‹ Traité complet de diplomatie; (volume 2)Chapitre 74 sur 82 · LETTRE AU BOI · texte numérisé non relu

LETTRE AU BOI

À la Haye , le i6 mai 1709.

La conversation. Sire, que j'eus hier avec le Pensionnaire, ne me fournit point encore de matière pour dépêcher un courrier à Votre Majesté ; car on attend l'arrivée de M. le duc de Marlborongh, et jusqu'à ce qu'il soit ici, rien ne sera diécidé

9«r tels propositions <p,e j'ai faites. La dernière ^ éhé de démolir les fortifications de Strasbourg. Le Peasioimaire me dit hier qa'il en avait parle à M* le prince Eugène comme d*an expédient pour laisser cette place à Votre Biajestéi sans donner ancan ombrage à l'empire ; qne sa réponse avait été qu'il no pouvait décider sur ces sortes d'affiiires sans consulter M* de Marlborougb ; qu'il croyait cependant que la démolition des fortifications de Stras^ bourg n'assurerait pas l'Allemagne , Votre Majesté ayant encore d'autres forteresses sur le Rhin. Le Pensionnaire appuya cette réflexion j et soutint que le Rhin seul devait servir de barrière entre la France et l'empire ; qu'autrement Votre Majesté ayant toujours une entrée libre en Allemagne, les États> voisins craindraient continuellement sa puissance.

Je me plaignis. Sire, de cette nouvelle prétention , et de la facilité qu'on avait ici à soutenir toutes les demandes que les ennemis de Votre Majesté Ravisaient de former sons le vain nom de barrière nécessaire. Je lui fis voir qa'U était inoui de vouloir ôter à Votre Majesté le droit d'avoir des forteresses pour la sûreté de son royaume , principalement quand l'empereur tenait, au lieu de l'empire, une garnison dans Philisbourg; que tout ce qu'on pouvait demanda à Votre Majesté était de démolir les ponts qu'elle avait sur le Rhin; et qu'elle voulait bien y consentir , ainsi qu'elle avait fiiit au traité de Riswick.

Je rappelai à cette occasion l'extrême différence que j'avais trouvée en arrivant ici , entre le plan que cette République établissait présentement , et le projet dont ses députés s'étaient expliqués à M. Rouillé ; que lorsque j'étais parti d'auprès de Votre Majesté , elle regardait (a réserve des royaumes de Naples et de Sicile pour le roi son petit-fils comme une condition réglée, et que depuis que j'étais ici, les contestations se fortifiaient tous les jours sur cet article.

Le Pensionnaire Toulut encore )u6tifiçr les dtfpulés de l'Etat ; mais rëclairci4semen.t était inutile , se rédoisant. au^ mêmes raisons rebattues tant de fois. Il soutint cependant arec autant de force qu'à l'ordinaire , les prétentions des alliés sur toute la monarchie d'Espace , et demeura ferme à dire que les Hollandais ne pouvaient se reUcher de leurs eng^gemens.

Le terme de barrière s'étend si loin y qu'il me^ dit que les royaumes de Napleset de Sicile étaient une barrière nécessaire pour le . Tirol •

Il est difficile de conclure lorsqu'on raisonne sur de |Kireils principes* Le Pensionnaire me dit que je traiterais peut^^tre plus fiicilement» peut-être même plus indépeu* damment des Hollandais y avec M* le prince Eugène et M* de Marlborough* Je répondis que le but de mon voyage regardant principalement sa République , j'aurais mieux aimé traiter sans eux avec lui et avec les députés de l'État* 11 re-* prit encore la même raison tant de fois alléguée de leurs engagemeus avec leurs alliés, et il ajouta qu'il était bien fâcheux que l'on eut commencé si tard la négociation.

Il est presque, inutile de rapporter à Votre Majesté ce que le Pensionnaire me répéta comme une nouvelle proposition , celle d'ériger la Franche-Comté en royaume , et de.le donner au roi d'Espagne pour dédommagement Quoiqu'un pareil projet, proposé sérieusement, irrite, je lui répondis, sans colère apparente , que si les provinces réunies à la couronne pouvaient être dânembrées , Votre Majesté n'aurait besoin ni de l'avis ni du consentement d^ ses ennemis pour en dis* poser en faveur des princes ses en&ns comme elle le jugerait à propos. Il insista sur l'extrême désir que l'empereur avait de conserver tous les États d'Italie , et sur l'obstacle invincible que lés Hollandais trouveraient à le dépcmtller du royasime de Naples au préjudice de leurs engagemeus. Nous parlâmes à cette occasion des intérêts de h maîsoB d'Autriche par rap-

