CHAPITRE III
Les épidémies puerpérales sont la conséquence nécessaire de l'empoisonnement puerpéral.
Une femme en couches tombe malade sous l'influence d'une cause individuelle ou générale, peu importe. Elle contracte une endométrite purulente par exemple. Les lochies prennent un caractère de putridité spécial. Voilà un foyer d'infection créé. — Supposez que d'autres femmes en couches habitent le même milieu. — L'infection d'une part, la contagion de l'autre, se chargeront d'élargir le foyer primitif, de multiplier les cas de maladies puerpérales. L'épidémie ainsi inaugurée dans une maternité peut régner plusieurs mois et même des années entières ; quelquefois même elle ne cessera ses ravages que si l'on supprime toute admission dans la localité où le foyer s'est établi.
Nous étudierons plus loin, avec tous les détails que cette question comporte, les causes qui entretiennent et propagent les épidémies puerpérales. — Mais il ne sera pas sans intérêt de faire connaître préalablement les épidémies les plus importantes dans les siècles qui nous ont précédé.
Les épidémies puerpérales sont à la femme ce que la guerre est à l'homme. Comme la guerre, elles moissonnent la partie la plus saine, la plus vaillante, la plus utile de la population ; comme la guerre, elles frappent les sujets dans la fleur de l'âge et répandent dans les localités qu'elles dévastent la terreur et la désolation. C'est à la politique qu'il appartient de nous préserver des calamités de la guerre, mais à la médecine est réservée la tache de prévenir et d'éteindre les épidémies puerpérales.
Ceux qui n'ont point assisté au lamentable spectacle d'une épidémie puerpérale ne sauraient concevoir le haut intérêt qui s'attache au problème que je vais essayer d'aborder.
11 faut avoir vu tomber sous les coups du fléau nombre de femmes jeunes , belles, vigoureusement constituées, indemnes de tout principe morbide antérieur à l'accouchement, pour comprendre qu'il y a là autre chose qu'une affaire de curiosité scientifique .
Avec beaucoup de bonne volonté, il ne serait pas impossible de saisir dans les auteurs anciens la trace de l'existence de quelques épidémies puerpérales. Mais ces notions sont trop vagues et les textes qui les recèlent trop obscurs pour qu'on puisse en induire rien de positif.
Ce n'est guère qu'au xvir5 siècle, mais surtout dans le courant du xvme, qu'on trouve des relations détaillées d'épidémies puerpérales.
Dans son Histoire médicale des maladies épidémiqiies, Ozanam rapporte qu'une
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affection inconnue jusqu'alors à Leipzig s'y déclara en 1652 et y régnait encore en 1(365. Elle attaquait les femmes en couches, et elle était si meurtrière qu'à peine en échappait-il une sur dix. Elle se déclarait souvent le lendemain de l'accouchement, quelquefois seulement le quatrième jour et principalement à l'époque de la sécrétion du lait, plus rarement enfin après le septième jour. Elle s'annonçait par un frisson suivi d'une grande chaleur par tout le corps, avec anxiété précordiale, inquiétude, céphalalgie, rougeur des yeux, légère sueur au front, à la poitrine et au dos. Les lochies diminuaient ou se supprimaient; les urines étaient claires, naturelles et légères, le ventre constipé. Ces symptômes étaient bientôt suivis d'une chaleur brûlante et d'une rougeur qui commençait à la région précordiale , au cou et au dos, et s'étendait ensuite par tout le corps. La peau devenait âpre et prurigineuse, le pouls grand et fort. Dès lors l'appétit se perdait; la soif était grande, le sommeil nul ou inquiet et troublé; les lochies se supprimaient tout à lait; une éruption miliaire couvrait tout le corps; les urines troubles déposaient un sédiment copieux; souvent elles étaient involontaires, les sueurs spontanées et quelquefois profuses, le pouls faible et inégal, la respiration difficile avec prostration des forces, délire, épistaxis, tremblement des membres, mouvements convulsifs et même épileptiques; les yeux devenaient troubles, et un catarrhe suffocant amenait une prompte mort.
