PARTIE CLINIQUE (CAUSES DÉTERMINAiNTES DE LA MYOPIE
dans un état d'adaptation inexacte, s'il y fait attention. Et de fait, si mon voisin, qui, par suite d'opacités de ses milieux dioptriques ou d'altérations dans son appareil nerveux, n'a que la moitié de mon acuité visuelle, peut lire et écrire toute la journée, pourquoi emploierais-je aux mêmes fonctions ce degré d'accommodation qui me donne mon maximum d'acuité visuelle, si cette accommodation me coûte le moindre effort?
D'ailleurs, les preuves de ce travail oculaire sans adaptation complète abondent (1). C'est ainsi que nous voyons tous les jours des presbytes lire leur journal à une distance à laquelle il est matériellement impossible que leur vision soit nette. Je suis convaincu de même que, lorsqu'ils ne fixent pas, la plupart des hypermétropes relâchent une bonne partie, sinon la totalité de leur accommodation, qu'ils tendent même au delà du nécessaire pendant l'examen de l'acuité visuelle.
En tout cas, le fait qu'un individu « a besoin » d'une certaine quantité d'accommodation ne prouve nullement qu'il la mette enjeu.
De plus, on oublie toujours une chose : un hypermétrope d'une dioptrie qui désire voir nettement à 33 centimètres n'a pas besoin de plus d'accommodation qu'un myope d'une dioptrie qui, pour une cause quelconque, rapproche l'objet jusqu'à 20 centimètres. — Si la myopie est plus élevée, de 14 D, par exemple, il suffit que ce dernier rapproche l'objet de 16 millimètres en deçà de son punctum remotum pour que sa vision exige le même effort d'accommodation que celui de l'hypermétrope cité. En un mot, plus la distance de l'œil au punctum remotum est faible, plus l'accommodation est mise en jeu par le rapprochement du point de fixation en deçà de ce dernier.
L'influence de la contraction du muscle ciliaire sur la production de la myopie s'explique sans peine par la compression des vaisseaux choroïdiens, par l'hypérémie veineuse qu'elle produit au fond de l'œil, aussi bien que dans les procès ciliaires (2), hypérémie qui amènerait l'inflammation du tractus uvéal.
Mais ce n'est pas seulement dans les hauts degrés et la longue durée de l'accommodation qu'il faut chercher une des causes de la myopie; c'est surtout dans ses variations trop souvent répétées à de courts intervalles. Nous avons vu, en eff'et, p. 151 et 152, que chaque contraction du muScle ciliaire fait glisser la choroïde en avant, tandis que cette membrane se retire avec le relâchement de l'accommodation. Ces déplacements fréquents doivent nécessairement favoriser son inflammation, et nous avons fait remarquer au même endroit que les personnes atteintes de choroïdite et de rétinite se trouvent soulagées par l'usage de l'atropine, qui met au repos leur muscle ciliaire, et, par suite, leurs membranes oculaires.
Or nulle part les changements de l'accommodation ne sont plus fréquents
(1) Landolt, L'état actuel de la question de la myopie {Arch. d'opht., p. 47, 1884).
(2) Coccius, Heilanstalt fur arme Augenkranke. Leipzig, 1870 (voy. cet ouvrage, p. 153).
que précisément dans les hauts degrés de myopie, où la moindre variation dans la distance de l'objet entraîne immédiatement un changement notable dans l'état d'adaptation de l'œil. Pour peu qu'une couturière ou une brodeuse, myope de 10 dioptries, dont le travail ne saurait se faire sans une parfaite adaptation de l'œil, se rapproche de 3 centimètres trop près de son ouvrage, il lui faut de suite 3 dioptries d'accommodation de plus; la distance de 5 centimètres entraînerait même 10 dioptries.
Suivant l'opinion de de Graefe(l), on a cru devoir attribuer une haute importance, dans la production de la myopie, à ce qu'on a appelé Vinsuffisance des droits internes. On a désigné sous ce nom la tendance à la divergence qui se manifeste lorsque l'objet fixé se rapproche en deçà d'une certaine limite, ou lorsque l'un des yeux est subitement exclu de la vision binoculaire par un diaphragme, ou enfin lorsque cette dernière est suspendue au moyen d'un prisme qui produit une diplopie dans la verticale.
Ce phénomène se rencontre fréquemment dans la myopie (2). Et l'on a pensé que cette dernière pourrait en être la conséquence, en ce sens que l'excès d'innervation des droits internes que nécessite le faible développement de leur tissu s'accompagnerait d'un excès d'accommodation. Ce dernier exercerait l'action nuisible que nous avons exposée tout à l'heure.
Ici encore on est allé trop loin, aussi bien dans l'acceptation de cette doctrine que dans sa négation. Comme nous le verrons, en effet, on a pris souvent pour un symptôme d'insuffisance un phénomène qui n'avait point cette signification, et les opérations sur les muscles des yeux, qui ont été poussées à un excès considérable, n'ont rendu qu'exceptionnellement à la fois la convergence plus facile et la myopie stationnaire. Souvent, par contre, elles ont donné lieu à des plaintes très graves et très justifiées de la part des victimes (3).
(1) De Graefe, Arch. f. Ophth., II, i, p. 174, 1855; III, p. 308, 1857 ; VIII, 2, p. 314,
(2) M. Pfliiger {Luzemer Schulkinder , etc.) a rencontré des troubles fonctionnels des muscles droits internes dans 49,2 pour 100 des myopes examinés,
M. Schleich {loc. cit., p. 27 et suiv.) trouve, parmi 578 myopes : 7,0 pour 100 de strabisme concomitant, dont 5,3 pour 100 de strabisme divergent, 1,7 pour 100 de strabisme convergent. 16,4 pour 100 présentaient des troubles latents de l'équilibre musculaire, savoir : 4,7 pour 100 une divergence latente pour de près, 3,9 pour 100 une divergence latente pour toutes les distances, 2,0 pour 100 une divergence manifeste pour de près, 1,6 pour 100 une divergence manifeste pour courte, et latente pour grande distance, 0,4 pour 100 une divergence latente pour courte, et une convergence latente pour grande distance, 0,1 pour 100 une divergence manifeste pour courte, et une convergence latente pour grande distance.
(3) De Graefe, KUn. Monatsbl, p. 221, 1869. — V. OEttinger, Die ophthalmol. Klinik DorpatSy p. 86, 1871. — Rossander, Hygiea, 1870. — Wicherkiewicz, Compte rendu de la
1 Clinique oculaire de Posen, 1882. — Mooren, Fïmf Lustren, etc., 1882. — Abadie, Ann. d'oc, t. LXXXV, p. 64, 1880.— Tscherning, Arch. f. Ophth., XXIX, 1, p. 244, 1883.
Citons une observation instructive de M. Schneller, qui semble parler en faveur de l'influence de la convergence sur la progression de la myopie. Ayant pratiqué la discission de