DE L'ART DE NÉGOCIER
( Parlr célèbre SB H ALLBR.)
lUi h«c tatcr m diiibiî» d« rabiu agebuit , CrrUntet
Par le terme de nëg<K;iation , on entend communément i^rt de manier les affiiires d'État y en tant cp'elles regardent les intérêts respectifs des grandes sociétés, qui sont censées indépendantes, et se trouver entre elles dans la liberté natnrelle. Il n'est pas étonnant , que Féclat des aii&ires de cette espèce impose assez aux hommes , pour les porter à donner à l'art de traiter ces affaires , le nom qui devrait convenir à Fart de traiter les affaires en général^ qu'elles soient publiF ques ou particulières. C'est le plus grand intérêt d'une na» tion y qui décide de k valeur d'une idée , et c'est cette valeur qui est exprin|ée par les termes qu'on reçoit exclusivement dans une langue*
Cependant la négociation ne se borne point aux affiiires qui se traitent de peuple à peuple ; elle a lieu partout où il y a des différends. h concilier, désintérêts à ménager, des hommes, à persuader , et où il s'agit de faire réussir un dessein^ Toute la vie par conséquent peut être regardée comme ime négociation coutinuellç. Nous.avons.sans cesse besoin de gagner des amis ,. de ramener des ennemis^ de redresser des impressions désavantageiises ,. de fiiire entrer les hom-
— Tomes dans nos vues, et de nous seryir enBn de toas les ressorts propres à faire prospérer nos projets. Il est des affaires de particulier à particulier qui , par le choc des passions , par la contrariété des caractères , et par la différence de la façon de penser des parties, deyiennentsi embrouillées qu'elles ne demandent pas moins d'art et d'habileté pour être terminées y qu'un traité de paix entre les plus grandes puissances. J'ai tu traiter une bagatelle , qui , par la difficulté de réunir un grand nombre de personnes différentes d'état, de nation , de religion et de sentiment , occasiona autant de pourparlers , exigea autant de finesse , et causa autant de peine que l'affaire la plus importante.
Quoique l'art de négocier les affaires publiques ait mérité jusqu'ici , et mérite encore préférâblement notre attention, Fétendoe et l'utiltté de celui de trûter les affiires en général, deyraitnous engager à ne pas le négliger. Son examen sera d'aatmt plus nécessaire, que la théorie de la négociation , prise dans le sens le plus uniff«rsel , est commune aux nffiaires de toute espèce , et que la négociation publique ne diffère de la particulière qne par son objet, et par quelques nuances de Pexéciltion , accmnmodées à la diyersité des cireonstances. Il ne sera, donc pas inntile de &ire la recherche des règles de la négociation en général , et de les appliquer «lors .à la publiqde ayec les modifications requises*
A- cet effet , il est bon de donner -quelques principes relatifs à la théorie des passions , et je me bornerai aux prin* «âpansE, en fareur de la brièveté, et pour éviter les rëpé^ titioas.
Pour ne point Ifitonneir dans l'obsonrité , «t pour ne -point •tomber dans des inconséquences continuelles, ileBtknéis-* psnsable de se former une idée nette de l'affiiire à traiter , et d'en dresser un plan bien lié , et pour le fonds , et pdiir h». moyens les plus propres pour obtenir le but désiré» Il est des hommes naturdleodent inquiets , qui s'agitent sans cesse,
qii perlent leur inconstance d'objet en objet > et qui , tans àtstem arrêté^ s'occupent de tout pour paraître occupés* Ce défiiut gagne sourent ceux qui décident du sort des na-r tions. Une cour a des Tues ragues d'agrandissement; elle Teutse fiiire yaloir et jouer un rôle parmi les puissances , ou ma ministère veut immortaliser s<m nom par un rain bruit* Cette cour sera donc continuellement dans une action ineiB* CBce , s'occupera sans sayoir de quoi , et ses ambassadeurs , ponr parer le reproche d'inutilité , négocieront pour négoder. Qui plus est, quelques politiques ont voulu tourner m maxime cette inquiétude infructueuse ^ et donner pour règle qu'il ne &udrait jamais être sans négociation. Gepen^ dantà côté des contradictions et des incertitudes que cette TBÎneardeur de négocier met dans la conduite des États et i» particuliers , elle alarme encore à contre-temps ceux >Tec lesquels nous avons à traiter. En voyant notre agita* tioa , qu'ils ne supposeront point porter sur des riens , ils aons prêtent des desseins vastes et cachés, et se défient de 908 démarches les plus innocentes*
C'est en fixant y par un projet bien concerté, l'état de l'af* &ire en question , qu'on prévient ces inconvéniens* La sbt ffste combine ce projet pour le fond , et la prudence choi- Ât les moyens pour en assurer l'exécution. Dans les afbires particulières , la même personne qui tftche de feire réussir ua plan, est obligée encore à le former en entier. Â cet tfet, il est nécessaire de savoir Part de dresser un prc^et , «tde lier si bien ses différentes parties, qu'elles se prêtent «Q secours mutuel. Mais oetart est une science différente de k négociation , qui , à proprement parler , n'est que la wience des moyens pour mettre en exécution un plan dé}& tOQtformé.
