‹ Traité complet de diplomatie; (volume 2)Chapitre 75 sur 82 · LETTRE AU ROI · texte numérisé non relu

LETTRE AU ROI

Du a a mai 1709.

La négociation dont Votre Majesté nous a chargés M. Rouillé et moi languissait : le Pensionnaire et le prince Eugène attendaient également le duc de Marlborongh, avant que de répondre aux offres que j'avais faites. Il arriva ici le 18 au matin , et depuis , Sire, le mouvement a été si grand, que je me suis vu contraint de différer d'écrire à Votre Majesté , ne pouvant l'informer que très incertainement di^ succès qu'auraient nos propositions. Nous voyons depuis hier qu'elles seront inutiles, et qu'après avoir contenté les Anglais et les Hollandais sur toutes les demandes qui intéressent ces deux nations, elles aimeront niieux rompre que de modérer les prétetitions que l'empereur forme tant en son nom qu'en celui de l'empire , et dé cesser d'insister sur la cession des places et des lieux que M. le duc de Savoie occupe en Dauphiné. Comme une afiaire aussi importante m'oblige à rendre à Votre Majesté un compte plus par tien* lier de ce qui s'est passé de principal depuis cinq jours., j'aurai l'honneur de lui faire savoir qu'aussit&t que le duc de Marlboroogh fut arrivé> je priai le sieur Pettekum de lui demander quand je pourrais le voir. Après qu'il eut consulté le Pensionnaire , et enveloppé de beaucoup d'excuses et de complimens laliberté qu'il prenait de me marquer une heure, et de ne pas prévenir ma visite , j'allai chez lui l'après-dinée. Si je rapportais à Voire Majesté toutes les protestations t[u'il me fit de son profond respect et de son attache* ment pour elle, et du désir qu'il a de mériter un jour sa

protection , je remplirais ma lettre de choses moins essen« tîelles qae celles dont je lui dois rendre compte. Se» dis-* cours sont fleuris : je remarquai dans ceux qu'il me tint beaucoup d'art à nommer M* le duc de Berwidi et M* le marquis d'Aiègre*. Je m'en servis , Sire, pour lui Êiire connaître dans la suite de la conyersation que j'étais informe de toutes les particularités de leur commerce ayec lui , et que Tos sentimens n'ëtaient point changes. Il rougit, et passa aux propositions faites pour la paix. Le Pensionnaire l'avait informe le matin de toutes les circonstances que M. de Marlborough n'ayait pu savoir depuis son départ de Londres. Je croyais qu'il n'aurait rien à demander pour FAngleterre, ëtant instruit des offres que j'avais faites à l'ëgard de Dun^kerque; mais il me dit qu'il .avait un ordre expriès de la princesse Anne d'insister particulièrement sur la restitution de Terre-Neuve; que cet article intéressait si virement toute la nation , que ee serait faire un plaisir personnel à sa maîtresse que de le régler comme article préliminaire.

Je lui avouai que les instructions de Votre Majesté nous manquaient sur ce point ; que véritablement j'étais persuadé qu'il ne romprait pas la paix , et qu'on pourrait aisément le régler, ou par des échanges, ou par des restitutions réciproques de la part de l'Angleterre. Il a conduit ici avec lui milord Townsend , destiné pour assister de la part de l'Angleterre aux négociations de la paix.

M. de Marlborough me dit que nous parlerions plus en détail avec lui Sur l'affaire de Terre-Neuve; il ajouta que ce même lord avait des ordres an sujet du roi d'Angleterre , qu'il nomma prince de Galles. Il témoigna une extrême envie de pouvoir le servir , comme le fils d'un roi pour qui, m'a-t-il dit depuis, il aurait voulu donner son sang et sa vie; qu'il croyait qu'il était de son intérêt de sortir de

* Personnages chargés de le séduire. Voy. tom. ii , pap. 63. .

France : et quand je demandai en quel pays il se retirerait y et comment il y subsisterait, il convint sur le y^remier article que ce prince serait le maître de choisir le lieu où il voudrait établir son séjour; qu'il y jouirait d'une pleine sûreté , et entière liberté d'aller oii il jugerait à propos.