Mais si la maladie devait tourner à bien, elle s'amendait vers le neuvième jour. L'intensité des symptômes diminuait, les forces renaissaient ; une moiteur et une sueur générales survenaient, accompagnées d'une diarrhée bilieuse et muqueuse ; la rougeur et l'aspérité de la peau disparaissaient; l'épidémie tombait en desquamation, et les malades revenaient à leur état de santé.
Le traitement consistait à provoquer la transpiration avec les infusions de Véronique, de chardon bénit, de fleurs de sureau animées avec l'esprit thériacal camphré ou avec celui de corne de cerf. Si prostration de forces, cordiaux et adjuvants des évacuations critiques qui avaient lieu du neuvième au onzième jour; diète appropriée (1).
Thomas Bartholin n'a l'ait que donner dans les Actes de Copenhague la nolice d'une épidémie puerpérale qui régna dans cette capitale en 1672, et dont il attribuait la cause au froid et à l'humidité qui régnèrent constamment cette année-là. Il ne nous a laissé aucun détail sur cette maladie (2).
En 1721, Van Swietcn donne pour certain que les femmes en couches sont exposées à contracter l'épidémie régnante et les diverses fièvres aiguës, outre qu'elles ont encore à redouter différents maux qui suivent l'accouchement et qui procèdent, soit de la rétention des lochies, soit de leur transport sur quelque organe essentiel, soit de la stagnation du lait dans les mamelles (3).
(1) Ozanam, Hist, mèd. des maladies épid. Paris, 1835, 2e édit , t. II, p. 14.
(2) Ozanam, loc. cit., p. 15.
(3) Van Swieten, Comment, in aphOr. de car. morb., aph. 1329, seq. 9.
La même épidémie qui avait régné si longtemps à Leipzig s'y montra de nouveau, ainsi qu'à Francfort-sur-le-Mein, en 1723. Elle attaquait les femmes en couches vers le deuxième ou le troisième jour de leur délivrance. Elle débutait par des frissons suivis de chaleur et d'une grande oppression, les lochies se supprimaient. Quelques jours après paraissaient des pustules miliaires , principalement sur la poitrine. Cette éruption était accompagnée de délire, de convulsions , et la plupart des malades succombaient du cinquième au neuvième jour.
Traitement stimulant. — Les vésicatoires et les ventouses sèches furent inutiles et même nuisibles. Hoffmann purgeait les malades avec ses pilules balsamiques ou la crème de tartre, la manne et la rhubarbe, pour rappeler les lochies, et l'on répétait les purgatifs à un jour d'intervalle jusqu'à ce que le cours de cette évacuation fût rétabli. Le troisième jour, si la fièvre était véhémente, on donnait deux fois par jour les poudres hézoardiques nitrées ou quelques poudres absorbantes ; on prescrivait les pédiluves et la saignée du pied. Quand l'éruption miliaire paraissait, on évitait les régimes échauffants ou trop rafraîchissants ; on donnait quelques gouttes de liqueur anodine ou des poudres tempérantes avec le cinnabre. La décoction de ràpure de corne de cerf, de racines de scorsonère ou de salsepareille formait la boisson des malades. Si le ventre était resserré, lavements avec une infusion de camomille nitrée ou aiguisée à l'aide du sel commun (1).
Dans l'hiver de 17^6, A. de Jussieu, Col de Villars et Fontaine ont observé à Paris, l'un dans la ville, les deux autres à l'Hôtel-Dieu, une épidémie qui sévissait sur les nouvelles accouchées.
