‹ Traité clinique et pratique des maladies puerpérales suites de couches [electronic resource]Chapitre 83 sur 136 · IV. FûLJE DES NOURRICES · texte numérisé non relu

IV. FûLJE DES NOURRICES

L'allaitement, en prolongeant l'état puerpéral, place la femme dans des conditions spéciales qui peuvent favoriser le développement de la folie. On conçoit que certaines nourrices fatiguées, épuisées par la nécessité de subvenir aux exigences de cette nouvelle fonction, deviennent nerveuses, impressionables et plus accessibles à toutes les causes susceptibles de troubler leurs facultés mentales.

De deux choses l'une : ou bien la folie apparaît pendant les six ou sept premières semaines qui suivent l'accouchement, ou bien elle ne se manifeste que beaucoup plus tard, après huit, dix, vingt mois d'allaitement ou même après le sevrage.

Dans le premier cas, les causes qui donnent naissance au délire ne diffèrent pas de celles qui déterminent la folie chez les femmes en couches. Si l'on interroge en effet les antécédents des nourrices devenues folles quelques semaines seulement après l'accouchement, on trouve soit dans les accidents de la grossesse, soit dans les circonstances particulières qui ont marqué les suites de couches, l'explication de l'apparition du délire ou la preuve d'une prédisposition plus ou moins prononcée.

Dans le second cas, c'est-à-dire quand l'aliénation mentale ne se développe qu'après un allaitement prolongé, il est des causes toutes spéciales auxquelles on peut attribuer les manifestations délirantes, lit parmi ces causes, l'anémie parait jouer le rôle le plus important.

Les effets de l'allaitement prolongé sont bien connus. Il y a longtemps que Gaubius (1) en a tracé un tableau saisissant et presque complet. Après avoir indiqué la faiblesse, la pâleur, l'amaigrissement, la fièvre lente, la phthisie, les fausses couches, il signale la débilitation du système nerveux, une grande irritabilité, le défaut de courage, les palpitations, le vertige, l'affaiblissement des sens et surtout de la vue, et tous les symptômes vaporeux. Joignez à ces divers troubles de la nutrition, de la circulation et de l'innervation, l'allanguissement de toutes les fonctions, l'appauvrissement du sang, le ramollissement possible de la cornée (Masse), des douleurs rhumatismales, certaines arthropathies (Lorain), la contracture des extrémités, et vous aurez un aperçu de la perturbation que peut jeter dans l'organisme l'allaitement continué au delà des limites compatibles avec les forces de la nourrice.

Comme tous les accidents nerveux que nous venons d'énumérer, la folie peut avoir pour point de départ l'épuisement causé par la sécrétion lactée. Esquirol avait dans un grand nombre de cas reconnu pour cause aux manifestations délirantes des nourrices l'insuffisance de l'alimentation. En analysant les faits dont Marcé nous a laissé l'observation, on voit que l'une de ses

(1) Tissot, Traité des nerfs et de leurs maladieslp. 96.

malades avait pendant deux mois soigné nuit et jour son enfant atteint d'une affection grave, ne dormant pas, mangeant fort peu, maigrissant beaucoup, et continuant cependant à nourrir; qu'une autre, après une lactation de vingt et un mois, était très-affaiblie et n'avait plus de lait; qu'une troisième avait des vertiges, des maux d'estomac, des digestions difficiles et de l'amaigrissement consécutif; qu'une quatrième se plaignait de céphalalgie et de sueurs nocturnes, etc.

On conçoit qu'une commotion morale : frayeur, chagrin, grande déception, intervenant au milieu de ces conditions, ait pu favoriser singulièrement l'explosion de la folie.

Le sevrage peut-il devenir une cause d'aliénation mentale? Sur 38 cas de folie chez les nourrices, Esquirol a noté 18 fois cette étiologie, Marcé 6 fois sur 22. Ce dernier auteur cite le cas d'une dame qui, ayant eu cinq accès de délire à la suite de cinq accouchements, essaya néanmoins trois fois d'allaiter son enfant. Lorsqu'elle allaitait, elle était dans un état d'excitation maniaque, qui débutait quelques jours avant l'accouchement, et cessait régulièrement huit à dix jours après le sevrage ; lorsqu'elle n'essayait pas de nourrir, le délire cessait quelques jours après la fièvre de lait.

Si l'épuisement déterminé par la lactation peut, en livrant le système nerveux désarmé à toutes les causes possibles d'excitation, engendrer la folie chez les nourrices, il peut se faire d'une autre part que la suppression d'une sécrétion abondante prolongée pendant quinze à dix-huit mois et même au delà, produise le même résultat, d'abord en privant l'organisme d'une habitude acquise, puis en donnant lieu aux inconvénients de la pléthore. Encore bien que ce dernier cas ne soit pas le plus commun, on en comprend la possibilité.

