CHAPITRE II
DIATHÈSE DIPHTHÉRIQUE.
La purulence n'est pas le seul processus auquel puissent aboutir les maladies puerpérales infectieuses. Conjointement avec les formations purulentes, à côté d'elles ou indépendamment d'elles, nous voyons souvent apparaître les formations pseudo-membraneuses. L'étude que nous avons faite de la plupart des maladies des femmes en couches démontre clairement que le processus diphthérique accompagne ou suit presque partout le processus pyogénique. L'inflammation puerpérale des veines, des séreuses, des muqueuses et même des parenchymes, nous montre la diathèse purulente et la diathèse diphthérique s'unissant et se confondant de telle sorte dans les formes graves, que la description anatomique ne peut plus les séparer.
N'avons-nous pas vu dans la phlébite la tunique interne des veines se doublant de membranes croupales, lesquelles emprisonnaient un coaguluin fibrineux en voie de dégénérescence graisseuse et de transformation purulente ? L'inflammation des séreuses péritonéale et pleurale ne nous offre-t-ellc pas un exemple de la coïncidence presque constante des formations purulentes et des formations pseudo-membraneuses chez les femmes en couches? Le paragraphe que nous avons consacré à l'endométrite pseudo-membraneuse ne renferme-t-il pas un spécimen très-remarquable des manifestations de la diathèse diphthérique sur les muqueuses? Enfin les formations purulentes dont les parenchymes viscéraux peuvent cire le siège ne donnent-elles pas fréquemment lieu à des cavités susceptibles de se tapisser de fausses membranes? Il y a donc entre ces deux diathèses puerpérales, la pyogénie et la diphthérie, non pas seulement une coïncidence, un air de famille, mais une parenté réelle, puisque l'une ne marche presque jamais sans l'autre, ou plutôt puisque l'une est par rapport à l'autre une expression plus élevée de la phlegmasie.
Bien que nous considérions la purulence et la diphthérie comme deux étapes d'un même processus, la diphthérie étant l'étape la plus éloignée, on conçoit néanmoins que si la marche de l'inflammation est très-rapide, ce qui arrive si souvent dans les affections puerpérales, le. processus devienne presque d'emblée diphthérique sans avoir eu le temps d'être purulent. C'est ainsi que nous expliquons tous les cas où les fausses membranes se produisent sur une séreuse ou sur une muqueuse sans suppuration préalable.
L'observation suivante, recueillie dans mon service par mon ancien interne Chantreuil, m'a paru mériter d'être rapportée en raison des conditions sanitaires au milieu desquelles la maladie a pris naissance.
MALADIES DIATHKSIQUES.
Obs, CLIV, — Bronchite pseudo-membraneuse généralisée et thrombose ramifiée occupant Vartére pulmonaire jusque dans ses plus petites divisions. — Mort rapide. — Autopsie.
La fille D..., Eugénie, vingt-deux ans, domestique, née à Bonneville (Manche), entre à la Maternité le 30 avril 1866.
Il importe de faire remarquer que l'établissement avait été, au commencement de l'année, atteint par une épidémie très-grave. Sur la demande de M. Hervieux, on avait, à dater des premiers jours de mars, suspendu toutes les admissions; mais, comme il restait beaucoup de malades dans les infirmeries, la maison ne put être évacuée d'une manière radicale que le 20 avril.
L'intérêt sanitaire de la Maternité eût exigé qu'on laissât écouler, entre le moment de l'évacuation complète et celui de la réouverture, un laps de temps assez considérable. Malheureusement des raisons administratives que nous n'avons pas à rechercher obligèrent de précipiter cette réouverture, et, comme il était facile de le prévoir, des accidents puerpéraux, d'une gravité plus ou moins prononcée, éclatèrent chez les femmes auxquelles on donna les premiers billets d'admission.
Déjà plusieurs femmes en couches avaient été frappées des symptômes de l'empoisonnement puerpéral, lorsque la tille Dupuy fut reçue dans nos salles. Voici d'ailleurs le récit exact de ce que nous avons observé.
Primipare, habituellement mal réglée, enceinte de huit mois. Pneumonie à droite au sixième mois de la grossesse. Fièvre et toux pendant les deux derniers jours qui ont précédé l'accouchement.
Accouchée le 30 avril au soir d'une tille vivante. Délivrance naturelle.
Le mouvement fébrile, qui n'avait pas cessé pendant le travail, persiste après l'accouchement et s'accompagne de dyspnée.
Le 1er mai, décubitus dorsal impossible, en raison de la gêne excessive de la respiration. Orthopnée. Angoisse inexprimable à chaque inspiration. Fréquence des mouvements respiratoires. On perçoit à distance un siftlement laryngo-trachéal très-bruyant. Altération de la voix.
La percussion de la poitrine donne partout un son clair. A l'auscultation, affaiblissement du murmure vésiculaire sur certains points, son absence totale sur d'autres pendant l'inspiration, tandis qu'il est représenté par un gros râle trachéal pendant l'expiration. Ce râle est sec et très-sonore.
Battements du cœur fréquents et irréguliers. Pouls plein à 100. Chaleur vive à la peau. L'examen du pharynx n'y fait reconnaître aucune rougeur, auc une apparence de fausses membranes. Cet examen, répété à plusieurs reprises dans la journée, a toujours conduit à un résultat négatif. Le doigt, porté à travers la bouche et l'isthme du gosier, jusque sur les replis arythéno-épiglottiques, les a constamment trouvés intacts.
DIATHÈSE DIPHTHÉRIQUE. 1065
Rien d'anormal du côté du ventre et des fonctions digestives.
