PARTIE CLINIQUE (ANISOiMÉTROPIE
est plus aisée pour lui, parce qu'il peut la faire avec un simple verre sphérique, ce qui n'est pas possible à l'isométrope.
2° Uanisométrope se sert allernativement de Vun et de Vautre œil, surtout lorsque l'un d'entre eux est emmétrope ou faiblement amétrope, l'autre modérément myope, et que tous deux ont une bonne acuité visuelle. Le premier œil est employé alors pour voir à distance, l'autre pour voir de près. La fusion binoculaire existe quelquefois en pareil cas, mais pas toujours.
Il arrive très souvent que l'anisométrope est loin de se rendre compte de la manière dont sa vision s'effectue, et, croyant disposer aux deux yeux d'une amplitude d'accommodation extraordinaire, il se flatte d'échapper aux lois les mieux établies de la physiologie de l'œil. Donders cite un exemple de ce genre : Un de ses amis, dont l'œil droit était emmétrope, l'autre myope de 7 D, se servait alternativement de l'un et de l'autre œil, suivant les besoins de son travail visuel. A l'âge de vingt ans, où tout le monde a 10 D d'amplitude d'accommodation, il semblait en avoir 17; son punctum remotum de l'œil emmétrope étant à l'infini, celui de l'œil myope se trouvait à
j— !—- z= i de mètre ou 6 centimètres, au lieu de 10 centimètres. A l'âffe de
soixante-cinq ans, alors que tout emmétrope ne voit qu'à l'infini, il voyait encore parfaitement à - de mètre, au punctum remotum de son œil myope.
Le mystère s'expliqua d'une façon très simple lorsqu'on couvrit successivement l'un et l'autre œil, et qu'on lui prouva ainsi que chacun d'eux ne fournissait qu'une partie du parcours d'accommodation, celle que la physiologie lui assigne. Aussi, si à vingt ans il pouvait voir distinctement depuis l'infini jusqu'à 6 centimètres, parce que le punctum proximum de l'œil emmétrope se trouvait encore en deçà du punctum remotum du myope, à soixante-cinq ans, il ne devait plus rien distinguer nettement entre l'infini et 14 centimètres (—V parce que ce trajet n'était plus parcouru par l'accommodation.
Nous avons rencontré plusieurs exemples analogues, notamment un savant des plus justement estimés de la Faculté de médecine de Paris. De son regard franc et ouvert, qui n'a rien de l'expression incertaine du myope, il vous reconnaît à la plus grande distance; ses cheveux blanchissent sans qu'il devienne presbyte, et jamais des lunettes ne dépareront sa figure sympathique. C'est qu'un de ses yeux est emmétrope, l'autre myope, et qu'il a pris l'habitude de s'en servir alternativement.
Une autre fois nous vîmes arriver chez nous un confrère âgé de cinquantesept ans, qui nous dit avoir porté depuis dix ans constamment les mêmes verres convexes, 2,5, aux deux yeux, pour voir de près et pour voir de loin. Il devait donc être hypermétrope. Mais, ce qu'il y avait d'étrange au premier abord, c'est qu'effectivement il avait une acuité visuelle normale à
grande distance et lisait encore à 40 centimètres ( — ) avec ses verres, ce qui
aurait fait supposer une amplitude d'accommodation de 2,5 D au lieu de I, qui est celle de son âge. En examinant, comme toujours, l'un et l'autre œil séparément, je trouvai qu'il y avait une hypermétropie de 2,5 à gauche, une hypermétropie de 1 D à droite. L'une de ses lentilles positives, 2,5, corrigeait donc l'hypermétropie de l'œil gauche pour la vision à grande distance, l'autre adaptait le droit à la distance du travail.
3" Une troisième catégorie d'anisométropes ne se servent que d'un seul œil, toujours du même, comme nous avons dit, l'autre étant absolument mis de côté. C'est ce qui arrive surtout lorsque, non seulement la réfraction, mais aussi l'acuité visuelle, sont très différentes pour les deux yeux. Le mauvais œil prend alors la direction que lui imprime le rapport de sa forme avec celle de l'orbite, l'équilibre de ses muscles, ou l'action synergique de ces derniers avec ceux du bon œil. Cette direction est, dans l'immense majorité des cas, anormale; il existe un strabisme, soit divergent, soit convergent. Le premier est la règle lorsque Tœil dévié est fortement myope. Le strabisme convergent se rencontre plus souvent chez les hypermétropes, surtout dans leur jeunesse. Nous en avons exposé plus haut les raisons. Quelquefois le strabisme convergent des hypermétropes diminue ou disparaît avec l'âge, ou se change même en divergence ; quelquefois il s'affirme de plus en plus par la contraction et le raccourcissement du droit interne.
Dans tous les cas, les mouvements de l'œil dévié n'accompagnent que très imparfaitement ceux de son congénère normal. Lorsque le premier diverge, il se porte quelquefois graduellement en dedans pendant la convergence énergique de l'autre, sans cependant se diriger sur l'objet fixé. Arrivé à un certain degré, il s'arrête, puis, la convergence du bon œil augmentant, il cède et retourne en dehors.
Quoique ne servant pas directement à la vision et ne contribuant en aucune façon à la perception binoculaire, un œil dévié peut néanmoins présenter un avantage pour l'orientation, en étendant le champ visuel de son côté. Il arrive aussi que l'œil abandonné et dédaigné renferme un trésor de vision, dont son possesseur ne se doute pas. Si maint anisométrope ignore qu'il regarde tantôt de l'un, tantôt de l'autre œil, maint autre croit un œil aveugle et perdu, simplement parce qu'il ne sait pas s'en servir. C'est le cas surtout lorsque l'organe exclu est fortement myope. Le malade est alors tout étonné lorsqu'en rapprochant le livre très près, on le fait lire avec l'œil « dont il n'a amais vu».
D'autres fois, au contraire, c'est la correction d'une forte hypermétropie ou d'un astigmatisme formidable qui rend l'usage à un œil ainsi négligé. Il est généralement trop tard pour rétablir en même temps la vision binoculaire ou seulement alternative. Elle ne renaît pas même lorsqu'on corrige la direction de l'œil par la voie chirurgicale. Mais le service qu'on rend à l'individu en rétablissant l'usage d'un de ses yeux n'en est pas moins grand, attendu qu'il n'estjamaissùr si un jour un accident arrivé à l'autre œil ne lui fera pas apparaître comme un véritable sauveur celui qu'il avait toujours laissé de côté.