port à la conserTation de la dignité impériale , de ses anciennes Yues sar l'Italie , enfin des vexations exercées par les troupes allemandes pendant IHiiyer dernier sor les États du pape et des princes de Lombardie. Le Pensionnaire arona sans peine qae la Hollande avait condamné cette conduite, moins à la vérité par compassion pour les princes d'Italie , que parce qu'on craignait ici que l'empereur , engagé dans une nouvelle guerre , ne fât plus maître d'envoyer ses troupes en Piémont pour l'ouverture de la campagne; qu'il avait cependant promis qu'elles 7 'seraient à temps , et qu'en effet il avait tenu parole.

c II paraît cependant, dit le Pensionnaire , qu'on ne craint c pas beaucoup en France les efforts de M. le duc de Savoie. • Je lui dis que M* le duc de Benvick ayant une bonne armée pourrait fecilement les rendre inutiles ; que selon les apparences, Votre Majesté aurait la supériorité en Allemagne et en Citalogne; qu'ainsi toutes les espérances de ses ennemis se réduiraient du côté des Pays-Bas. Il me dit que les forces des alliés étaient aussi très grandes de ce cdté , et qu'ils avaient lieu d'en attendre de grands succès.

Je ne rapporte point à Votre Majesté plusieurs circonstances inutiles de cette conversation ; mais en parlant de la situation présente des affaires de l'Europe , et portant nos vues sur l'avenir , le Pensionnaire convint avec moi que la maison d'Autriche , réduite è deux princes , pouvait aisément finir ; que M. le duc de Savoie deviendrait roi d'Es* pagne ; et je lui dis même plusieurs circonstances qui proa* vent que ce prince en avait toujours en la pensée et l'espérance. Je lui demandai si Pon serait bien content en Hollande d'avoir un pareil voisin maître des Pays-Bas ca-r tholiques : il me dit que quoique cette idée fût éloignée , if y aurait en ce cas des guerres entre la France et l'Espagne qui donneraient aux Provinces-Unies les moyens de se cpnseryer, si elles prenaient bien leur parti.

J'eus occasion dans cette confërencej de lai dire qae les embarras que nous trouyions à la paix seraient bientôt levés, si l'on roulait laisser TEurope en l'ëtat où elle est présen* tement; que le roi d'Espagne pourrait aisément abandonner la Sicile; et que la maison d'Autriche, acquérant tous les Etats d'Italie , serait satisfaite. Le Pensionnaire voulait me parler des projets qi^on ayait proposés pour assurer en ce cas le commerce dçs Indes; mais les idées en étant un peu effiicées, il ne distinguait pas bien la proposition que M* le comte de Bergueick ayait faite de celle dont le sieur Ménager était l'auteur. Il me dit que l'exécution d'un pareil plan était impossible , louant d^ailleurs le comte de Bergueick. Tout ce que j'apprends , Sire , est conforme à ce que le Pensionnaire et les députés de l'Etat nous ont dit à M. le président Rouillé et à moi , ensemble et séparément. L'idée de la paix est bien reçue ici , et fait plaisir aux peuples , que les taxes et les impositions font souffrir ; mais ils n'en souffrent pas assez pour finir la guerre, en manquant aux moindres des engagemens qu'ils ont pris ayec leur alliés. Ils croient que leur honneur et leur sûreté dépendent de la manière dont ils satisferont à leurs traités.

On est ici persuadé que le partage de la monarchie d'£s« pagne est impossible dans l'exécution ; et quoique les Hollandais craignent moins que les Anglais de yoir les royaumes de Naples et de Sicile possédés par unprince de France, il paraît cependant qu'ils se laissent entraîner par le torrent, et qu'ils aiment mieux penser comme les Anglais que de les contredire*

Melos est yenu ici : il m'a parlé comme tous ceux que j'ayais yus ayant son arrivée. Je l'ai questionné sur ces républicains et ces bien intentionnés dont ses lettres sont ordinairement remplies ; ce ne sont que des noms , tout s'é~ yanonit lorsqu'on yeut en approfondir la réalité. Enfin , Sire ) je serais déjà parti , si je ne croyais absolument né-

ceasaire d'attendre ici M* de Marlboroa^l Je ne crois pas le trouTer plus facile que ceux h qui j'ai parlé jusqu'à |»^eut ; mais au moins je n'aurai rien laissé qui n'ait été tenté , et Votre Majesté sera éclaircie des Téritablea intentions de ses ennemis.

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