ÉTAT DE FAIBLESSE CONGÉNITALE DES NOUVEAU-NÉS
Les accidents qui menacent le fœtus dans les derniers moments de la vie intra-utérine et qui se développent sous l'influence du travail de l'accouchement laborieux ou trop prolongé, ne sont pas les seuls dangers qui peuvent mettre en péril son existence. Il en est d'autres encore contre lesquels les soins que nous avons énumérés tout à l'heure seraient impuissants.
Ces dangers reconnaissent pour cause le développement incomplet d'un ou de plusieurs appareils essentiels à la nouvelle vie ; ces lésions sont le résultat d'une naissance prématurée ou de l'altération des annexes du fœtus qui sont devenus, — à une époque plus ou moins rapprochée du terme — impropres à son accroissement normal.
On a donné le nom de faiblesse congénitale à cet état dans lequel le nouveau-né semble impuissant à mettre en jeu les forces nécessaires à l'accomplissement de ses nouvelles fonctions.
Le plus souvent, ce qui frappe tout d'abord, c'est l'imperfection de la respiration; elle ne peut se faire d une manière complète. Les auteurs ont étudié cet état et l'ont décrit avec beaucoup de soin au point de vue physiologique et anatomique. L'enfant peut s'éteindre sans avoir poussé un seul cri ; si la vie persiste quelques jours, les cris sont faibles et voilés, la respiration fréquente et incomplète, l'enfant peut à peine prendre le sein et vomit le lait de sa nourrice; puis, progressivement, sa respiration diminue et il périt dans un état d'asphyxie lente. A l'autopsie, on trouve les vésicules affaissées sur des espaces plus ou inoins étendus du poumon ; d'autres, développées d'abord, sont revenues progressivement sur elles-mêmes ; l'organe, sur ce point, présente presque l'aspect du poumon fœtal ; on note le plus souvent des congestions partielles et des traces d'infiltrations séreuses.
L'intervention du médecin, en pareil cas, n'est pas très-active : on peut tout au plus faire subir à l'enfant, au moyen de la chaleur artificielle, une espèce d'incubation ; on l'entoure de ouate, de bouteilles d'eau chaude pour s opposer au refroidissement consécutif à une circulation peu active et qui pourrait devenir lui-même une grave complication. On choisit une nourrice dont le lait coule facilement pour que l'enfant ne soit pas contraint à de grands efforts de succion ; c'est tout ce qu'on peut faire pour 1 aider à vivre ; mais, le plus souvent, ces secours sont insuffisants, et l'enfant succombe. Telle est la cause que les auteurs assignent à la mort des enfants nés en état de faiblesse conyënitale: un arrêt de développement de 1 appareil respiratoire.
J'ai fait connaître une autre cause de mort non moins active, bien que beaucoup plus rare, qui me semble n'avoir point été signalée encore et que j'ai été à môme d'observer.
La respiration pulmonaire n'est pas la seule fonction nouvelle que la naissance impose au fœtus, la nutrition s'opère également au moyen d'un nouveau mécanisme, et les organes qui concourent à celte fonction peuvent avoir subi un arrêt de développement semblable à celui de la respiration. L'es-
tomac peut être inapte à la chimification, comme le poumon est impropre à l'hématose.
Plusieurs fois j'ai perdu, au bout de quelques jours, des nouveau-nés en état de faiblesse congénitale. Il était difficile d'attribuer leur mort à la lésion d'un appareil isolé, tout souffrait en eux ; l'enfant s'éteignait plus ou moins rapidement, en présentant des lésions de la respiration, mais aussi de la nutrition, et j'étais surtout frappé de ces derniers symptômes, qu'on a notés sans en caractériser la valeur. Cependant deux fois la situation s'est dessinée plus nettement ; dans ces cas, chez les enfants la respiration s'était établie, sinon avec vigueur, au moins d'une manière régulière et complète, la voix était claire et les cris persistants. Mais la nutrition imparfaite ne pouvait fournir à l'organisme des matériaux suffisants pour entretenir la vie.
Dans la première observation, qui date du mois de mai 1858, l'enfant était vertu au terme de huit mois ; l'accouchement prématuré avait reconnu pour cause une hydropisie de l'amnios. L'aspect du nouveau-né était celui qu'on observe en pareil cas : maigreur extrême, petit volume, face sillonnée de rides et portant presque le cachet de la décrépitude ; des vomissements et une diarrhée incoercible se manifestaient presque aussitôt qu'il avait quitté le sein. L'âge du sujet et son état de faiblesse ne me permettaient pas de faire une médication très-active ; j'ordonnai un peu do sirop diacode, un petit vésicatoire volant à l'épigastre; je modifiai de toutes les manières l'allaitement. Mais la médication, qui aurait pu être de quelque utilité dans un cas de maladie acquise, devait ne donner aucun résultat en présence d'une lésion de nutrition déterminée par un arrêt de développement organique. Au bout de six jours, le petit malade succomba. Pour moi, la cause essentielle de la mort fut l'inanition, et je ne considérai que comme épiphénomènes les troubles de la respiration qui survinrent le dernier jour.