Bans les affiiires publiques le cas est différent. Le négociatenr suit son instruction , foùdée sur un plan dressépar ^on souvonin , et il ne lui reste que :1a gloire d'une heureuse
éxecution des ordres de son maître. Mais quoiquUl ne puisse pas arranger son projet pour le fond de l'affaire , il n'aura pas moins besoin d'en former nn ponr faciliter la réassite dé son instruction. Il examinera tous les ressorts, il choisira ceux qu'il doit mettre enjeu, et il les subordonnera si bien entre eux , que ceux mêmes qui pourront manquer , contribuent au succès de son affaire. C'est dans ce choix , que sa prudence et son habileté triomphent. Il est difficile de donner des règles à ce sujet ; ce sont les circonstances qui présentent ces ressorts , qu'on ne peut pas forger à son grë; et tout ce que Part peut faire , c'est d'enseigner la manière la plus avantageuse pour les employer.
Si le plan est forme suivant la nature de Taf&ire , et suivant l'exigence des moyens pour son exécution^ c'est alors proprement que commence la négociation* De quelque espèce que soient ces moyens, ils se réduisent tous aux effets de la volonté des hommes. Les instrumens de la négociation sont par conséquent les hommes , et ses ressorts sont les actions auxquelles nous engageons les hommes pour concourir à notre but*
-^Les hommes ne sont mus que par les passions. Les actions mêmes qui paraissent au premier abord les plus éloignées de ce qu'on appelle communément action passionnée^ ont pour motif quelque passion déguisée. Un homme paraît céder uniquement à la force de la raison : sa conviction dépend d'un intérêt clairement aperçu , de l'intérêt d'être convaîncn; et l'intérêt est une passion qui découle de l'instinct pour la conservation. Un antre suit fidèlement les règles de la jus^ tice : cet amour de la justice est une passion mêlée de l'amour de la société et de la gloire , et nuancée encore par d'autres parties de l'instinct. Enfin la vertu même la pins pure est une passion composée dç tout ce que Pinstinct de l'homme a de plus relevé» Ainsi pour fiiire agir les hommes^ ponr les convaincre y pour les persuader , il est toujours
question de mettre en mouyement la passion qui doit déterminer la Yolonté y dans le cas donne.