La maladie commençait par le dévoiement ou une disposition au dévoiement, ensuite la matrice devenait sèche, dure, enflée, douloureuse, et les vidanges n'avaient pas leur cours ordinaire. Il survenait des douleurs d'entrailles, surtout vers les ligaments larges de l'utérus, avec tension du ventre, céphalalgie et parfois de la toux. Les mamelles se flétrissaient le troisième ou le quatrième jour après l'accouchement, et les malades mouraient ordinairement du cinquième au septième jour. A l'ouverture des cadavres on trouvait une sérosité laiteuse épanchée dans la cavité du bas-ventre, et du lait caillé attaché à la surface externe des intestins. La matrice était enflammée et il sortait des grumeaux de sang à l'ouverture de ses canaux. Dans quelques cas les ovaires paraissaient avoir été en suppuration (2) .
Au printemps de l'année 1750, Pouteau vit à l'Hôtel-Dieu de Lyon une maladie épidémique qu'il qualifie d'inflammation érysipélateuse du bas-ventre et qui attaqua plusieurs femmes nouvellement accouchées. Cette maladie se déclarait du troisième au quatrième jour après l'accouchement, et s'annonçait
(1) Hoffmann, Medicina rationalis systematka, 1725 ; et Ozanam, loc. cil., t. II, p. 16 et 17.
(2) A. de Jussieu, Col de Villars et Fontaine, Mémoires de l'Acad. roy. des se, 1740;
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foui à coup par les coliques les plus violentes sans aucun autre symptôme avant-coureur. A ces coliques se joignaient une diarrhée abondante et une tension considérable du bas-ventre. Là mort survenait promptement, ou bien il se formait des abcès très-étendus qui faisaient toujours succomber les malades, niais plus tard.
A l'ouverture des cadavres, l'épiploon avait l'épaisseur d'un doigt, présentait plusieurs points de suppuration putride et des adhérences avec le feuillet du péritoine qui tapisse les muscles abdominaux. Les intestins, unis les uns avec les autres par de légères adhérences, étaient boursouflés, d'un rouge vif et violet en plusieurs endroits. La matrice avait plus ou moins de volume. Le camphre donné à fortes doses pouvait seul s'opposer aux ravages de cette maladie. Saignées toujours infructueuses (1).
Delamotte rapporte qu'en 1713 une maladie épidémique à laquelle il n'assigne pas de caractère, enleva à Rouen et à Caen presque toutes les femmes en couches, même celles dont le travail avait été le plus heureux. 11 survenait une diarrhée avec tension et douleur du ventre, une petite fièvre qui augmentait promptement, et le délire. Les lochies étaient supprimées, les remèdes d'un faible secours (2).
Lepecq de la Clôture, dans ses Épidémies de Normandie, nous apprend que clans le cours de l'année 1767 il régna à Heugon, juridiction de Lisieux, une épidémie mortelle chez les femmes en couches, dont le nombre fut considérable cette année-là. Toutes périrent misérablement (3).
Van den Bosch dit qu'il est constant que les saisons humides et toutes les maladies qu'elles engendrent sont extrêmement funestes aux nouvelles accouchées, aussi bien que les constitutions épidémiques. 11 décrit une épidémie de lièvre mucoso-vermineuse, et fait observer que la diathèse mucoso-vermineuse peut donner lieu à la suppression des lochies, à celle du lait, à diverses métastases et à d'autres accidents redoutables (h).
Bikker rapporte qu'en 1766 et 1770 une maladie épidémique dont il ne donne pas la description fit de grands ravages parmi les nouvelles accouchées à Rotterdam. Il pense qu'elle était due à la mauvaise constitution de l'air (5).
Fauken donne la relation d'une épidémie qui régna à Vienne en 1771 et 1772 parmi les femmes en couches et qui fut très-meurtrière.
Après l'accouchement, la matrice devenait dure, gonflée, douloureuse; il y avait suppression des lochies, diarrhée, chaleur, soif, douleur de tète. Du troisième au quatrième jour, l'abdomen se météorisait , particulièrement vers
(1) Sédillot, Rech. sur la fièvre puerp. Thèse, Paris, 1817.
(2) Delamotte, Traité des accuuch. , 1765, pari, lit, liv. I, sect. net chap. u.
