DOCTRINE DE LA PLURALITÉ DES AFFECTIONS PUERPÉRALES
Le principe qui fait la base de cette doctrine n'est pas nouveau. On le retrouve chez tous les auteurs anciens qui se sont occupés de pathologie puerpérale.— C'est ainsi que Félix Platcr (1537), Mercurialis (1 582), Forestus (1590), Hoderic à Fonseçà(1597), Roderic à Castro (1603), Sennert(1631), ZacutusLusitanus, L. Rivière, et Tulpius (1640), Primerose (1655), Mauriceau (1682), Puzos (1686), Hervé (1690), Van Swieten (1721), Hecquet (1741), Levret (1766), Home (1772), et Chambon de Monteaux (1784), parlent tous, plus ou moins explicitement des différentes maladies qui peuvent survenir après l'accouchement, les uns, et c'est le plus grand nombre, faisant dériver ces affections de la suppression lochiale, les autres les attribuant à la métastase laiteuse. Laissons de côté la cause invoquée par ces auteurs; le fait de la pluralité des affections puerpérales n'en était pas moins reconnu et accepté depuis plus de trois siècles.
Comment une donnée si simple et si élémentaire, comment une vérité clinique si rationnelle, si incontestable, a-t-elle pu être voilée, obscurcie, méconnue? Par la conception de cette brillante hypothèse qu'on a appelée l'unité de la fièvre puerpérale.
Quelques esprits distingués ont tenté, il est vrai, vers la tin du siècle dernier, de combattre cette hypothèse et de réhabiliter le fait de la multiplicité des maladies puerpérales. Tels sont Kirkland en Angleterre (1774), Van Dœveren (1777) et Burserius de Kanilfeld (1786).
Malheureusement la tendance générale était à l'unité. — Et cette tendance était telle qu'elle atteignit aussi bien les localisateurs que les généralisateurs. — A l'unité de la fièvre puerpérale on opposa l'unité de la métro- péritonite, l'une et l'autre ayant la prétention de résumer toutes les maladies des femmes en couches.
Nous avons cherché à prouver plus haut que ni l'une ni l'autre de ces deux opinions n'était en possession de toute la vérité. Reste à établir que, pratiquement, il n'y a d'acceptable que la doctrine de la pluralité des affections puerpérales.
Au point de vue pratique et clinique, cette démonstration est aussi simple que facile. — Placez le partisan le plus opiniâtre de l'unité de la fièvre puerpé-
DE L'EMPOISONNEMENT PUERPÉRAL.
raie en présence d'une femme en couches malade. — Je pose en fait que, s'il est sincère, il ne se contentera jamais de ce diagnostic sommaire et notoirement insignifiant dans l'état actuel de la science : lièvre puerpérale ; il prononcera comme nous, suivant les cas, tantôt qu'il y a phlébite utérine et infection purulente, tantôt qu'il s'agit d'une péritonite simple ou compliquée de métrite, tantôt qu'il a affaire à un phlegmon des ligaments larges, ailleurs que l'accouchée est atteinte de pleurésie, etc.; en d'autres termes, il admettra des états pathologiques très-divers, des espèces morbides très-distinctes, en un mot tout autre chose qu'une fièvre puerpérale, et cependant il n'est aucune de ces affections que l'on n'ait tenté de fondre et de jeter pèle-mèle dans cette vaste encyclopédie désignée sous le nom de fièvre puerpérale.
Et qu'on ne vienne pas prétendre que toutes ces maladies se ressemblent, ou qu'elles ont entre elles beaucoup de points communs. Ce sont des espèces morbides fort distinctes qui ont chacune leur symptomatologie à elles, leur diagnostic à elles, leurs caractères anatomiques à elles, tout cela tellement séparé, tellement tranché que toute confusion est impossible, soit pendant la vie, soit après la mort.
Comparez, par exemple, la péritonite d'emblée sans lésion utérine avec la phlébite utérine suivie d'infection purulente. — Quelles différences dans la séméiologie et les lésions cadavériques! Et cependant chacune de ces deux maladies a eu l'honneur qu'elle possède encore aujourd'hui dans l'esprit de certains médecins de représenter à elle toute seule la fièvre puerpérale.
Concluons : l'idée de la fièvre puerpérale n'a rien de pratique ; elle est en contradiction formelle avec les faits cliniques qui nous montrent partout la pluralité et jamais l'unité des affections puerpérales.
Au point de vue théorique, la doctrine de la pluralité n'est pas moins facilement démontrable.
Soit une salle de blessés, une des salles de chirurgie de nos grands hôpitaux. L'accumulation d'un certain nombre de blessés dans ces salles a pour effet certain d'y déterminer la production d'un miasme que j'appellerai le miasme des salles de blessés. Sous l'influence de ce miasme, on voit se produire chez tel amputé un érysipèle, chez tel autre la résorption purulente, chez un autre la pourriture d'hôpital, ailleurs la diphthérie, plus loin la gangrène. — Sont-ce là autant de maladies identiques? et parce qu'elles reconnaissent une même cause, le miasme des salles de chirurgie, faut-il confondre, en dépit de tout sens pratique et de toute raison, ce qui a été jusque-là distingué?
Est-ce (m'en pathologie générale l'identité de cause entraîne l'identité de nature? Est-ce que le rhumatisme, la pneumonie, les angines, les ophthalmies, le coryza, la sciatique, une foule de névralgies et même de paralysies qui peuvent être déterminées par l'action du froid et de l'humidité constituent pour cela une seule et même espèce morbide? On voit à quelle énorniité nosologique nous conduirait un pareil système.
J'ajoute clone aux réflexions qui précèdent, et c'est ma conclusion finale : Oui, il existe un poison puerpéral, un miasme des maternités, lequel, comme le miasme des camps, comme le miasme des salles de blessés, peut engendrer des maladies nombreuses et très-diverses, maladies qui, pour relever d'une même origine, pour procéder d'une même cause, n'en restent pas moins des entités morbides essentiellement distinctes.