est de toute évidence que ce cas n'est nullement applicable à la catégorie de

malades ici en cause, malades qui, pour la plupart, sont de jeunes femmes reconnues indemnes, soit pendant la vie, soit après la mort, de toute lésion de l'organe pulmonaire.

D'une autre part, le passage de l'air en nature dans les veines du poumon sans rupture des vésicules, en d'autres termes, l'absorption de l'air par les ramifications bronchiques, sans combinaison ultérieure avec le liquide sanguin est, physiologiquement parlant, un fait difficile à concevoir et que nous ne nous chargeons pas d'expliquer.

Enfin, nous répéterons ici ce que nous avons dit plus haut : pour admettre un fait anatomique ou chimique, il faut que ce fait soit anatomiquement ou chimiquement démontré. Or, personne jusqu'à ce jour n'a démontré que les gaz trouvés dans le système circulatoire des femmes en couches fussent constitués par de l'air atmosphérique. L'analyse faite dans le cas qui nous est propre dément cette supposition.

Exhalation spontanée des gaz pendant la vie. — Cette théorie, qui est celle de Durand-Fardel, est aussi celle à laquelle je serais le plus disposé à me rattacher, sinon par la possibilité d'une démonstration directe, du moins par voie d'exclusion. Les théories précédentes que j'ai dû soumettre à une critique aussi sévère qu'impartiale ne satisfaisant pas aux conditions d'une logique rigoureuse, il ne me restait d'autre interprétation possible des faits rassemblés dans ce travail que l'exhalation spontanée des gaz pendant la vie aux dépens du sang.

Cette interprétation a l'avantage d'être applicable sans tiraillement, sans efforts, à tous les cas sans exception ; et, de plus, elle est conforme aux données de l'analyse chimique. En effet, les gaz trouvés dans le cœur de la malade observée par nous sont précisément les gaz du sang, et leurs proportions relatives rappellent celles qu'on observe pendant la vie. Il y a donc lieu de penser que c'est bien le sang et non l'air extérieur qui a fourni les élé- '■■ nients du fluide gazeux recueilli. Or, si cela est vrai, la théorie de la pénétration de l'air par les veines, soit utérines, soit pulmonaires, se trouveréduite \ à néant.

1 Quant à la possibilité du dégagement de ces gaz après la mort, j'ai discuté I avec assez de détails la question de l'influence de la décomposition cadavé- ' rique pour n'avoir pas besoin d'y revenir.

L'opinion que nous adoptons se concilie parfaitement avec les cas nombreux dans lesquels une hémorrhagie utérine a précédé et en quelque sorte • préparé la mort subite. Qui ne sait l'altération profonde que subit le sang à ■ la suite de pertes sanguines abondantes et répétées? Or, quand la masse du sang a été ainsi appauvrie au double point de vue de la qualité et de la quantité, répugnerait-il beaucoup à notre raison d'admettre qu'à un moment donné ce sang ainsi altéré devienne tout à coup le théâtre de quelque grave perturbation qui favorise le dégagement des gaz combinés avec le liquide nourricier? Cette supposition se fortifierait encore de ce fait aujourd'hui bien

MALADIES DU COKUR.

démontré, que l'état de grossesse et l'état puerpéral amènent dans la crase du sang des modifications qui probablement ne sont pas étrangères à la création de cette imminence morbide.

Quoi qu'il en soit de ces explications théoriques, plusieurs faits assortiront de la discussion des cas que j'ai réunis dans ce travail, à savoir :

1° L'incontestable réalité des cas de mort subite causée par la présence des gaz dans le système circulatoire des femmes en couches;

2° L'impossibilité d'attribuer la présence de ces gaz à un effet cadavérique, à un commencement de putréfaction ;

3° L'identité chimiquemer démontrée de ces gaz avec les gaz du sang et la probabilité de leur développement spontané pendant la vie ;

i° La nécessité de surveiller attentivement les femmes en couches qui ont éprouvé des métrorrhagies abondantes, et, quoique l'introduction de l'air par les veines utérines ne soit rien moins que prouvée, l'obligation pour le praticien de ne recourir aux injections dans la cavité de l'utérus qu'avec une extrême réserve et en se conformant rigoureusement à tous les préceptes de l'art.

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