L^article de la subsistance reçut plus de difficulté. Je lui proposai l'expédient du douaire de la reine : il m'expliqua les obstacles que les lois d'Angleterre apporteraient au paiement de cette somme ; il me pria cependant d'insister fortement sur cet article , lorsque lui et milord Townsend m'en parleraient dans les conférences que nous aurions ensemble. « J^ai , dit- il , un surveillant en sa personne , quoique ce « soit un fort honnête homme que j'ai fait choisir y et qui c est du parti des wighs : je dois en sa présence parler « comme un Anglais opiniâtre; mais je souhaite de tout mou « cœur pouvoir servir le prince de Galles, et que vos ins- « tances m'en donnent les moyens. »

Il me fit beaucoup de confidences de cette espèce , et toutes pour appuyer les raisons qu'il avait de résister à ce que je lui proposais* Il s'étendit avec ce même air de coofiance sur l'extravagance de sa nation » si folle, dit-il, qu'elle ne met point de bornes à ses idées ; qu'elle croit qu'il est de son intérêt et qu'elle est en état de ruiner la France, quoique les gens sages , mais qui ne sont pas les maîtres y soient persuadés comme .moi qn'il est temps de fiiîre une bonne paix.

Après de pareils discours , je n'avais pas lieu , Sire , d'attendre beaucoup de complaisance de sa part sur nn partage pour le roi d'Espagne. Ainsi je disputai vainement pour l'obliger d'en convenir: je proposai successivement Naples» ensuite la Sicile ; je rebattis toutes les mêmes raisons dites tant de fois au Pensionnaire et aux députés de cette République.

J'avais reçu la veille les derniers ordres de Votre Ma-

jestë , par le courrier qu^elle m'a renyoyë le 1 4 de ce mois» Le temps de conclure et deprëvenir la campagne me paraissait pressant: ainsi je crus qn'il n'y arait pins à différer de me serrir de la permission que Votre Majesté me donnait d'abandonner également toutes les parties de la monarchie d'Espagne. M* de Marlborough m'assura que c'était l'unique moyen de faire la paix , dont il continua de témoigner un extrême désir , ne songeant désormais, dit-il, qu'à vivre en repos, et regardant uniquement la main de Dieu dans les ayantages surprenans que les alliés ayaient eues pendant cette guerre.

C'était à cette main tonte puissante qu'il attribuait leur union si étonnante , que huit nations dont leur armée est composée pensent et agissent comme un seul homme. Et , continuant ayec la même modestie apparente , il me dit que si Ton faisait la campagne , ils ne seraient pas en peine de subsistances , et que leur flotte leur apporterait des grains qui seraient débarqués à Abbeyille»

Je ne fatiguerai point Votre Majesté en lui rapportant mes réponses. Il me proposa de yoir le prince Eugène , logé ayec lui dans la maison de railord Albermale. Il était sorti : je remis la yisite au lendemain; et, suiyant ce que nous avions dit M* de Marlborough et moi, j'allai chez le Pensionnaire. Je lui déclarai le nouveau sacrifice que Votre Majesté voulait bien faire en abandonnant , pour le bien de la paix , là réserve qu'elle avait faite jusqu'à présent des royaumes de Naples et et de Sicile pour le partage du roi son petit-fils. Je lui R^ voir l'importance de finir : j'eus lieu de croire quUl le désirait sincèrement, car il me parla lui-même de la nécessité dont il était de prévenir par une suspension les événemens de la campagne ; et jusqu'alors il avait été très éloigné de cette proposition.

' Je ne le trouvai cependant pas plus docile sur l'article du duc de Savoie : il me tint les discours ordinaires sur l'obli-

gation des imitais, et reprëséata si viTementl'acharnement de tontes les tilles de Hollande à maiatenir les promesses faites à ce prince , que j'eus lien de douter qu'il f&t possible dans la suite de yaincre la résistance que nons^ avions trouyëe sur cette injuste prétention. Il parla de l'Alsace , mais plus faiblement qu'à l'ordinaire , et faisant assez Toir que la conclusion ne serait pas éloignée s'il en était le maître t mais la république de Hollande s'est mise dans une espèce de servitude de la part de ses alliés*

Ndus convînmes que nous pourrions avoir une conférence cbez lui le lundi avec M. le duc de Marlborougb et avec le prince Eugène , et que de part et d'antre on cbercberait de bonne foi les moyens de conclure.