Tons les hommes ne sont pas sujets aux mêmes passions, OQn'en sont point animes af ec une force égale. Suirant notre tempérament, la trempe de notre esprit, l'étendue de nos lumières , et la nature de nos habitudes , nous nous sentons entraînés plutôt par un penchant que par un autre , et ce penchant prédominant forme la base de notre caractère. Cependant l'empire d'une passion n'est jamais assez despotique, pour donner l'exclusion au reste des passions , etpoar les empêcher de nous dominer à leur tour , quoiqu'avec moins de ppuYoir. Ce mélange infiniment varié de passions quelquefois contradictoires j et l'instabilité de leur règne dans le même individu, forment la variété étonnante <ies caractères ; et sont la cause de l'inconstance dont on accase les hommes. Ainsi pour savoir quelles passions on peat mettre en jeu pour faire agir un homme , il faut étudierson caractère , et connaître la nature de son esprit , de ses habltodes , et de ses passions*
Cette étude mène à la connaissance de Pbomme , art également difficile et nécessaire. Il est des gens auxquels on attribue un instinct particulier pour se connaître en hom- "^cSiCtpa parle de cet instinct comme d'un don immédiat <le la nature. Mais ce don merveilleux, apprécié à sa juste ^kur, se réduit à une branche de l'esprit observateur, appu([Qé àThomme moral. L'esprit observateur , occupé sans ^e à déchiffrer les marques caractéristiques qui distinguent les êtres ctle$ phénomènes, porte la même attention >Qr les caractères et les actions des hommes , et devine ré-
ciproquement les effets par les causes , et les causes par les ^ets. La facilité à s^e connaître eu homme est donc fondée ^ des règles fixes , souvent imperceptibles , mais toujours iitrariables; et la pratique de ces règles est assurée par une
loQgoe expërieacQ oa pftruiiBsage réfléchi du monde , qui fournit on nombre infini d'objets de comparaison.
Le moyen le plus simple 9 et , à ce qu'il parait y le pins sûr, pour connaître les hommes y ce serait de les juger par leurs discours , par leurs écrits et par leurs actions. Mais dans nos moeurs^ le commerce de la parole est devenu si infidèle, qu^on ne pourra jamais fonder les jugemens sur les propos d^in homme, sans risquer de se tromper: onestpresqueconvenu taokeraenft de se payer en fausse monnaie. Les conséquences , tirées des actions , sont sans doute plus justes : il est impossible qu'un homme pousse assez loin l'hypocrisie, pour; maîtriser toujours ses passions , et pour les retenir longtemps sans qù-eUe s'échappent. Gepeiidant il est des hommes assez :&ux, pour en imposer pendant une partie de leur yie par des actions simulées , et pour empêcher que leur carac-i tère ne se manifeste par leurs actions. La dissimulation met] ainsi un -grand obstacle dans l'art de connaître les hommes , et cet obstacle devient d'autant plus considérable , que les gens accoutumés à manier des affaires , prennent insensiblement l'habitude de vernisser leurs propos , de masquer leurs idées , de voiler leurs penchans , et de cacher leurs actions d'une manière impénétrable aux yeux les plus perçans* Quoique la vivacité et l'imprudence les trahissent queLjaefoisy et leur extorquent des indices propres à les démasquer, ces occasions sont rares; et , pour connaître les hommes, il faut découvrir des marques encore plus sûres; et contre les- ^ëHes Phomme le plus dissimulé ne peut pas se défendra y ou contre les^jiœUes il est moins en garde.
Leoréateur a répandu sur tous les êtres vivans, depuis b plante jusqu'à l'homme , des signes extérieurs de ces êtres. Ces signes sont difIBérens dans chaque individu , et forment «me certaine physionomie variée à l'infini , et qui fait qu'aucun individu ne ressemble parfoitetidentà un autre individu
ai k même espèce* La bonté du créateur a voulu nous (kciliter la connaissance des êtres qui nous environnent 9 et nous précenter ces signes comme nn fil pdur nous empêcher de Qoos égarer dans le vaste labyrinthe de la création. tJn ■ojenaisé pour distinguer ce qui nous est utile ou nuisible y cbitnécessaire à notre conseryatîon.
