PARTIE CLINIQUE (TRAITEMENT DE L'HYPERMÉTROPIE
nous ne possédons aucun moyen de changer la forme de l'œil, d'allonger son axe ou d'augmenter la force de son système dioptrique.
Mais, à défaut de la guérison radicale, nous possédons les remèdes palliatifs les plus efficaces. Ce sont, avant tout, les lentilles convexes. Ces verres, en ajoutant leur force réfringente à celle de l'œil, peuvent combler toute lacune de cette dernière, corriger n'importe quel degré d'hypermétropie. Bien plus, si l'accommodation est faible, ils viennent en aide au défaut de réfraction dynamique aussi bien qu'au manque de réfraction statique. En un mot, nous avons, dans les lentilles convexes, les moyens, non seulement de corriger tous les degrés possibles d'hypermétropie, mais d'adapter l'œil à toute distance voulue, en allégeant son accommodation de telle quantité que nous voulons.
Les verres convexes sont sans doute les remèdes les plus puissants et les plus précieux pour l'hypermétrope; mais ils ne sont un bienfait pour lui qu'à la condition qu'on les emploie d'une façon judicieuse; sinon, ils peuvent aussi faire du tort, comme tout remède actif. En effet, il faut considérer les lentilles convexes, et les verres de lunettes en général, comme des remèdes. A ce titre, ils sont destinés à seconder Vaction de la nature, mais nullement à la remplacer ou à la forcer. On en limitera donc l'emploi aux indications strictes; on ne cherchera pas à les imposera l'œil qui peut s'en passer, et on ne donnera pas à celui qui en a besoin, des verres plus forts qu'il n'est nécessaire.
Nous le disons ici une fois pour toutes, et en général pour chaque espèce de lentilles : l'usage des verres de lunettes, même bien choisis, n'a pas seulement ses avantages, mais aussi ses inconvénients. Ce n'est pas uniquement qu'ils déparent, reproche que ne lui font pas toujours seulement les dames, ni qu'on puisse les casser sur le nez et en recevoir un éclat dans l'œil. C'est certainement un grave désavantage, si le fait se produit; mais il ne faut pas oublier surtout que des verres se couvrent facilement de buée, de poussière, de malpropretés de toute sorte, et peuvent ainsi troubler la vue plus que leur effet réfringent ne l'augmente. De plus, leurs bords sont très gênants, et beaucoup de personnes ont la plus grande peine à s'habituer à ces cercles nuageux qui encadrent tout ce qu'elles regardent. D'autre part, leur action est toute différente suivant que le regard les traverse selon leur axe ou obliquement. Dans ce dernier cas, les objets fixés peuvent affecter les formes les plus bizarres, suivant le genre et la force des verres; ils peuvent paraître déplacés, dédoublés pour les deux yeux, pour un seul œil même, lorsqu'on regarde à travers les bords. Ce fait oblige le porteur de lunettes à diriger ses yeux autant que possible perpendiculairement à ses verres, et restreint ainsi le champ de leurs excursions. Il cherche à remplacer celles-ci par les rotations de sa tête, ce qui est bien plus compliqué.
Un autre grand inconvénient des verres de lunettes, ce sont les images de réflexion qu'ils produisent des objets situés en arrière d'eux. Ces images sont d'autant plus gênantes que les objets auxquels on tourne le dos sont
plus éclairés par rapport au fond qu'on regarde. Qu'on essaye, par exemple, de traverser, en partant des fenêtres, une pièce un peu encombrée et éclairée seulement par la lueur du crépuscule; on sera arrêté à chaque instant par les reflets des fenêtres, dont l'éclat détruit la faible impression qu'on reçoit des objets peu éclairés placés devant soi. Le même fait se produit d'ailleurs quand on lit avec une vive lumière placée en arrière et un peu à côté de la tête.
On s'abstiendra donc de donner des verres de lunettes sans nécessité absolue, ou sans qu'ils rendent aux malades des services tels que les inconvénients mentionnés disparaissent à côté d'eux.
Pour le cas qui nous occupe, l'hypermétropie, on n'aura recours aux verres de lunettes que lorsque l'asthénopie ou l'insuffisance de la vue le réclameront. Mais on ne les prescrira pas, par exemple, à ces hypermétropes jeunes et de degré faible, qui voient parfaitement de loin et de près, qui n'ont aucune trace d'asthénopie ni de strabisme.
Quand on ordonnera des lunettes, on le fera avec le plus grand discernement. Il ne faut pas s'abandonner à l'idée que, si le verre n'est pas assez fort, le malade reviendra en réclamer un autre, et que, s'il est trop fort, il n'aura qu'à s'en louer, parce que son accommodation sera moins fatiguée. Celui qui agirait ainsi se tromperait grossièrement. Il existe, entre la convergence et l'accommodation que l'individu a l'habitude d'associer ensemble, un rapport intime, qu'on ne peut troubler sans de graves inconvénients pour la vision. Et même celui qui ne regarde que d'un œil a pris l'habitude d'une certaine position de son corps, d'une distance fixe de son travail, d'une grandeur donnée des images rétiniennes, et d'un effort d'accommodation à peu près constant, toutes conditions auxquelles il ne renonce que difficilement, même lorsque son intérêt l'exige. Pourquoi l'y contraindre par des verres trop forts, lorsqu'il n'a rien à y gagner?
Le choix des lunettes est une opération délicate; il ne réussira qu'à celui qui, à des connaissances théoriques parfaites, joindra l'observation iateiligente de chaque patient. Il ne suffit pas de connaître l'action des lentilles à tous les points de vue, de même que le fonctionnement de l'organe visuel. Il faut savoir encore individualiser les cas, c'est-à-dire prendre en considération l'état de réfraction et d'accommodation, celui des muscles des yeux du malade, le but spécial auquel il destine ses verres, ses habitudes particulières, et mainte autre circonstance que nous enseigne l'observation attentive de la pratique.
11 n'est donc pas possible d'établir à ce sujet des règles à suivre aveuglément, répondant d'avance à toutes les questions et dispensant le médecin de réfléchir et de combiner lui-même. Nous croyons cependant pouvoir donner, pour l'emploi des verres convexes, un principe général qui nous guide depuis longtemps, et dont nous n'avons eu qu'à nous louer, surtout parce que nous ne fermons jamais les yeux aux exceptions d'aucune règle.