Je crus devoir rendre visite à M. le prince Eugène avant le jour de la conférence. M. de Marlborougb qui me Favait proposé , me conduisit à son appartement. Comme la conversation ne roula que sur des matières générales , je n'en rendrai pas compte à Votre Majesté. L'un et Fautre sont venus me voir depuis , et M. de Townsènd avec eux» '

La conférence proposée fut tenue le âo de ce mois cbez le Pensionnaire.' Il Poovrit par la récapitulation des points dont M. Rouillé , qui étiaît présent, et moi nous étions convenus avec lui depuis noire arrivée à La Hayei il ajdub, sur l'article -de l'abandon de l'Espagne-, que le roi de*Por-« ^gal demandait la confirmation d'un traité fait avec Votre Majesté an sujet de la rivière des Amazones. M . ]3.ouiHé était en état plus que personne de répondre à cette prétention non:felIe , ayant fait le traité 3 mais la questiOto parut si pea essentielle ^ que Fou convitit aisément de la remettre aux conférences générales de la. paix, et le Pensionnaire en fit lui-même la proposition.

Les deux ministres d'Angleterre expliquèrent les préten* tions de cette couronne. Les principales difficultés étaient levées ; les seules qui restaient regardaient la sortie du roi

delà Grande-^Brelagne hors- de Fraoce^sa subsistance, et Tartide de Terre-Neuve.

Ils ccAkT&irent sur la première -que ce prince, qa'ils nommèrent tonjours prince de Galles, choisirait comme il lai pkirait le lien de sa retraite, et qu'il y jouirait d'une entière Ubertë, et d'une parfaite suretë pour sa personne.

Milord Townsend expliqua , plus particulièrement encore que Mé de Marlborough n'avait feit , les dilficultës que les lois d'Angleterre apportaient au paiement du douaire de la reine. Ik se rendirent enfin à k proposition que je leur fis , ou de laisser le roi d'Angleterre en France comme il y avait été jusqu'à présent , ou de pourvoir à sa subsistance par tel moyen qu^on jugerait convenable , si la nation insistait à le &ire passer dans un autre pays.

Je proposai Famnistié/ pour les Anglais qui ont suivi le feu roi son père. L'opposition fut mëdiocre ; mais on convint de remettre cette question aux conférences de la paix , la discussion en étant trop embarrassante et trop peu importante aux affaires d'Etat pour la comprendre dans les préliminaires. M. de Marlboroiigh ajouta que si Ton réglait l'intérêt des particuliers ^ il avait ordre âe parler en faveur du duc :de Richemont , et de soutenir la prétention du duc d'Haoïilton sur le duché de Cliâtellorault.

Ils insistèrent sur k restitution de Terre-Neuve. Nos réponses furent conformes h ce que j'avais déjà dit sur cet article à M. de Marlborough, après avoir toutefois Mi comprendre l'importance de la pêche de Terre-Neuve pour fOrmep et pour exercer lin grand nombre de matelots en France* Nons:Convtnmeft que oet article n'empêcherait pas la conclusion de la paix. Ils dirent qu'ils avaient . ordre de . dteitiandèr que }ors(ja^elle serait faite on nommAtdes cotniDissaires' pour finir Paffaine de la baie d'Hudson : nous y eansentimes.

Ënfioryâire , l'Aïqjjfeterre et k Hollande étant satisfaites ,

noas arions lieu de croire que les prétentions formées sons le nom de FEmplre ne seraient pas ici d'^un assez grand poids poar empêcher nn bien aassi nécessaire à. tonte l'Europe que celai de la paix.