Dans Phonune , ces signes sont encore plus diversifiés et pks marqués. Ils dépendent sans doute de la première confonaation, et de l'arrangement des organes destinés à répoadre aux opérations de l'ame. Cependant il est croyable fie Faction non interrompue des passions habituelles donne de nouvelles impressions aux organes, et altère leur constitation primitive. Quoiqu'il en soit, le caractère d'un homme eit peint sur son extérieur; et pour savoir lire ce caractbe, îlnc fiiut qu'avoir les yeux exercés par l'observation. B ne s'agit point de ces règles vagues et arbitraires , par lesfidles plusieurs auteurs prétendent enseigner à juger des qodités morales par quelques traits isolés d'un visage , ou pr quelque parties d'une figure. Il est question de ce composé de traits qui fiaiit la physionomie d'un homme , et de l'ensemble de son corps , qui forme son air. Dans ce sens , k physionomie, le sonde voix, le geste, la dëmarche, le nmiien , enfin tout Pextérieur d'un homme présente des indices îoÊiîUibles de la disposition de son esprit et de son canctère» II est autant qu'impossible de prescrire les règles de ce^e méthode de deviner les hommes , puisqu'elles dépendent des abstractions faites de remarques fines sur des objets presque imperceptibles. Mais on peut acquérir insen- Alement l'habitude de cette méthode , si , en vivant avec leancoup de caractères variés, on observe nettement les signes extérieurs ; si l'on compare ces signes avec soin pour en tirer des marques générales^ et si, enfin, «on applique ctt règles généralisées à des caractères inconnus, qu'on tâdte d'approfondir après pour vérifier la justesse de l'appli-
cation. Un homme attentif et bien exerce h cette ëtade , portera an premier coap-d'œil an jugement assez net y et d'autant plus certain y que la dissimuktion ne saura jamais altérer les signes imprimes par la nature.
Si l'examen de IVxtërieur ne suffit pas pour déchifErer un caractère , il est des indices , qu'on peut tirer des choses qui paraissent d'abord les plus indiffërentes* Les hommes ne se composent que dans des occasions importantes : ils se lassent de la gêne^ et se relâchent dans les occurrences ordinaires , 011 ils ne soupçonnent aucun danger de se trahir. Cependant rien n'est indifférent dans les actions les plus simples , etlV nalogie des idées , qui nous force à n'estln^er que les idées ressemblantes aux nôtres , arrache le secret des goûts de l'homme le plus caché* On jugera sûrement de son caraor tère par ses amis y ses connaissances , le choix de ses plaisirs et de ses lectures : on n'aura pas des indices moins sûrs par le jugement que cet homme porte de ceux qui l'enyiron* nent , des auteurs qu'il lit , et des opinions qu'il embrasse, ou qu'il rejette* L'analogie ou la dissemblance des idées perce partout , si l'importance du sujet ne ferme pas le cœur y qui s'ouyre aussitôt qu'il peut le faire sans conséquence. Supposé même qu'une dissimulation habituelle rende un homme attentif à toutes ses démarches et à toutes ses paroles, des questions détournées, des insinuations jetées sans ufFectation , des contradictions amenées à propos, dissipent le nuage dont il yeut couyrir son caractère , et le montrent au jour.
Si le caractère est connu, et si les passions dominantes sont données , il est question de la manière de les employer, pour faire agir ceux avec lesquels on a è traiter. II. est des règles qui conviennent à toutes les passions eu général: il en est qui doivent être appropriées à quelque passion particulière* De ce nombre sont celles qui regardent la passion de l'intérêt, prise dans la signification la plus étendue ^
eo tant qa'elle comprend le penchant pour tout ce qui est utile eu à notre fortune ou à nos plaisirs*
Dans les affaires , où il y a toujours un intérêt à discuter oa à obtenir, il est clair que cette passion doit jouer le premier rôle. On traite d'ailleurs à l'ordinaire arec des gens (Fan certain âge , qui , devenus insensibles à la plupart des passions, ne s'occupent plus que du soin de leur fortune. Cependant on se trompe , en supposant que tous les hommes agissent toujours suivant leurs vrais intérêts : les bornes de leur esprit ^ l'ignorance, le préjugé, le choc des passions, obscurcissent ou. éblouissent leur vue^ et causent âes méprises inattendues. Le faux intérêt est quelquefois si compliqué , qu'on a de la peine à le débrouiller. Les esprits médiocres sont très propres à saisir ces petits intérêts, et à seserrirdes petits moyens qu'ils exigent. C'est en ceci, je crois, que consiste la différence entre la négociation et Pintrigae, dont parlent tant d'auteurs sans l'expliquer. Le né* godateur cherche plutôt à ramener les hommes aux grands intérêts , et à les feire goûter à force de génie : Tintrigant , an contraire, profite des petits intérêts qu'il devine^ et qu'il trouTe , pendant que le grand homme n'en soupçonne pas Fexistence , ou qu'il dédaigne d'en tirer parti. Un honune très borné peut devenir habila intrigant ^ si la passion pour la fortune l'anime : ce n'est que le génie supérieur , qui*peut aspirer à la gloire de la grande négociation.