(3) Ozanam, loc. <:it., t. Il, p. 18.
(4) Van den Bosch, Htst. constit. épid. vermin., 1 769, p. 201.
(5) liikker, Raadgeeving oor den gemeencn rnan in netaad, § 391, p. 354.
Lhypogastre ; le lait disparaissait, les mamelles devenaient flasques, et du septième au huitième jour, les malades mouraient suffoquées.
A l'ouverture des cadavres on trouvait les intestins enveloppés d'une fausse membrane, plusieurs viscères et même la matrice portant des traces d'inflammation et de gangrène.
Le quinquina et le camphre étaient les remèdes souverains (1 ).
Storck, cité par Fauken, avait observé une maladie semhlable en 1770 à l'hôpital de Vienne. Par le quinquina et le camphre il aurait sauvé plus de quarante malades.
Van Dœveren a observé en 1767, dans les environs de Groningue, une fièvre putride épidémique parmi les femmes en couches. Elle commençait le troisième jour après la délivrance et se terminait par la mort le sixième jour, rarement plus tard. Les laxatifs unis au quinquina et le régime antiseptique furent employés avec succès comme moyen prophylactique (2).
Young rapporte qu'en 1773 une maladie épidémique s'était manifestée dans une saHe de l'infirmerie générale d'Edimbourg. Elle avait commencé vers la fin de février et attaqué toutes les femmes aussitôt qu'elles étaient accouchées ou seulement vingt-quatre heures après. Toutes succombaient, quelque fût le traitement mis en usage. Soupçonnant alors que la maladie était sous l'influence d'une infection locale, le professeur Young fit fermer la salle jusqu'à sa parfaite purification, et cette précaution fut couronnée de succès (3).
Stoll rapporte que dans l'été de 1777 toutes les nouvelles accouchées de son hôpital furent atteintes d'une maladie épidémique caractérisée par les symptômes suivants : immédiatement après l'accouchement, qui était généralement heureux, alternatives de frisson et de chaleur, lochies peu abondantes, douleurs cruelles de tout l'abdomen, particulièrement de la région hypogastrique, douleurs qui faisaient redouter le plus léger attouchement, langue hérissée comme de petits poils blancs, jaunâtres et quelquefois verts. Stoll croit reconnaître dans cette maladie la fièvre bilieuse qui dominait alors, il la traite par les évacuants et sauve tous ses malades (4).
En 1778 et 1780 il y eut à Berlin une épidémie de lièvre puerpérale qui, au rapport de Selle, enleva 8 malades sur 20 la première année et 7 la seconde. En 1778, elle exerça ses ravages pendant un mois et disparut ensuite subitement. Après la mort on a constamment rencontré sur l'épiploon, le péritoine et dans les interstices des circonvolutions intestinales, une bien plus grande quantité de matière purulente que les endroits enflammés ou gangré-
(1) Das in Wien in Jahrillï und 72 onfallende fœlungs Fischer,
(2) Van Dœveren, Primis lineis,de cognosc. mulier. morb., 1777, edit. 2, cap. 6, § 194, litl. x.
(3) Young, Pract. exmys on tlie rnanag. of pregnancy, etc., 1773, secl. 6.
(4) Stoll, Méd. prat., 1791, t, II, p. 66.
DE L'EMPOISONNEMENT PUERPÉRAL.
nés n'auraient pu en fournir, ce qui, selon Selle, ne laisse aucun doute sur la réalité' d'une métastase laiteuse.
Leake a vu régner épidémiquement la lièvre puerpérale à l'hôpital de Westminster et dans la ville de Londres pendant les années 1769, 1770 et 1771. Il trouva toujours à l'ouverture des cadavres l'épiploon enflammé et détruit en grande partie par la suppuration ou par la gangrène, la cavité abdominale contenant un liquide séro-purulent et une matière blanche, opaque, épaisse, due à la suppuration, les parties environnantes souvent phlogosées, l'utérus ordinairement sain. 11 induit de là que la cause de la fièvre puerpérale est l'inflammation de l'épiploon, mais il pense que la maladie peut prendre facilement le caractère putride par la putréfaction du liquide épanché.
