‹ Traité clinique et pratique des maladies puerpérales suites de couches [electronic resource]Chapitre 80 sur 136 · Folie des femmes enceintes · texte numérisé non relu

Folie des femmes enceintes

L'impressionnabilité excessive du système nerveux pendant la grossesse esL un fait démontré par les troubles fonctionnels nombreux auxquels peut donner lieu cet état physiologique : vomissements, syncopes, crampes, vertiges, paralysies, excitation des facultés intellectuelles, tendance au découragement et à la mélancolie, etc.

Ces dispositions physiques et morales sont aggravées chez certaines femmes par la honte d'une faute commise et qu elles auraient voulu cacher à tout prix, chez d'autres par des préoccupations et des anxiétés résultant de la modicité des ressources dont elles disposent, chez celle-ci par l'attente d'une douleur inconnue et la crainte de ne pas survivre à l'épreuve de l'accouchement, cbez celle-là par le souvenir du passé, si elle est multipare, et par la perspective de l'avenir, chez d'autres par la pensée qu'elles peuvent avoir un enfant hideux ou difforme.

Le terrain étant ainsi préparé, on conçoit très-bien que, sous l'influence des causes que nous allons mentionner, il puisse survenir une perturbation plus ou moins profonde des facultés intellectuelles, morales et affectives, perturbation qui dans certains cas sera portée jusqu'à la folie.

Causes. — Esquirol a noté, dans son mémoire de la Folie des femmes eneeinteSç cinq fois l'hérédité bien avérée sur treize cas. L'insomnie, en augmentant considérablement l'irritabilité nerveuse, devient une cause prédisposante de l'aliénation mentale. Les accès de folie antérieurs, l'anémie, le froid, les écarts de régime, les désordres intestinaux, ont été considérés comme susceptibles de développer cette affection chez les femmes enceintes. Mais au-dessus de toutes ces causes, les aliénistes, surtout en France, ont placé les commotions morales. Esquirol établit qu'il y a quatre fois plus de femmes grosses atteintes par cet ordre de causes que par les causes physiques. Georget prétend que, sur dix-sept cas, il n'y en eut que deux qui n'étaient pas dus à des commotions morales. Pendant l'invasion de la France, de 1814 à 1815, la plupart des cas de folie pendant la grossesse ont eu pour cause la frayeur (11 sur « Sachant la part de peines morales qui est dévolue à chacun, selon sa nature, sa position, sa puissance de sentir et de s'impressionner, on s'étonne, dit Morel, qu'un auteur anglais ait écrit que sur cent cas de manie puerpérale, il n'a observé que deux fois les causes morales (1). »

Toutes les femmes grosses chez lesquelles Marcé a vu survenir la folie, se trouvaient dans les dispositions morales les plus fâcheuses. C'étaient des filles séduites ou des femmes mariées ayant manqué à leurs devoirs.

Un accès de folie survenu pendant une grossesse antérieure, bien que

(1) Georget, Màn, sur lu nantie des femmes en couches. Paris, 1842, p. 2(3.

devant l'aire craindre un nouvel accès à la grossesse suivante, ne sera pas fatalement suivi de cette rechute.

Symptômes. — Le début de la folie chez les femmes enceintes peut avoir lieu : 1° au moment de la conception ; 2° à toutes les époques possibles de la grossesse.

Esquirol, Montgomery et d'autres auteurs, ont vu l'aliénation mentale se développer dès le début de la grossesse.

Sur 19 malades, 8 fois la folie a commencé avec la grossesse (Marcé). Dans les autres cas, elle est apparue : 3 fois au troisième mois, 1 fois au quatrième, 3 fois au sixième, 2 fois au septième, 2 fois à une époque qui n'a pu être précisée.

L'invasion peut être brusque, quand la cause est violente. Mais si le développement de la folie suit une marche progressive, on voit se succéder, avant l'explosion du délire maniaque, divers accidents nerveux, tels que céphalalgie intense, tintements d'oreilles, rêves pénibles, convulsions. Schneider a signalé, parmi les symptômes prémonitoires, une sensation indéfinissable par tout le corps, se trahissant par un tremblement de tous les membres, des frissons, des tiraillements douloureux dans les lombes, l'abattement du système musculaire, puis des mouvements spasmodiques de certains muscles de la face, surtout de l'orbiculaire des lèvres et des releveurs des paupières. Tous ces phénomènes peuvent être accompagnés d'hallucinations et de perversion de certains organes des sens. Suivant Morel, certaines femmes ont des pressentiments sinistres et pronostiquent l'accès qui va venir, surtout si elles sont menacées d'une récidive. Falret a vu une femme qui est accouchée dix fois et qui a eu quatre accès dans différentes grossesses. Avant l'invasion du délire maniaque, elle demandait instamment à être conduite à la Salpê- Irière.

