I ANOMALIES. — GÉNÉRALITÉS
mode ou plus profitable pour l'individu. Dans ce dernier cas, les deux instincts antagonistes se livrent habituellement une lutte plus ou moins prolongée, avant que l'un d'entre eux l'emporte. Il se produit ainsi I une catégorie spéciale de troubles de la vision binoculaire, que nous I aurons à étudier séparément. Nous ne parlons pas ici des mouvements anomaux des yeux qui peuvent s'exécuter à l'état physiologique, lorsqu'on modifie légèrement, par des moyens artificiels, les conditions de la vision binoculaire. Nous les avons déjà mentionnés, et nous n'y reviendrons pas.
Si nous éliminons la première catégorie d'anomalies dans la motilité des yeux, qui n'a aucune importance pratique, puisque, dans les cas cités, la vision même est abolie ou momentanément supprimée, il ne nous reste que ! les deux dernières. Celles-ci revêtent une signification tout autre par la gravité des troubles qu'elles apportent dans le fonctionnement simultané des deux yeux. Ce sont ces deux groupes d'anomalies que nous allons d'abord étudier successivement; nous envisagerons ensuite les cas où 1 les mouvements binoculaires physiologiques, sans être réellement altérés, I présentent une tendance secrète à se soustraire aux lois qui les coordonnent.
; Les anomalies des mouvements des yeux, quelle qu'en soit la cause, se
i trahissent généralement, au premier aspect, par un symptôme dont nous devons dire quelques mots. C'est la déviation plus ou moins apparente d'un œil de sa direction normale, autrement dit, le strabisme (de aTpa6ô-,
j louche). Elle provient de ce que les deux lignes de regard ne se croisent plus au point de fixation, et elle est appréciable également à peu près
I dans toutes les directions du regard.
I Le strabisme, en dépit de son importance secondaire comme symptôme, I est un phénomène si frappant qu'il a servi de terme générique pour dési- I gner les différentes catégories que nous avons établies plus haut. C'est ainsi que la première est caractérisée parfois par le terme de strabisme dissocié; la seconde est connue sous le nom de strabisme paralytique ; la troisième, sous celui de strabisme 7îon paralytique ou concomitant. Lorsque la synergie normale des mouvements oculaires tend à se rompre, sans être définitivement sacrifiée, on parle d'un strabisme latent ou dynamique (1).
Lorsque le terme de strabisme est employé dans son acception la plus générale et qu'il sert simplement à désigner la position anomale d'une [ des lignes de regard, il s'accompagne de différents autres qualificatifs qui
(1) Nous préférons le terme de strabisme latent. Le mot dijnamique tend à faire admettre la théorie que l'altération en question est constamment causée par un simple trouble (l'innervation, ce qui n'est pas toujours le cas.
On désigne parfois le strabisme paralytique par le terme de luscitas, réservant le mot de strabisme à notre troisième catégorie.
expriment la direction dans laquelle a lieu la déviation. Supposons le regard dirigé vers l'horizon : le strabisme est convergent lorsque l'un des yeux est dévié en dedans; il est divergent lorsque l'un des yeux est dévié en dehors. Les expressions latines sursum vergens et deorsum vergens (qu'on peut traduire en français par les mots survergent et sousvergent) s'appliquent aux déviations de la ligne de regard en haut et en bas. On dit aussi parfois strabisme interne, externe, supérieur, inférieur. Enfin, la déviation pouvant se produire dans un sens intermédiaire, il existe aussi un strabisme oblique.
A part les cas de la première catégorie, où la vision est supprimée, où, par conséquent, aucun des deux yeux ne fixe, à part ces cas, le strabisme est toujours unilatéral, bien qu'il puisse affecter tantôt l'un, tantôt l'autre œil. L'un des yeux est, en effet, nécessairement employé à la fixation ; sa ligne de regard a par conséquent une direction normale; seule, celle de son congénère est déviée.
Le simple aspect des yeux d'un de nos semblables nous permet de juger de leur position avec une précision assez grande pour qu'une déviation, même légère, de l'un d'entre eux nous frappe aussitôt. Cependant, ce moyen de diagnostic du strabisme n'est pas suffisant dans certains cas ; il peut être trompeur dans d'autres. Pour s'assurer d'une façon sommaire s'il y a ou non strabisme, on fait fixer à l'individu un point quelconque, en lui cachant alternativement l'un et l'autre œil avec la main ou avec un petit écran. Si, pendant celte épreuve, les deux yeux restent immobiles, il est démontré que les deux lignes de regard étaient bien simultanément dirigées sur le point de fixation (en supposant que chacun des yeux ait une acuité suffisante pour voir celui-ci). Si, au contraire, chaque œil exécute, au moment où on le découvre, un mouvement quelconque pour se diriger vers l'objet de fixation, il est évident qu'il était dévié sous la main, et que la fixation binoculaire n'est pas parfaite.
Il est nécessaire d'avoir recours alors à une méthode plus précise pour déterminer le degré de la déviation, ainsi que son siège. En effet, bien que le strabisme soit localisé à un seul œil, lorsque ce dernier est employé à la fixation, il exécute un mouvement qui entraîne une excursion associée de son congénère. Celui-ci, par conséquent, se dévie sous la main qui le cache, pour reprendre sa position correcte lorsqu'il est rendu à la fixation. Cette déviation de l'œil sain pendant que l'autre fixe s'appelle déviation secondaire. Elle est sujette à des variations diverses, que nous examinerons dans les chapitres spéciaux.
Si les faibles degrés de strabisme échappent parfois au simple regard, ce dernier peut, par contre, trouver une déviation où elle n'existe pas; en d'autres termes, le strabisme peut être apparent. Ce phénomène est dù, suivant Donders, au fait que le centre cornéen, qui coïncide approximativement avec le pôle de l'ellipsoïde dont la cornée représente un segment, forme avec la ligne de regard un angle plus ou moins