La fièvre puerpérale est occasionnée, selon Leake, par l'impression vive du froid, les écarts de régime et le plus souvent les anxiétés de l'esprit. Elle se déclare du deuxième au troisième jour après l'accouchement par un frisson violent suivi de céphalalgie, insomnie, cardialgie, nausées, vomissements bilieux, langueur universelle. Pouls vif de 90 à 136. Langue blanche et humide, soif intense, diarrhée, douleur et tension du ventre, selles d'abord jaunes, muqueuses, puis noires et fétides, vomissements aqueux, porracés, noirâtres, langue âpre, déjections involontaires, ballonnement considérable de l'abdomân, douleurs propagées jusqu'à l'ombilic et à l'estomac, regard farouche, tremblement des mains, joues cramoisies, lividité des lèvres, sueurs gluantes et froides sur la face, le cou et la poitrine. Mort du cinquième au onzième jour.
Lochies ni suspendues, ni altérées; frisson arrêtant habituellement la sécrétion du lait, mais cette sécrétion reprend son cours avec assez de modération jusque vers la fin de la maladie pour cesser ensuite quand la mort doit survenir. Traitement : émétique à doses réfractées, émollients et narcotiques, s'il y a diarrhée; si putridité, quinquina et toniques (1).
En 1782, Doulcet fixa l'attention sur une maladie qui sévissait avec fureur contre les femmes en couches à Paris. Elle s'était manifestée, à différentes époques, tant dans la ville que dans les hôpitaux, où elle régnait presque toujours épidémiquement, mais, depuis 177/i, elle reparaissait chaque année et moissonna un plus ou moins grand nombre de malades. Si cette maladie différait, par quelques-uns de ses symptômes, de celle qui avait été observée à l'Hôtel-Dieu en 1746 par Ant. de Jussieu, elle lui était cependant très-semblable par les résultats. Effectivement, après la mort, Doulcet trouvait toujours dans la cavité du bas-ventre un épanchement bien visiblement de nature laiteuse, c'est-à-dire, composé d'environ deux on trois pintes de petit-lait et de gros morceaux de lait caillé pour l' ordinaire! fort blanc et dont une grande quantité était collée à la surface externe des intestins. Les parties solides du bas-ventre étaient plus ou moins altérées, la matrice absolument saine.
(1) Leake, Pmct. ûbserv. on the child-bed fever, 1781.
Symptômes constants. — Tout se passe a merveille jusqu'au troisième jour après l'accouchement : alors invasion brusque d'une fièvre peu forte. Pouls petit, concentré, accéléré; flétrissure des mamelles; météorisme et sensibilité du ventre, abattement des forces, écoulement naturel des lochies.
Symptômes particuliers. — Dès le début, frisson plus ou moins violent; vo» missemenl de matières vertes ou jaunes; dévoiement laiteux très-fétide; langue humide, limoneuse, quelquefois d'un jaune verdàtre à sa base; obscurcissement de la vue, visage décoloré. Ce symptôme augmentait d'intensité jusqu'au deuxième ou au troisième jour. La sensibilité de l'abdomen est au comble; alors diminution ou même cessation complète de la douleur. A ce calme trompeur souvent succède une petite sueur froide et gluante; les selles et les lochies sont d'une fétidité insupportable; le pouls est tremblotant et misérable ; il y a délire. La mort survient vers la fin du troisième jour ou au commencement du quatrième.
Quel (pie fût le traitement mis en usage, toujours il était impuissant et la mort frappait toutes les malades sans exception. La désolation était générale, lorsque Doulcet crut avoir trouvé le remède à cette cruelle maladie. Témoin des vomissements qui survenaient au début, il saisit cette indication, administra 15 grains d'ipéca en deux doses et répéta ce vomitif le lendemain. Le résultat fut une rémission notable des symptômes, et la malade guérit,
Doulcet lit depuis une heureuse application de ce traitement, modifié suivant les circonstances. Toutes les femmes atteintes de la maladie auraient guéri entre ses mains (1).