On prescrit un vomitif, des frictions irritantes sur la partie antérieure de la poitrine et même sur le cou, du bouillon et du vin de Bagnols. Les efforts de vomissement provoquent le rejet d'une certaine quantité de mucosités bronchiques spumeuses, mais pas de fausses membranes.
Dans la soirée, malgré l'emploi de ces moyens, l'oppression augmente, des signes d'asphyxie évidente se déclarent, la face est violacée, turgescente, les yeux font saillie hors des orbites; les muscles respirateurs se contractent convulsivement, le pouls est petit, les extrémités froides. On applique seize ventouses sèches sur la partie postérieure du thorax, des sinapismes sur diverses parties du corps.
Mais, en dépit de tous ces efforts thérapeutiques, la malade succombe dans la nuit, à quatre heures du matin.
Autopsie. — En examinant la trachée, le larynx et les bronches, on constate une vascularisation assez prononcée de la muqueuse de ces organes. Mais la lésion principale consiste dans l'existence de fausses membranes épaisses, adhérentes en certains points, flottantes en d'autres et remplissant complètement l'arbre aérien depuis les cordes vocales et même les ventricules du larynx jusqu'aux divisions bronchiques accessibles au scalpel. Ces fausses membranes ne présentent nulle part aucune solution de continuité, en sorte qu'on dirait un arbre pseudo-membraneux, concentrique à l'arbre aérien, le doublant pour ainsi dire, et le reproduisant tout entier, tronc, branches, rameaux et ramuscules.
En outre, l'artère pulmonaire est oblitérée par un caillot naissant du ventricule droit, dont il empêtre les colonnes charnues. Fibrineux, décoloré, résistant à son origine, ce caillot nous apparaît en partie jaune, en partie noirâtre au niveau du tronc artériel, d'un noir foncé dans les deux branches de bifurcation du vaisseau et dans les divisions ultérieures. JJai pu le suivre très-loin dans les diverses ramifications de l'arbre artériel. Les dernières que le scalpel ait pu atteindre n'avaient pas un millimètre de diamètre, et il y a lieu de penser que la thrombose ne s'arrêtait pas là. La concrétion sanguine arborescente ne présentait pas, elle non plus, sur un point quelconque de son étendue, la moindre solution de continuité. Aucune lésion dans le* autres viscères.
Ce que nous avons dit des conditions au sein desquelles se sont manifestés chez notre malade les accidents diplithériques, suffira largement aux hommes qui ont dirigé longtemps un service médical dans une maternité, pour comprendre l'influence pathogénique d'un milieu infecté sur la production de ces accidents.
Si cependant il restait encore quelques doutes dans l'esprit du lecteur, les faits que nous allons énoncer achèveront de dissiper les obscurités qui planent sur cette question.
1066 MALADIES DIATHÉSIQUES.
Ce n'est pas la première fois que nous voyons apparaître la diphthérie sous l'empire du miasme puerpéral.
Entre autres faits, que je pourrais signaler, je me rappelle avoir donné des soins, en 1863, à une jeune femme couchée au n° 8 de la salle Sainte-Marthe, et qui mourut subitement, dans un accès de suffocation, des suites d'une diphthérie généralisée. La marche des accidents avait été tellement rapide, que nous n'eûmes pas le temps de constater pendant la vie la nature du mal.
Comme chez la malade précédente, nous trouvâmes la totalité de l'arbre aérien envahie par des fausses membranes épaisses, consistantes, au-dessous desquelles on voyait la muqueuse rouge, enflammée, suppurante, comme la surface d'un vésicatoire. Mais de plus, le larynx et le pharynx étaient entièrement recouverts par la production diphthéiïque. Quelques parties du poumon étaient engorgées, et les deux plèvres contenaient une quantité assez notable de sérosité louche.
Aucune trace de péritonite ni de phlébite. L'utérus presque entièrement revenu à son volume primitif. Sa surface interne recouverte d'un mucus brunâtre, mais sans fétidité et sans mélange de pus. Le tissu du corps et du col utérin partout très-sain. Les ovaires, les trompes, les ligaments larges, à l'état normal. Rien dans les autres organes.
On ne pourrait objecter dans ce dernier cas que la maladie avait été apportée du dehors; car la jeune femme était déjà depuis longtemps à l'hôpital quand éclatèrent les premiers symptômes de diphthérie.
Veut-on une nouvelle preuve et plus convaincante encore, s'il est possible, de cette curieuse influence du miasme des maternités sur la génération de l'empoisonnement diphthérique ?
On sait que les plaies vulvaires prennent souvent un mauvais caractère et se couvrent d'eschares, tantôt grisâtres, tantôt blanches, mais le plus souvent noirâtres. D'autres fois, et c'est là le point sur lequel nous appelons l'attention, ces plaies se tapissent de véritables fausses membranes, suivant l'action du génie épidémique.
Ce n'est pas tout. J'ai vu maintes fois la surface des vésicatoires présenter de ces productions diphthériques sur une vaste étendue et avec une telle opiniâtreté, qu'elles se reformaient presque aussitôt après leur ablation, malgré l'emploi des modificateurs les plus actifs, tels que le nitrate d'argent, la teinture d'iode, le chlorure de chaux, le perchlorure de fer, etc.
Enfin, quand le miasme puerpéral sévissait avec cette violence qu'on ne connaît et qu'on ne conçoit bien que dans les établissements spéciaux, ce n'est plus sur les femmes en couches seulement qu'agissait le poison. Il étendait aux nouveau-nés sa redoutable influence, et l'on voyait périr ces malheureuses petites créatures, victimes de l'invasion du coryza pseudo-membraneux.