Le second cas est plus intéressant, car là, j'ai pu aider la nature dans son développement, en nourrissant l'enfant d'une manière artificielle jusqu'à ce que l'organisme put se passer de mon secours. Je citerai l'observation avec plus de détails, parce que c'est, je crois, la première fois que ce résultat a été obtenu, et, pour cette raison, j'y attache une certaine importance.
Je fus appelé, le A mai 1859, à Passy, pour donner des soins à un jeune enfant, né depuis quatre jours, et qui se trouvait dans un état presque identique à celui du sujet de la précédente observation. La mère avait été assistée par madame Roulleau, sage-femme de Paris, dont l'intelligence et le savoir sont malheureusement trop rares dans sa profession. L'accouchement avait eu lieu à terme, mais le placenta présentait une dégénérescence fibreuse qui occupait presque les deux tiers de l'organe ; cela expliquait l'état de développement incomplet de l'enfant, qui ne dépassait pas, par son volume, un fœtus bien conformé de sept mois, mais qui lui était inférieur par son poids — 1,250 grammes. — Il avait la figure ridée, la maigreur extrême et l'apparence vieillotte déjà notées. La voix était faible, mais claire, et la respira* tien complète. La faim n'était pas étrangère à ses cris fréquents ; il prenait bien le sein de sa mère, excellente nourrice ; mais depuis le moment de la naissance le lait avait été vomi presque immédiatement après chaque repas,
des soins a l'enfaut. 687
et le peu qui n'était pas expulsé par cette voie était rendu en diarrhée' et traversait rapidement l'intestin presque sans autre modification que son mé- - lange avec la bile.
J'instituai le traitement déjà employé dans le premier cas, en ayant soin de prévenir la famille de la gravité du pronostic et du peu d'espoir que je fondais sur ma médication, qui fut continuée sans résultat jusqu'au 8. L'émaciation faisait des progrès, il y avait de la somnolence, la voix était plus faible, les cris moins fréquents; je m'attendais à chaque visite à trouver l'enfant mort, lorsque j'eus l'idée d'avoir recours à la pepsine. L'action de cet agent sur les aliments albuminoïdes est maintenant bien connue, c'est véritablement un médicament héroïque lorsqu'on l'administre dans les cas qui en réclament l'emploi. Je fis préparer un gramme de poudre de pepsine, divisé en dix paquets ; je préfère la poudre aux pastilles, comme possédant une activité plus grande , et son administration est plus facile. J'en fis prendre à l'enfant un paquet de dix centigrammes dans quelques gouttes d'eau sucrée, et la mère lui fit couler du lait dans la bouche, car il n'avait plus guère la force de prendre le sein. Jusqu'au 11 l'état ne se modifia pas d'une manière très-sensible, et je craignis que la pepsine ne fût arrivée trop tard. Cependant je ne perdis pas espoir, l'enfant vivait encore, ce qui indiquait au moins un état stationnaire, car il était arrivé à une de ces extrêmes limites qu'on ne peut dépasser sans mourir.
Le il, la diarrhée diminua d'une manière notable, la voix était plus forte, la succion plus vigoureuse. Le 20, la digestion était parfaite, les vomissements et la diarrhée avaient disparu sans retour. Mais la pepsine fut continuée jusqu'au 50 juin; à celte époque, l'enfant put s'en passer. Plus tard, il fit ses dents facilement, marcha à 15 mois. Aujourd'hui il a six ans; c'est un très-bel enfant, plein de vigueur et de santé..
11 est certain, dans cette observation, que le retour à la vie est dû exclusivement à la pepsine, car tout autre traitement avait été suspendu dès le début de son administration, et lorsqu'on examine la manière dont le mal a progressé jusqu'à cet état où une réaction vitale est presque impossible, on sera bien forcé d'avouer que les efforts seuls de la nature eussent été impuissants.
Lorsqu'on aura affaire à des cas de faiblesse congénitale avec arrêt de développement de l'appareil digestif, il faut employer le moyen qui m'a si bien réussi ; il sera même bon de le mettre en usage dans les cas complexes où la lésion portera en môme temps sur les appareils nutritifs et respiratoires ; peut-être parvicndra4-on ainsi à écarter une des deux complications qui menacent la vie des petits malades , et ce secours pourra , dans quelques cas , devenir suffisant pour que la nature fasse le reste.
J'ai employé la pepsine avec des chances diverses chez les nouveau-nés vigoureux, mais qui prennent le sein avec trop d'avidité ; il arrive parfois que leur voracité les mette dans un état d indigestion en quelque sorte permanente , l'est&n^ c s'accoutume à rejeter une partie du lait après chaque repas, et cette disposition persiste lorsqu'on règle l'alimentation en diminuant la quantité de lait qu'on laisse absorber à la fois au nourrisson. Dans ces cas, la
pepsine m'a le plus souvent réussi en faisant disparaître ces vomissements, qui, du reste, n'ont pas en général une grande gravité.
Sous l'influence d'un travail prolongé, ou par le fait de manœuvres ou de l'application des instruments, le nouveau-né peut présenter des lésions de diverse nature, telles que : céphalématomes, paralysie du nerf facial, fractures des membres ou du crâné, etc. Nous examinerons ces différentes lésions en traitant de la dystocie fœtaje.