Le médecin milanais Cerri, dans un mémoire intitulé : Observationes quœdam de puerperarum morbis, deque ipsarum epidemica constitutione. a donné la relation d'une épidémie qui régna, sur la fin de 1786 et au commencement de 1 787, à Arzago en Lombardie, parmi les femmes en couches, sans en épargner aucune.
La maladie commençait le deuxième ou le troisième jour après l'accouchement, rarement plus tard, simulant la fièvre de lait ; mais bientôt chaleur à l'extérieur comme à l'intérieur avec langueur, prostration des forces, pouls fréquent et serré, région précordiale distendue; coliques; ventre tuméfié; visage pâle ; respiration gênée ; lochies supprimées, puis diarrhée colliquative et déjections involontaires. En même temps fièvre quotidienne rémittente, parfois intermittente et si obstinée qu'elle ne cédait à aucun remède. Tuméfaction des extrémités inférieures; émaciation des supérieures; ceci arrivait quand le mal passait à l'état chronique. Une phthisie consomptive amenait la mort le deuxième ou le troisième mois. Toutes les femmes qui échappaient à cette terminaison fatale étaient disposées à l'hydropisie. Pas de crise appréciable dans cette maladie qui était une fièvre lente puerpérale. Selles consti-
(1) Doulcet, Journ, de méd., 1782, t. LVI1I, p. 448.
DE L'EMPOISONNER! KNT PUKRPÉftAL.
tuées par des matières crues et bilieuses ; urines tantôt aqueuses, tantôt épaisses et safranées avec ou sans sédiment et peu abondantes.
Cette épidémie disparut eu juillet. Elle fut remplacée par une dysenterie qui, sur 700 habitants, en atteignit près de G00.
Traitement. — Boissons délayantes en abondance, vomitifs pernicieux; saignée nécessaire en un seul cas ; diète sévère ; chambres aérées ; infusion de tamarin ou limonade aiguisée avec la crème de tartre pour boisson; rhubarbe et tartre vitriolé ; fébrifuge de Hiverius et clystère avec la mauve ; purgatifs drastiques dangereux. Eaux d'orge, d'avoine, de seigle, d'oseille, de gramen avec l'pxymel simple ou l'oxycrat, ou l'eau simple aiguisée avec la limonade.
Si prostration des forces, vésicatoires et cordiaux, tels que le vin, le camphre, la liqueur anodine, l'esprit de corne de cerf succiné et les eaux aromatiques (1).
En 1793, John Klarke a donné la description très-détaillée d'une épidémie de lièvre maligne du genre des typhus, qui régna en 17iS7 à Pliô[>ital général des femmes en couches de Londres.
Invasion de la maladie du deuxième au troisième jour qui suit l'accouchement, ou même immédiatement après, par un frisson très-petit; diminution delà sensibilité; tintements d'oreille, quelquefois délire; indifférence des mères pour les nouveau-nés; face cadavéreuse, yeux ternes et égarés; sueurs partielles, visqueuses, répandues sur le visage ; langue blanche devenant promptement sèche et se couvrant ainsi que les dents, au bout de quelques jours, d'une matière brune; peau décolorée, relâchée, couverte d'une humidité glutineuse; chaleur presque naturelle, soif modérée; pouls de 110 à 130, puis de plus en plus fréquent, irrégulier, intermittent, faible et convulsif, puis presque insensible. Dans quelques cas, l'intérieur de la bouche, les amygdales, le pharynx recouvert d'aphthes, sécrétant un mucus gélatineux qui gène la respiration ; d'autres fois, éruption de taches pourprées précédant la mort.