M. le prince Eogène dit aussi , en commençant son discours j que noas avions pris nos avantages en favorisant les Anglais et les Hollandais , pour les engager dans nos intérêts 5 mais malgré cette réflexion , il demanda non-seulement la restitution de Strasbourg ^ mais encore celle de toute FÂlsace. Le prétexte commun et rebattu tant de fois de pourvoir à la sûreté de l'Empire , et de borner pour toujours les desseins de la France , servit de fondement à cette prétention. Il distingua l'Empereur comme chef de la maison d'Autrithe, et comme chef de l'Empire : il convint que sa maison pouvait être satisfaite des offres faites par Votre Majesté, mais en même temps que l'Empereur devait en demander davantage comme chef de l'Empire , puisqu'il était obligé de pourvoir en cette qualité à la sûreté de ses membres* Ce fut sur ce principe qae roula une dispute vive , quoique les termes fussent mesurés de part et d'autre. Le prince Eugène confondit tonjours la destination qu'il prétendait ÎAive de l'Alsace: tantôt l'Empereur devait la posséder comme avant le traité de Munster , tantôt il semblait incliner à remettre les dix yilles en liberté , et à faire une disposition du landgraviat d'Alsace , qu'il n'expliquait pas* Les anciennes contestations sur l'autorité de landgrave et sur la préfecture des dix rilles revinrent sur le tapisr Enfin , tant de questions furent agitées sans en résoudre aucune , que , las de parler , chacun , se tut de part et d'autre.

Après un assez long silence , le sieur Boys , présent à k conférence aussi-bien que Wanderdussen , reprit , arec le ton d^orateor qui lui est ordinaire , qu'il faudrait passer à l'article du duc de Savoie. Je m'y opposai , comme étant

iaatile^de chercher on nouveau sujet de contestation quand nous étions arrêtés pour un point essentleL Deux heures sonnèrent, et la conférence finit. Non^demeurânies encore , M* Rouillé et moi , arec le Pensionnaire et les députés de Hollande* Je le priai de nous Ssiire expédier des passe-ports pour notre retour. Il parut sincèrement touché du peu de succès de la conférence* Il nous pressa plus vivement qu'à l'ordinaire de différer notre départ ; enfin , il ajouta une proposition assez emhrouillée de partager le différend sur l'Alsace , et que Votre Majesté voulût bien se contenter des droits que le traité de Munster lui donnait comme landgrave et comme préfet des dix villes , sans exercer une autorité aussi pleine que celle dont elle était en possession Nous étions si éloignés, que je crus inutile d'ajouter encore la cession de Strasbourg à tant d'autres que je me reprochais d'avoir faites f et dont je craignais de m'être expliqué trop légè-» rement*

Wanderdussen vint le soir chez Pettekum . à dessein de lui parler t c'est lui que j'ai cité à Votre Majesté dans ma lettre du i4 , et que je n'ai osé nommer, parce que cette lettre devait, être portée par la poste ordinaire. Il me dit que nous perdions trop de temps ; que l'animosité augmentait tous les jours ; que^ les États de Hollande , qui deyaient s'assembler le lendemain, seraient encore plus turbu* leus qu'à l'ordinaire , et que le plus grand nombre se porterait à la continuation de la guerre. Il gémit sur la feiblesse et Fincapacité du gouvernement présent; il m'en rapporla plusieurs particularités; il fit des pronostics sur les desseins des Anglais.pour l'avenir; enfin, il me parla avec tant de sincérité, qu'ayant éprouvé déjà qu'il souhaitait véritablenient la paix , je lui dis que mon dernier pouvoir s'étendait à remettre Strasbourg à l'Empire, pour devenir comme autrefois ville impériale; mais que je n'avais pas voulu prodiguer cette offre dans la conférence du matin, voyant TOME III. a6

bi^n , pir tons les raisonneiiiend que j^iTaÎB entendas , que cette nouvelle condescendance de Yotre Majesté serak aussi inntile qne les prëcédentes. Il avona que j'avais eu raison. Nous examinâmes cependant. M* Rouille et moi y ht réso* lotion que nous devions prendre pour le service de Yotre Majesté $ et voyant clairement qnUl était impossible de conclure aux conditions immenses que nous avions of« fÎBTtes, nous primes le parti d'épuiser les pouvoirs de Votre Majesté, et d'offrir encore Strasbourg, pour être tétnbli sur le pied de ville impériale. Nous convînmes avec le sieur Wanderdussen que M* Rouillé et mot nous trions le lendemain au matin chez le Pensionnaire , pour lui déclarer les dernières intentions de Yotre Majesté.

