‹ Traité complet d'ophthalmologieChapitre 167 sur 327 · PARTIE CLINIQUE (VISION DES ANISOMÉTROPES · texte numérisé non relu

PARTIE CLINIQUE (VISION DES ANISOMÉTROPES

le sens du sommet du prisme, on a la preuve que la fixation binoculaire existe (1).

Mais on a longtemps supposé que, nonobstant la fixation simultanée et précise des deux yeux, la vision binoculaire, c'est-à-dire l'impression stéréoscopique faisait défaut aux anisométropes de ce genre. L'existence de cette dernière est cependant facile à démontrer. L'épreuve la plus simple consiste dans l'expérience de Hering : on prend un tube d'environ 30 centimètres de longueur, aplati dans le sens vertical, de façon à ne laisser libre qu'une fente large de 15 millimètres, mais assez longue pour que les deux yeux puissent regarder ensemble à travers elle. Faisant fixer, un peu au delà du fond de ce tube une pointe verticale, située sur la ligne médiane, on laisse tomber des billes d'une certaine hauteur, en avant et en arrière de ce point de fixation. Si la vision binoculaire existe, l'observateur attentif saura toujours indiquer si les billes tombent en deçà ou au delà de la pointe. Si, au contraire, ses réponses ne concordent pas avec la réalité, on peut être sur qu'il ne jouit pas de la vision binoculaire (2).

C'est à l'aide d'expériences de ce genre qu'on a constaté d'une façon indudubitable que la vision stéréoscopique existe chez les anisométropes qui fixent correctement. On pouvait supposer dès lors qu'il leur était loisible de faire varier leur état de réfraction au moyen de l'accommodation, en se servant de cette faculté d'une façon inégale aux deux yeux. On pensait qu'ils pouvaient élever la réfraction du plus faible à la hauteur de celle du plus fort, et supprimer la différence qui existait entre les deux. Il n'en est rien cependant, et c'est là un fait extrêmement important à noter : Vanisométrope fait presque toujours le même effort d'accommodation des deux côtés. Il s'ensuit qu'il réunit en une impression stéréoscopique l'image rétinienne nette de l'œil adapté avec l'image diffuse de l'autre.

Cela n'empêche pas que l'œil le plus favorisé par sa réfraction ne conserve toujours une valeur prépondérante dans la vision. Si nous donnons à cet anisométrope un objet à viser, si nous l'engageons, par exemple, à placer un doigt à quelque distance devant lui, de telle sorte qu'il lui couvre juste un point éloigné, ces deux objets se trouveront toujours sur la ligne visuelle du meilleur de ses yeux. Il n'a qu'à fermer alternativement l'un et l'autre œil. S'il ferme celui qui est mal adapté, le doigt aura conservé exactement la même position par rapport à l'objet éloigné que lorsqu'il avait les deux yeux ouverts ; s'il ferme le bon œil, par contre, le doigt paraît sensiblement déplacé vers le côté opposé. De même lorsqu'il regarde à très grande distance ou lorsqu'il lit, c'est-à-dire lorsque la vision binoculaire n'a pas grande valeur pour lui, il remarquera à peine l'élimination de l'œil le moins bon par un objet qui lui masque le point de fixation, tandis que le même ob-

(1) Donders, loc. cit., p. 560, éd. angl.; p. 471, éd. allem.

(2) Nous avons décrit vol. I, p. 933 de cet ouvrage une amélioration que M. Donders a apportée à l'expérience de M. Hering et qui la rend plus exacte encore.

m LANDOLT. — RÉFRACTION ET ACCOMMODATION.

stacle le gênerait considérablement, au moins pour un instant, en se plaçant devant l'autre œil. Et, si l'exclusion du premier lui est très sensible lorsqu'il a besoin de sa vision binoculaire, celle de l'autre l'est cependant bien plus encore.

Il va sans dire que la valeur dans le travail commun de l'œil le moins avantagé dépend de son acuité visuelle, de la netteté et de la grandeur de ses images rétiniennes, comparées à celles de son congénère. Les deux derniers facteurs sont évidemment en rapport direct avec la différence de réfraction qui existe entre les deux yeux, c'est-à-dire avec le degré de Fanisométropie.

A ce propos il est extrêmement curieux d'observer combien grande peut être la différence entre les images rétiniennes, sans qu'elles cessent de se confondre en une impression stéréoscopique. Une personne emmétrope sur l'œil droit, hypermétrope de 3 D à gauche, qui a bien voulu se prêter à un grand nombre d'expériences sur Tanisométropie, a une vision binoculaire parfaite, quoiqu'elle dépense toujours de chaque côté une quantité d'accommodation égale. Or, dans ces conditions, l'image de son œil hypermétrope est tellement diffuse, que son acuité visuelle n'est que de 0,1, pendant que celle de l'autre est de 1,25. Nous nous en sommes convaincu, en couvrant brusquement le bon œil de notre malade. Il fallait un moment, le temps nécessaire pour la mise en jeu de ses 3 D d'accommodation, avant que l'acuité de son œil hypermétrope ne fût égale à 1.

Mais le degré de l'anisométropie peut être plus élevé encore, 6 D et plus, sans entraver la production de l'impression stéréoscopique. De Graefe a même trouvé qu'un œil privé de son cristallin peut coopérer avec l'autre à la vision binoculaire. La différence entre les deux serait de 11 D environ. Il est vrai que le cas sur lequel de Graefe fonde en grande partie son assertion concerne un enfant, opéré de cataracte congénitale, auquel il a été plus facile de s'habituer à la fusion d'images aussi dissemblables qu'à une personne devenue aphake à un âge avancé. Nos vieillards opérés de cataracte ne nous ont du moins pas semblé jouir d'une vision binoculaire bien certaine, i pas même avec la correction de leur anisométropie. Nous en exposerons | plus loin encore les raisons. 1

Quant à la différence de grandeur des images rétiniennes qui peuvent être ! réunies en une seule impression, notre anisométrope hypermétrope nous a [ dit fusionner encore parfaitement des images dont les diamètres sont entre eux comme 1 à 1,25, ou comme 4 à 5. Il est arrivé à ce résultat en corrigeant l'œil hypermétrope à l'aide de verres convexes faibles, qui, placés à une assez grande distance de l'œil, amplifient notablement les images rétiniennes. Cette expérience n'est d'ailleurs pas beaucoup plus concluante que si elle avait été faite par une personne non anisométrope qui, par des moyens optiques, se serait procuré des images différentes aux deux yeux. En effet, l'anisométrope a l'habitude de réunir une image diffuse avec une image nette, et non deux images nettes de différente grandeur. Seulement l'expérience

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