PARTIE CLINIQUE (MYOPIE TYPIQUE
Les degrés faibles de cette forme de myopie se distinguent extérieurement à peine de Temmétropie. Cependant les yeux affectés d'une myopie d'une dioptrie, ou déjà d'une demi-dioptrie, voient notablement moins bien à distance que les emmétropes, et acquièrent la même acuité visuelle seulement à l'aide du verre correcteur. Il n'en saurait être autrement, attendu qu'il n'y a pas d'accommodation négative, capable de diminuer la réfraction statique de l'œil. Cela n'empêche pas que ces myopes ne puissent parfaitement aller et venir et vaquer à leurs affaires, sans verres ; ils peuvent même tirer à la cible et devenir des chasseurs heureux. Seules les occupations qui exigent un maximum d'acuité visuelle à grande distance, comme certaines fonctions dans la marine, par exemple, leur sont fermées sans l'aide de leurs verres correcteurs.
Les myopes de degrés moyens ne sauraient se passer de lunettes dans la vie habituelle ; mais celles-ci leur donnent généralement une acuité visuelle parfaite. De plus, la vision à courte distance de chaque œil séparément est notablement meilleure que celle de l'œil emmétrope, et cela par deux raisons : d'abord, parce que les images rétiniennes du myope axile sont plus grandes que celles de l'emmétrope accommodé à la même distance (voy. fig. 1 12) ; ensuite, parce que le myope y voit avec un effort minime d'accommodation, ou même sans le secours de cette dernière, lorsque l'objet se trouve à son punctum remotum. Il fatigue donc moins son muscle ciliaire que l'emmétrope.
Mais le travail accommodateur par trop faible qu'exige la vision rapprochée du myope peut avoir aussi ses inconvénients. Nous connaissons les difficultés qui résultent, pour la vision binoculaire, chez l'hypermétrope moyen, de la disproportion des efforts imposés à l'accommodation et à la convergence.
Dans la myopie de degré moyen, il se produit quelque chose d'analogue, mais en sens inverse. Abstraction faite de l'écartement interoculaire, la convergence dépend, pour tous les yeux, uniquement de la distance de l'objet. Elle est donc la même pour le myope que pour l'emmétrope. Or nous avons vu que le rapport physiologique qui s'est établi entre les deux fonctions a pris pour base Tétat d'emmétropie, de façon que l'accommodation et la convergence sont toujours sensiblement les mêmes. Il ne faut donc pas s'étonner si le myope trouve une difficulté, d'autant plus grande que son amétropie est plus forte, à associer à la petite quantité d'accommodation que lui permet cette dernière le degré voulu de convergence. Il se trouve dans une situation analogue à celle de l'hypermétrope qui, inversement, ne produit qu'à grand'peine le surplus d'accommodation qui doit dépasser la convergence.
C'est ainsi que nous rencontrons des troubles de la vision binoculaire dans les degrés moyens des deux formes d'amétropie. Seulement, si r%permétrope tombe facilement dans un excès de convergence, chez le myope nous trouvons plus souvent la convergence en défaut. Une tendancè à la divergence se manifeste chaque fois que les yeux ne sont pas dirigés très attentivement sur l'objet de fixation.
Cette tendance devient de plus en plus difficile à vaincre. La divergence,
d'abord latente, ou manifeste pour une très courte distance seulement, devient absolue et se montre pour toute distance. Le strabisme divergent, qui n'existait qu'en puissance, est établi de fait. C'est ainsi que la myopie en elle seule, sans autre altération de l'œil, la myopie tijpique peut devenir une cause d'asthénopie et détruire l'harmonie dans le fonctionnement simultané des deux yeux. Remarquons, en effet, que celte tendance à la divergence, qu'on a confondue à tort avec l'insuffisance des muscles droits internes, peut être amenée simplement par le désaccord entre l'accommodation et la convergence, malgré l'état parfaitement normal de l'appareil moteur de chaque œil. Nous avons rencontré, en effet, chez des myopes de ce genre, des champs de fixation aussi étendus et de même forme que chez les emmétropes.
On peut se rendre facilement compte de cette divergence virtuelle, lorsqu'on fait fixer au myope un petit objet, une lettre, par exemple, ou la pointe d'une aiguille. Aussitôt qu'on exclut l'un des yeux de la vision, il se porte un peu* en dehors de sa position primitive, en diminuant sa convergence ou en divergeant même d'une façon absolue. On n'a pas besoin pour cela de couvrir l'œil tout à fait. Il suffit qu'on lui cache l'objet par l'interposition de la main ou d'un petit écran. On a même ainsi l'avantage de pouvoir contrôler directement la position de l'œil. Aussitôt qu'on enlève le diaphragme, l'œil reprend sa direction normale, au moins dans les degrés faibles, et lorsqu'on exhorte la personne à bien fixer. Au contraire, lorsque la tendance à la vision binoculaire s'est déjà relâchée, l'œil persiste dans sa direction vicieuse, parce que la diplopie qui doit nécessairement se produire ne gêne plus le myope, attendu qu'il a appris à supprimer l'impression rétinienne de l'un ou de l'autre œil. Tour obtenir la fixation binoculaire, il faut alors porter l'objet plus loin, à une distance à laquelle celle-ci s'opère avec plus de facilité. En le rapprochant ensuite graduellement sur la ligne médiane, la vision binoculaire, ainsi rétablie, peut se maintenir de nouveau jusque très près des yeux (1).
Lorsqu'on couvre et découvre successivement l'un et l'autre œil, le phénomène se produit alternativement sur chacun d'eux, et le mouvement de redressement qu'ils exécutent en se dirigeant sur l'objet ressemble tout à fait à celui du véritable strabisme. Lorsqu'on commence par couvrir un œil, et qu'on fait fixer l'objet ensuite, en le rapprochant graduellement, on remarque que l'œil exclu ne suit qu'imparfaitement le mouvement de convergence de l'autre, qu'à un moment donné il s'arrête, semble hésiter cl finalement diverge tout à fait.
Plus la myopie est élevée, plus ce phénomène est prononcé. Cela se comprend aisément. Chaque fois que, chez un myope, on exclut l'un des yeux de la vision binoculaire et qu'on fait fixer un objet situé au punctum remotum ou au delà, l'œil exclu n'a aucune raison pour se diriger sur l'objet de fixation.
(1) Laadolt, Les mouvements des yeux et leurs anomalies {Arch. d'ophlalm., l, p. 586, 1881).