L'offre de Strasbourg ne satisfit pas entièrement le Pensionnaire, moins par rapport h lui-même, car je suis persuadé qu'il désire la paix , et qu'il aperçoit nos bonnes raisons , quoique tout le monde soit ici bien aveuglé par la passion ; mais il jugea vraisemblablement que cette der* nière offre ne contenterait pas encore les alliés de sa République , et nous voyons que ces mêmes alliés sont en quelque façon devenus les maîtres de h Hollande. Le Pensionnaire me dit donc quHi fiillait laisser Strasbourg fortifié en l'état où il est présentement : nous contestâmes , et les raisons ne nous manquaient pas. J'étais plus en peine , Sire y des pouvoirs de Yotre Majesté ; car il fallait donner une grande extension à ceux qu'elle m'a fiiit l'honneur de me Confier, et j'avais lieu de douter qu'ils me permissent de consentir à céder en méttie temps Strasbourg et le fort de Kelb , tous deux fortifiés comme ils le sont présentement. Toutefois le moment pressait; et f avoue à.Yotns Majesté ^e , prenant' sur moi de passer au-delà' des bornes qu'elfe m'avait prescrites , je n'étais pas sans quelque crainte que cette nouvelle proposition ne conduisît , ' comme elk le devait, à une entière conclusion.

Le PbifjoiiiMire me fit tou* cependant que nôas en éttoné encore âoignëB , insistant plus qtie jamais sur Tengi|;eiiient de ses maîtres avec le dnc de Savoie , et sur la nécessite oîi ils se troarsnt , en yerta de leur traité , dé proearer à ce prince la conserration d'Exilles et de Fenestrelie , de Cbanmont , et de k yalltée de Pragelas , en sarte que le motit Genèrre serye désormais die. barrière • entre la France et son pàjs.

Le Pensiennaire nous communiqua, et M. deMarlborough me le montra plus par1iculièi*emcnt ensuite^ que M' le dnc de Savoie prétend , en rértn de son traité , que ses alliés ajoutent encore à ce qu^il possède Briançon, Mont-Dauphin , le fort Barranic et Monaco.

Enfin 9 le Pensionnaire conclut qu'il irait sur-le-champ trouver M. de Miarlboroligh ; qu^il lui communiquerait Pcfire de Strasbourg y et que le soir nous nous assemblerions comme la veille»

En sortant y on me vint dire que M. de Mariborough avait envoyé chez moi , à dessein de me rendre visite : j'envoyai te prier de m' attendre chez lui à midi. La conversation commença de sa part par les mêmes protestations qu'il m'avait faites la première fois que je l'avais vu seul : il répéta ce qu'il m'avait déjà dit du désir qu'il a de mériter la protection de Votre Majesté après la paix. J'avais pen d'envie j Sire , de le flatter d'aucune espérance , ne recevant aucun secours de sa part. Je lui tins cependaât les discours que je crus propres à conserver les idées qu'il avilit formées, sans m' engager à rien de positif. Il est vrai qae lorsque je 'parlais de ses intérêts particuliers il rougissiiit, et paraissait vouloir détourner la conversation. Il me dit que le prince Eugène était fort embarrassé , ayant à satis&ire les princes dé FEmpire sur là restitution dé l'Alsace. Les raisons ne me manquèrent pas pour leur faire connaître que l'Empire était un vain nom qu'on employait

poar aatoriser one injuste prëteotton , et qae h plQ])Brt de ces princes seraient an jour bien fftchës de Toir PAlsace dëtachëe de k couronne , principalement si jamais elle retournait sous le pouvoir de la maison d^ Autriche i^