La folie des nourrices peut débuter brusquement à l'occasion d'un refroidissement ou d'une commotion morale. Le plus ordinairement l'invasion est lente et progressive.

On constate au préalable certains troubles dans la santé générale, tels que l'amaigrissement, la pâleur, des signes de chloro-anémie, des palpitations, des digestions laborieuses, des flatuosités, un sentiment profond de fatigue après chaque allaitement, et des accès de fièvre hectique. En même temps, et parfois même depuis une époque assez reculée, la mémoire s'affaiblit, les idées sont moins nettes, le caractère devient inégal, irritable. Puis le délire apparaît, sous l'une des formes que nous allons indiquer.

Ici se présente la question de savoir si, comme on l'a avancé bien des fois, la sécrétion lactée se supprime en même temps que l'aliénation mentale se produit. Oui, cette suppression peut avoir lieu, mais il faut se souvenir que ce n'est pas le cas le plus commun. Macdonald, sur quarante cas de folie puerpérale, n'en a observé que six dans lesquels il y ait eu suspension de la sécrétion lactée. Marcé n'en a pas observé un seul.

Manie, mélancolie, monomanie, telles sont les variétés de forme que peut présenter le délire des nourrices.

La monomanie est la variété la plus rare. Les deux autres formes ont le même degré de fréquence.

La manie peut revêtir toutes les modalités, toutes les nuances possibles, depuis l'excitation la plus légère jusqu'à l'agitation la plus violente, sans emprunter à son point de départ aucun caractère spécial.

La mélancolie des nourrices n'a pas, non plus, de traits distinctifs. Tantôt c'est l'hypochondrie qui domine, d'autres fois, ce sont les idées de suicide ; ailleurs on notera un refus absolu d'aliments ; mais en général le délire mélancolique ne diffère pas chez les nourrices de ce qu'il est dans les conditions ordinaires de la santé.

11 n'existe dans la science qu'un très-petit nombre d'observations de monomanie chez les nourrices.

Dans un premier cas, dû à James Reid, il s'agit d'une dame qui croyait avoir un grand nombre d'enfanis, et ce nombre augmentait tous les jours.

Une autre nourrice, dont l'observation est consignée dans le Zcitschiift fur die Staats Arsneikunde, 1821, offrait cette particularité curieuse que la vue d'un couteau lui inspirait l'idée de couper le cou à son enfant. Après avoir lutté contre cette pensée pendant deux jours, elle finit par la surmonter en s'éloignant de son nourrisson. Elle revint au bout de quelques jours calme et guérie de sa monomanie.

Un troisième fait a été rapporté par Cazauvieilh (1). 11 est relatif à une dame de vingt-sept ans, mère de trois enfants, et qui allaitait le plus jeune âgé de sept mois. Un jour, en se levant, elle s'arme d'un grand couteau et approche du lit de son dernier enfant. Arrêtée par son mari, elle explique que, s'attendant à mourir, elle ne veut pas laisser son enfant seul dans le monde. Le lendemain elle était rétablie et ne se rappelait que confusément les événements de la veille.

La guérison est la terminaison la plus ordinaire de la folie des nourrices, l'incurabilité et la mort l'exception. La durée de la maladie est en moyenne de deux à trois mois. Exceptionnellement elle peut atteindre, dans les cas de guérison, vingt et vingt-quatre mois.

L'épuisement et l'anémie jouant un rôle considérable dans le développement de la folie chez les nourrices, il est indiqué d'établir de bonne heure une médication reconstituante et réparatrice.

Si le sevrage avait été la cause des accidents de délire, les purgatifs pourraient être utilement employés à titre révulsif. Les affusions froides, les stimulants diffusibles seront particulièrement dirigés contre la mélancolie. Pour combattre la manie, on mettra en usage les bains prolongés et les sédatifs de toute nature.

Devrait-on recourir à l'allaitement comme à un moyen curatif dans les cas

(1) Cazauvieilh, Mém. sur la monom. homicide {Ami. d'hyg. et de méd. lég. Paris, 1836, t. XVI, p. 139, l'e série).

où une femme est frappée quelques jours après ses couches d'aliénation mentale? Encore bien qu'il existe dans la science deux ou trois faits qui paraissent favorables à cette pratique, nous pensons, sauf plus ample informé, que l'allaitement, qui, par la débilitation qu'il entraîne, est une source fréquente d'accidents nerveux, ne saurait exercer une influence favorable sur la marche et la terminaison de la folie, que ce serait d'ailleurs compromettre gravement l'existence du nourrisson sans bénéfice aucun pour la santé de sa mère.

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