Dès le début, tuméfaction générale du bas-ventre qui est bientôt le siège de vives douleurs. Au deuxième degré, diarrhée souvent excessive, gonflement considérable de l'abdomen, vomissements très-opiniâtres de matières vertes, noires, fétides; déjections alvines putrides; lochies ordinairement supprimées ; point de sécrétion lactée chez les femmes promptement atteintes ; affaissement des mamelles chez celles qui ont déjà éprouvé la révolution laiteuse.
Rapidité extrême de la marche de la maladie ; mort vers le troisième jour, quelquefoisle huitième au plus tard.
Autopsie. — Abdomen contenant plusieurs pintes d'un liquide séreuv ; intestins recouverts d'une substance sjlide peu adhérente, semblable a de la
(l) Ozainaro, loc- cil., t. II, p. 22.
lymphe coagulée. Les parties enduites de cette matière offrent très-rarement des traces d'inflammation, et cette inflammation, lorsqu'elle existe, se borne à quelques plaques d'une très-petite étendue. Les cavités de la plèvre et du péricarde présentent parfois les mêmes phénomènes : ovaires rarement phl'ogosés et seulement à l'extérieur; cerveau presque toujours intact.
Traitement. — Quinquina uni à l'opium à hautes doses, seul moyen utile quand le ventre est peu douloureux, ipéca. En cas de diarrhée opiniâtre, quinquina uni à la racine de eolumbo avec un grain d'opium toutes les quatre heures (1).
En 1799, la Société de médecine de Paris nomma une commission composée de MM. Allai), Lal'llsse et Sédillot père, pour aller observer une épidémie qui s'était manifestée à Creteil parmi les femmes en couches au moment du dégel et à la suite d'un hiver rigoureux. D'après les renseignements pris par la commission, on jugea que la maladie était une fièvre rémittente maligne et n'était due qu'aune mauvaise constitution de l'atmosphère. Elle cessa en effet au printemps, après avoir enlevé cinq femmes, les seules qui fussent accouchées avant celte époque (2).
Gordon nous a conservé l'histoire de l'épidémie qui envahit Aberdeen, depuis 1789 jusqu'en 1792; Dieu, celle de Holloway, près de Londres, en 1812 (3).
En 1816, les comtés deDurham et de iNorthumberland furent ravagés par la lièvre puerpérale ; elle parut surtout à Sunderland où pratiquait Armstrong, qui la décrivit.
Nous voyons encore des épidémies de maladies puerpérales sévir dans le Vorkshire en 1808, à Leeds, en 1809 ; à Edimbourg, en 182! ; à Dublin, en 1810 ; dans la Maternité de Great-Britain-Street, à Londres, en 1827 et en 1832 ; à Ayleslmry, en 1831 ; à Vienne, en 1829, 1833, 1836, 1837, 1862,
11 est même des établissements où l'on pouvait considérer les épidémies puerpérales comme existant à l'état permanent.
« La fièvre puerpérale, dit Collins, éclata pour la première fois sous forme d'épidémie à la Maternité de Dublin, en 1767 ; elles'y montra depuis dansles aimées 1776, 1787, 1788, 1803, 1810, 1811, 1812, 1813, 1818, 1819, 1820, 1823, 1826, 1828 et 1829(6). »
11 faut citer aussi l'épidémie d'Heidelberg, observée en. 1811 par Naegele et Bayrhoffer; celles deGlascow, signalées en 1819 par Burns, en 1821-1822, par Stirling ; les épidémies de. Londres, 1827-1828 (Gooch), 1827-1829 (Ferguson), 1819 (Kennedy), 1835-1838 (Ferguson); les épidémies de Rouen
(1) John Clarke, Pract. essai/s on the manag. of preynancy, etc., 1793, sect. 6.
(2) Allan, Laflîsse el Sédillot père, Journ. gén. de méd., 1799, t. VII, p. 413.
(3) Gordon, EJinb. med. and Sitrg. Journ., vol. XII, p. 3ti.