La conférence qui se tint le soir chez le Pensionnaire ressembla fort à celle de la Teille. La même question de FAlsace y étant agitée^ les discours furent à pen près les mêmes* M. le prince Eugène sMchnuffant y arança que TEmpereur ayait-un juste titre de prétendre présentement une province qu'il avait été obligé de céder par le traité de Munster y et que la force et le bon état des al&ires étaient des raisons suffisantes pour revenir contre les traités onéreux* Je demandai au Pensionnaire, et à ceux dont rassemblée était composée , s'ils convenaient de cette maxime , et si nous devions rétablir pour fondement de la pix dont il était question. M* le prince Eugène voulut expliquer ce qu'il avait avancé 5 et quoiqu'il en parlât bien, ses raisons furent très faibles. Il ne convint pas plus que la veille de l'état qu'il prétendait donner à l'Alsace : il dit seulement, sans se désister de la prétention pour l'Empereur, qu^elle pourrait servir au dédommagement que M. le duc de Lorraine demandait , et que l'Empereur lui avait promis , poor le Monlferrat. Il se plaignit du retardement que Votre Majesté avait apporté jusqu'à présent à donner un équivalent pour la prévôté de Longwy. £a6n , Sire, onépoose ici la querelle de tous ceux qui forment quelque prétention contre Votre Majesté : alliés ou non , ils sont amis , poorm qu'ils aient un sujet de se plaindre* Je crois présentement pouvoir dire à Votre Majesté que, suivant les discours que le Pensionnaire , M. le prince Eugène et M. le duc de Marlborough m'ont tenus depuis que je suis ici , il ^si très nécessaire de veiller aux desseins de M* le duc de Lorraine; dont les intentions et les démarches sont certainement très mauvaises.

La conférence finit sans aucun fruit. Le Pensionnaire eiK parut afflige* Nous demeurâmes quelque temps avec lui , M. Rouillé et moi. Il nous pria tous deux de chercher des expédiens pour se. rapprocher : nous lui fîmes voir qu'il n'était plus en notre pouvoir d'y contribuer, sitôt qu'on nous demandait l'Alsace. II revint encore à la proposition de réduire les droits de Votre Majesté sur le pied du traité de Munster ; mais en même temps il voudrait laisser à l'Empereur la ville de Landau , celle de Brisach , et le Fort- Louis. Nous ne pouvons , Sire , leur faire comprendre que les frontières de Totré royaume ne doivent pas être décou- ▼ertes ^ pendant qu'on laisserait aux princes voisins les moyens d'y pénétrer ; qu'étant aussi jaloux qu'ils le sont d'aToir pour eux et de procurer des barrières à leurs alliés, il est delà raifion de laisser au moins à Votre Majesté celles qu'elle a présentement.

Leur unique réponse , qu'ils ont répétée sans cesse depuis le commencement de cette triste négociation , est que Votre Majesté 9 pttittante comme elle est y n'a rien à craindre de ses voisins; que l'Alsace n'est pas une province de France, qne c'ett un pays de conquête : d'oU ils tirent la faiosse conséquence que Votre Majesté peut l'abandonner sans peine , ou tout au moins la tenir sur le pied du traité de Munster rectifié, terme inventé par Buys%

Leur optaiâtreté, Sire, est encore au moins aussi insupportable sur l^artide de M* le duc de Savoie. La pro^ vince de Hollande s'y intéresse si vivement , qu'il faudrait que les armes de Votre Majesté eussent remporté des avantages surpt^enans pour Fobliger à s'en désister. Le Pensionnaire , désirant concilier les esprits pour la paix , rendit compte hier aux Etats de cette province de la bataille que les. Portugais ont perdue, avant que de faire son rapport de nos dernières propositions. Malgré cette préparation, il y eut des v<nx pour cbtitributr encore à une augmenta-

tioDi de troupes , si elle était nécessaire pour contianer la guerre*

Comme nous voyons , Sire , que Dieu se réserye de h terminer , et ^e ce moment n'est pas encore yenii , nous comptons partir d'ici , M* Rouillé et moi, demain an soir , ou après demain : un plus long séjour y serait désormais inutile. Le prince Eugène retourne demain à Bruxelles , et M* de Marlborough part samedi : quand ils ne ser^t pins ici^ toute négçciaticm cessera* Nous verrons encore œ soir le }^ensiopi|iair4S , pour lui dire adieu.