La maladie peut affecter deux formes principales : la manie et la mélancolie. Cette dernière forme est de beaucoup la plus fréquente. L'inertie, un sentiment de faiblesse et d'impuissance, des conceptions délirantes tristes en constituent les caractères principaux; dans certains cas, ces symptômes s'accompagnent de stupeur, d'autres fois d'idées de suicide ou de meurtre contre l'enfant qui doit naître, ou bien d'hallucinations terrifiantes Telle malade croit voir des hommes armés, envoyés par son amant pour l'assassiner. Telle autre entend, à son réveil, des voix qui lui reprochent sa faute et lui disent des injures.

Quand la folie de la grossesse revêt la forme maniaque, on constate une excitation plus ou moins vive, de l'insomnie, de l'irascibilité, de la loquacité, habituellement sans hallucinations et sans conceptions délirantes proprement dites. Cependant il n'est pas rare qu'un délire érotique s'empare des malades, délire qui se traduit, chez les femmes les mieux élevées, par les propos les plus obscènes.

Marcé a examiné l'urine d'un certain nombre de femmes grosses atteintes

de folie, et n'y a jamais trouvé d'albumine, ni de sucre, rien autre chose que des phosphates en plus ou moins grande abondance.

Nous devons cependant rappeler ici qu'en 1857 Simpson a signalé la coexistence possible de l'albuminurie et de la manie pendant la grossesse.

Pronostic. — L'accouchement, qui possède l'heureuse prérogative de mettre un terme à la plupart des accidents nerveux auxquels sont sujettes les femmes grosses, ne possède pas toujours le même pouvoir en ce qui concerne la folie.

Ellis s'était, à cet égard, exprimé en ces termes : « Dans les cas de folie survenant pendant la grossesse, que j'ai pu observer, l'amélioration avait eu lieu d'ordinaire à l'approche du terme de la grossesse, et la guéiïson a presque toujours été complète quelques semaines après la délivrance (1). »

James Reid avait déjà combattu cette manière de voir. Marcé oppose aux affirmations d' Ellis les chiffres suivants : sur 19 cas de folie pendant la grossesse, 7 fois l'accouchement a amené la guérison, 2 fois celle-ci a eu lieu dans le cours de la gestation, 9 fois la maladie est restée incurable ou n'a disparu que longtemps après la délivrance, 1 fois l'accouchement a exaspéré le délire, lequel a été suivi d'une mort rapide.

Ces résultats statistiques ne doivent pas nous surprendre, si nous réfléchissons à la gravité de l'affection que nous étudions. Par la même raison que la parturition n'est pas toute-puissante pour terminer favorablement les manifestations éclamptiques, il ne faut pas compter d'une manière absolue sur la délivrance pour mettre fin à la folie de? femmes grosses. Cette folie a comme l'éclampsie des degrés divers, et si bienfaisante que soit l'action de l'accouchement, elle ne saurait empêcher les graves perturbations que l'une un l'autre de ces maladies ont portées dans les centres nerveux.

Et puis, en ce qui concerne la folie pendant la grossesse, ne faut-il pas tenir compte, outre l'intensité de l'aliénation, des prédispositions héréditaires ou acquises, de la constitution actuelle de la malade, de son état de débilitation possible, soit par la chloro-anémie, soit par des accidents gastro-intestinaux, des accès de folie antérieurs, etc., toutes conditions qui devront faire varier la gravité du pronostic ?

Traitement. — L'incertitude qui plane sur la terminaison de la folie des femmes grosses, même après la délivrance accomplie, ne permet pas de songer à l'accouchement prématuré artificiel, comme moyen d'abréger la maladie. Dans un cas de ce genre, Cerise ayant cru devoir pratiquer l'avortement, la malade succomba aux suites de l'opération (2).

L'expectation est le seul mode de traitement qui doive être employé. On se bornera à placer la malade dans des conditions hygiéniques convenables, à la surveiller, à entretenir la liberté du ventre, et à attendre ainsi l'époque

(1) Ellis, Traité de l'alién. ment., tracl. Archonibault, p. 335,

(2) Marcé, /oc. cit., p. 54.

de l'accouchement qui peut devenir le point de départ d'une guérison spontanée.

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