Ce sont en partie ces erreurs sur le vrai intérêt qui ont donné occasion à la maxime commune , que les petits esprits ne peuvent être convaincus que par de petites raisons. En d'autres termes, on pourrait dire , les hommes médiocres ne saisissent point la combinaison des grands intérêts , et , emportés par de petites passions , ils se forgent de bisses idées de leurs propres intérêts , et , par conséquent, il fiiut leur mettre ces petits intérêts devant les yeux pour les persuader. Ce cas estplus fréquent qu'on ne le pense ,
et les grandi ne sont pas plus exempts de ces fiiiblesses tpt» ne Test le Tulgaire. Le maréchal de Bassompierre, après la mort du cardinal de Richelieu , son persëcutenr , languissait toujours à la Bastille , sans que Tamour de la justice et de la gloire pût engager Louis XIII à le délivrer de sa prison , et à surmonter la honte d'aToir maltraite un homme qu'il avait aimé* Un courtisan fit entendre au roi , que le marechai prisonnier était entretenu aux dépens du roi , et cette raison yictorieusc valut au maréchal sa liberté*
Les petites passions qui concourent arec Fignorance pour produire ces méprises ^ sont en grand nombre , et de toute espèce. L'amour , famitié , la haine y la yengeance , la jalousie y l'envie y l'avarice , en un mot le cortège entier des effets de l'instinct mal gouverné , s'allient avec l'intérêt , le confondent et le font méconnaître. Dans les a&ires particnti^ res , on en voit journellement des preuves : dans les affiiires publiques même , cette observation n'est pas trop difficile à faire. Combien de petites causes des grands événemens ne nous présente pas l'étude réfléchie de l'histoire? Comlnen de révolutions ne voyons-nous pas causées par des rivalités, des aversions secrètes y des petites dbtinctions de ceux qui gouvernent les peuples ? Combien de fois l'intérêt des nations n'est-il pas sacrifié à des motifs , qu'on a honte d'avouer, qu'on cache avec soin, et quels postérité a de ia peine à deviner , tant ils semblent disproportionnés à leurs effets.
Heureusement la plupart des af&iresimportaiiles sont maniées par des gens éclairés, qui sont en état de connaître les vrais intérêts , et de goûter les raisons par lesquelles on les leur démontre. C'est avec des gens de cette espèce, qu'on peut employer les bons principes de la négociation , et qu'on peut mettre en œuvre toute la force du raisonnement. Il faut avoir beaucoup de lumières, de justesse dans l'esprit, d'ordre et de netteté dans les idées, pour trouver lesargu-
neiis qui arrachent la convictioa , pour arranger ces argu** nena dans une suite conforme à leur nature, et pour les exposer de la manière b plus frappante. Un homme qui a sa* pérîeurement cet heureux talent de bien raisonner, et de rûiTentîon dans ses raisonnemens , ne persuadera pas seule- ■eatlea esprits lumineux, mais il dominera encorde cette ehsse d'esprits froids, mais justes, dont l'imagination aorte ne fournit pas le nombre requis d^idées pour composer des preures, et qui cependant saisissent ces idëes , les oombioeat , et en tii*ent des conséquences aussitôt qu'on les leur présente. Les esprits de cette trempe ne peuvent pas se déterminer et se conyaincre par eux-mêmes i mais iksa?ent souvent le faire aussitôt qu'on vient à leur secours* Eofiii la vérité bien exposée triomphe de tout , si l'ignorance ou des passions contradictoires ne s'opposent pas à «m action*
Il est des esprits d'une autre espèce qui sentent les preu- Te8,qai entrent dans les vues proposées , qui peuvent être conTaincus , qui , malgré la conviction , restent pourtant âmsQiie indolence qui les empêche d'agir. Ce sont ces esprits paresseux , qu'on honore quelquefois du titre d'esprits Jules , et auxquels on attribue au moins le bon sens. On est noTent étonné de voir des gens assez éclairés pour distinguer clairement le pour et le contre d'une question , et pour découvrir les raisons décisives du parti à prendre , qui ont cependant de la peine à se déterminer , et qui tombent dans me irrésolution aussi nuisible dans les af&ires, que les (butes de précipitation. C'est l'absence des passions , cause de ce bon sens tant vanté , qui produit en même temps la conèdte incertaine , et chancelante des caractères froids, sur lesquels la chaleur des motifs ne feit aucune impression. Pour réussir auprès de caractères semblables , il ^Eiudra tâcbcr de les animer de quelque passion , de leur communiqoer ce feu vivifiant , ou de réveiller au moins quelque étîn-
celle cachée 80us les cendres» Il n'est point d'homme inaccessible à toutes les passions , et qai ne porte an moins en soi des germes toat prêts à pousser ^ si une main sait les dëyelopper.