Si la paix eût dépendu seidemept de l'artiiJe de M. le dnc de Savoie , et s'il eût été possible de convenir d'une suspension d'annçs moyennant le consentement de Votre Miajesté aux demandes de ce prince , j'ose avooer , Sire , que j'aurais pris sur moi de laisser ici M* le président Rouillé y et de lui dire d'attepdre de aouveaax ordres sur le compte que j'aurais eu l'honneur de rendre inoi^méme \ Votre Majesté de la stluption des affiires \ mais voyant q|ie |:ien ne finit ^çi , et qu'à mesure ^e nous accordons on nous fait d® nouvelles demandés > toute ^ppiirenee de lll^çiatioii . 9^6: pior^it. aussi inutile ^e eolitraire à la di'* gnité de Votre Majesté. Je suis bien £fbbé de n^avoir pas mieux répond« à la j^ajtistotion qu'elfe a bien voulu lé^ moigDcr de ipa conduite » fwir la dépèdie dont lelle m'a hanoré. QiM>iqi4e les diBppsitions qM nous avons trouvées, les dçmande^ qp^'oH neos a îvi^ » et les réponses que nous ^vons reçues , .seail)l^nt iiae justifier , je ne pois cependant croire qu^il vfy ait pas de ma fiiote de n'avoir pi» réussi, ayant d^s pQQVpjrs .aussi amples que cenx dont il a plu à Votre Afajesté 4q m'bonorec» Ainsi y jV)se la snpplitr de pardonner avpç sa bpiité ordinaire à mon incapacité , et de consid^r^r seulâoieiit mon . «èle et mon empressement à ob^ir à ses opfirès. J'#sp^ cependaal qqe la manière dont je les ai exécutés ne sera.ps^ elitièremtft âmitile à Votre

IVbjcsi^ : que ses sujets et ses ennemis seront ëgalemtnteoni Tainens qu'il n'a pas tenu à elle de les fiiire joair cte la paîz; qae les offres qu^elle a faites produiront des ohai^e* m^s foTorables dans les esprits i et que le sacrifice que Votre Majesté Toaiait faire attirera sur ses armes U bënëdiction de Dieu , si nécessaire au véritable bien 4e la Gbré-* tienté* Je n'ai point fait de mystère des propositions que nous ayons faites M« Rouille et moi ; j'ai cru qu'il convenait au service de Votre Majesté qu'elles devinssent publiqnes : ainsi ceux qui contribuent le plus aux frais de la guerre connaîtront qn!ils ne fournissent à tant de dépenses quQ {Kmr satisfaire l'amlùtion immocléi'ée de leurs alliés , et que cette même ambition* peut Ëiire perdre à leur R^publiqsia les grands avantages qu'elle était sur le point d'obtenir $ car nous avons déclaré plusieurs fois , et nous le déclarerons encore ce spir^ que toutes nos offres sont nulles aussitôt ^'elles ne sont pas reçues, et ^'çm nous laiase partir sans conckm.

Je sois avec un très profond respect » etc.

A la Haye , le aa mai 1709.

Je comptais, Sire , lorsque j^ai écrit ce matin la lettre que j'ai l'honnenr d^envojer è Votre Majesté , que nous partirions demain M* Rouillé et moi ; mais lorsque nous avons été ce soir chez le Pensionnaire pour lui dire adieu , il nous a dit que les aftiires étaient présentement trop avances pour nous séparer sans conclure. Toutefois , il n'en a pas facilité les moyens : la même contestation subsistis suv PaEticle de M. le dnp de Savoie et sur éelai de l'Alsace* Il prétend cependant &ire l'office de médiateur à Véffitd du aecond article; mais le seul expédient qu'il propose est de laisser à Votre Majesté las droits êfédOéê {wr le traité de Munster , o^cilf-à^diro œux dont les prii^oes de la maison d'Aatriohe joussàAiént en cpialilé de laUgrates d'Alsace et