(4) Collins, Prat-t, treatise, on inidwif'ery, p. 380, ■ "
42 DE L'EMPOISONNEMENT PUERPERAL.
1843, 1844, 1845, 1846; les épidémies de Kiel, I8/18 (Michaëlis); Borne 1849 (Hermann), 1858 (Von Franque) ; Brakel en Westphalie 1852 (Disse) ; Dunkerque, 1854, 1855 (Zandyck) ; Prague, 1857 (Dor), 1859 (Hermann); Washington, 1858 (Pippinskoeld) ; Munich, 1858 (Kerschenteiner) ; Turin, 1858 (Giordano); Hurzbourg, 1858 (von Franque), Wurzbourg, 1860 (Weber).
Telles sont les principales épidémies qui ont régné aux xvne, xvm", xixe siècles.
On a pu voirque nos devanciers, tout préoccupés des questions de doctrines, telles que la suppression des lochies, la métastase laiteuse, etc., s'étaient particulièrement attachés à l'étude des symptômes et des altérations cadavériques, dans le but et dans l'espoir d'y trouver la réalisation de la théorie qu'ils avaient conçue ou de l'opinion qu'ils avaient embrassée touchant les manifestations pathologiques de l'état puerpéral.
A Paris, l'Hôtel-Dieu, la Maternité, l'hôpital des cliniques, etc., ont été visités par des épidémies aussi fréquentes que meurtrières, lesquelles ont donné lieu à des travaux importants, tels que ceux deDancc, Duplay, Botrel, Tonnelé, Voillemier, Lasserrc, Alexis Moreau, Nonat, Tarnier, travaux que j'aurai trop souvent occasion de citer dans le cours de cette étude pour qu'il soit nécessaire d'en présenter ici l'analyse.
Malheureusement ces travaux sont un peu entachés du reproche que j'adressais aux relations d'épidémies puerpérales du siècle dernier. Ils ont presque tous pour but de résoudre une question de doctrine, celle de savoir, par exemple, si ce qu'on a appelé la fièvre puerpérale est une maladie locale ou générale, si c'est une fièvre essentielle, ou si elle consiste dans une lésion matérielle, telle que l'angioleucite utérine, la phlébite, la péritonite, etc. Ce ne sont plus, il est vrai, les mêmes doctrines qu'au siècle dernier, mais ce sont toujours des questions théoriques pour la solution desquelles on néglige les points importants qui doivent nous préoccuper dans l'étude d'une épidémie, à savoir, les causes de l'épidémie et les moyens de la prévenir.
C'est dans le cours de ces dernières années seulement que les esprits se sont dirigés avec quelque activité vers l'étiologie et la prophylaxie des épidémies puerpérales. De louables efforts ont été tentés dans toutes les grandes cités de l'Europe par les administrations hospitalières, pour prévenir les désastres toujours croissants causés par le redoutable fléau.
En 1866, la Société de chirurgie a pris l'initiative d'une discussion appro fondie sur toutes les questions qui intéressent l'hygiène des maternités. Des hommes aussi compétents qu'autorisés, parmi lesquels je citerai mes savants collègues Tarnier, U. Trélat, Léon Le Fort et Jules Guyon, ont pris une part active à cette discussion qui a fixé des points importants, et dont l'administration des hôpitaux de Paris a fait profiter la population de nos maisons d'accouchement.
Avant l'ouverture de cette discussion, j'avais publié, en 1866, dans la Gazette médicale, un mémoire sur les épidémies puerpérales dont les conclusions
ont été en grande partie conformes à celles dans lesquelles se sont résumés les éloquents débats de la Société de chirurgie ; assurément, nous sommes loin de posséder la formule d'une prophylaxie souveraine. Il faudra encore bien des tâtonnements, bien des essais infructueux avant d'arriver à la possession de cette formule si désirable.
Mais ce sera l'honneur de notre génération d'avoir déserté les stériles discussions de doctrines, pour pénétrer aussi avant que possible dans la voie des améliorations hygiéniques qui doivent préserver les générations à venir du fléau des épidémies puerpérales.