de préfets des dix yiOes , et de feire démolir ', en ezé" ention du même traite , les forteresses bâties sur lès bords da Rhin depais Bâie jasqa'à Phillsboorg. C'est en yain qoe nous ayons opposé à cette prétention la raison de dire qpe les Hollandais n'ayaient ancnn intérêt , ni à la démolition de ces forteresses , ni à la restitution des prétendus priyiléges des dix yilles ; qu'ils n'ayaient jamais promis à leurs alliés de former et d'appuyer une pareille proposition; qu'elle n'est point demandée par les parties intéressées , et que les garans de la paix de Westphalie ne font aucune plainte sur ce sujet. Nous ayons inutilement répété qu'il fallait que Votre Majesté eût des forteresses en Alsace j pour garantir cette proyince de l'inyasion de ceux qui la youdraient attaquer; qu'on ne pouyait demander le rétablissement du traité de Westpbalie pour une partie , et en retrancher celle qui donnait à Votre Majesté la yille de Brîsacb , et le droit de garnison dans Philisbourg» La réponse ordinaire est qu'aucune puissance n'osera jamais attaquer Votre Majesté ; que ses propres forces la mettront toujours à coayert , et qu'il est nécessaire de contenter l'Empire pour conclure la paix. La réplique de notre part était aisée , nos ponyoira ne nou« permettant pas d'accorder les conditions que le Pensionnaire npua demandftit. Nous l'ayons dit; mais cependant y Sire , nous n'ayons pas refusé la conCérence qu'il nous a proposée pour demain au matin chez lui y ayec le prince Eugène , le duc de Marlborough , et les deux députés de FÉtat. £n yoîci le plan e on lira un mânoire que M. le président Kouillé a dressé » contenant tous les articles dont nous sommes d'accord ; chacun y fera> ses remarques , en sorte que l'on eonyienne de tout successivement. On examinera ensuite les moyens de régler la suspension d'armes j . afin de prévenir les éyénemens de la campagne ; et comme il restera deux articles que nous ne pouyons passer , sayoir eelui de M. le due de Sayoie et celui de l^Alsace, nous pri>«

mettooft d'envoyer un çourriép à Vetre Majesté pour sayoir incessamment ses intentions sar l'un et l'autre. Ainsi la sus-* pension aura lieu y ou bien les actions de guerre commen<^ oeront , lorsque Yotre Maijestë^aura dëetarë sa rolontë.

Si ce plan est suivi , je partirai d'ici imnaëdiatement après le nouveau courrier que nous dépêcherons; et M. Rouille en attendra le retour , pour recevoir les ordres de Votre Majestë*

Je passe ceux qu'elle m'a donnes , en diffërant de rompre toute négociation sur deux articles qu'elle ëtait bien ëloi-* gnëe d'accorder : ainsi je dois rendre compte à Yotre Majestë des raisons qui m'ont dëterminë à cette condescendance.

Nous avons considërë , M. Rouille et moi , que Fëtat des armëes de Votre Majestë , et celui dés grain& dans le royaume , ëtait , ou meilleur qu'on ne le dit , on malheureusement aussi mauvais que le publient tentes les lettres qu'on reçoit ici de France. Dans le premier cas, Votre Majestë n'ëtant point engagëe pài* la facilite que nous aurons eue d'alkr au-delà de ses ordres , en sera quitte pour dësavouer des ministres imprudmis , qu'une vaine crainte au^ pertes ^op loin ; et , quoique le malheur d'être desapprouvés d'elle Fût très grand pour nous y il n'est pas à comparer avec -celui dont le royaume serait menace, si Pëtat en ëtant tel que le» ennemis de Votre Majestë le publient y la paix venait à se rompre par le simple refus que nous aurions feit de vous demander des ordres.

Le temps nëcessaire pour les envoyer ne porte d'ailleurs ancnn prëjucbce aux aHiires de Votre Majestë : ses or^es pour la campagne n'en seront pas moins exëcntës ; et le retardenent ^ s'il y en a quelqu'un , sera plutôt nuisible à ses ennemis qo'à eUè-méme , car ce reste de nëgociation retient. en<9ore leurs gënëraox. Comparant donc, Sire , fll'aac6trf rutiUtë, et de l'autre les inconvëniens qu'il y

«nrait de r^fiiaer «baehuneat kt propetîtiema da Pensionnaire, fai cru qne F«Tantage aérait entièrement pour Votre Majeat^ , aaaus Im causer le moindre enibarras ni le moindre engagement; et €(ae a^I y avait du mal^ il ne retomberait que aor moi* l'eapère rendre compte à Votre Majesté, «yant la 6n de b aemaine , de Tëtat fixe oh je laisserai ici lea aflliirjea; et je anivrai immëdiaiement le second courrier que je compte lui dépécher» Le départ de M* le prince Eugène est dilTërë , à cavse de denx conférences qoe noos devons «voir demain le matin et le soir.

Page 1