L'absence ou.I'aiFaiblissement des passions est encore la raison du peu de service , et du peu de parti qn'on tire des vieillards. Maigre la sagesse et l'expérience qu'on leur sup- i pose , on voit languir les affaires entre leurs mains , et se ressentir de la décadence de ceux qui les traitent* La vieillesse, sujette à une crainte machinale qui mène à Pavarice» ne connaît qu'un intérêt borné , et n'est sensible qu'à l'intérêt proprement dit» Incapable de changer ses idées endurcies par Fâge , et d'en recevoir de nouvelles , elle devient opiniâtre et réfractaire aux meilleures raisons* Très difficile à persuader^ et encore plus difficile à remuer, un vieillard ordinaire ne peut être tiré de son inaction y que par un intérêt présent et sordide , si un hasard ne fait trouver quelque bout d'une passion avec laquelle il est encore à l'unisson. Il n'en est pas de même delà vieillesse respectable de l'homme de mérite, qui, semblable au soleil , éclaire encore après son coucher , et trace des sillons de lumière : l'homme supérieur, animé de l'amour de la vertu et de la gloire , est encore embrasé de ce feu divin quand toutes les passions subalternes sont éteintes , et cette ardeur durable lui inspire les forces nécessaires pour connaître la vérité, et la volonté poursuivre ses ordres. Â l'âge le plus avancé, il ne saura être ni opiniâtre , ni indolent, ni irrésolu : son ame ne connaît point d'hiver et jouit d'un printemps continuel.
Si les gens éclairés , mais froids , sont si difficiles à manier , que doit- on espérer de ces gens bornés , qui manquent également d'ame et d'esprit ? Un sot sans ame est le vrai roi des grenouilles delà fable. Également insensible à l'éclat de la vérité et à la chaleur des passions , il ne donne aucune prise sur lui; on ne sait oh l'entamer, on ne sait
comment percer dans on être aussi massif ; entoure da rempart de son impénétrable stupidité , il est àFabri de tous les coups. Il est des sots d'une autre espèce , dont Fimbécillité est accompagnée d'une foule de petites passions , et qui, malgré ce principe de vie , ne sont pas faciles à mettre en moutement. Accoutumés à concentrer leur attention sur queU qpes idées bornées, ils ne peuvent les envisager que du coté éclairé par la iaible lueur de leur esprit y et favorable à leurs passions. Ce défaut les rend indociles , opiniâtres , inaccessibles aux nouvelles idées , et à l'action des passions qui ne leur sont pas babituelles. Si Pon ne trouve pas le moyen de détourner imperceptiblement le torrent de leurs passions , et de lui en substituer un autre , on ne pourra ja« mais les faire agir suivant un plan qui ne leur est pas fami« lier. On peut dire des sots en général , ce que Balzac disait des femmes des bords de la Charente : ils n'ont pas assez d'esprit pour être trompés. Il est toujours plus aisé de persuader et de gouverner un homme d'esprit, qu'un sot décidé. Ce dernier ne présente rien de stable , aucun point d'appui sur lequel on puisse se fonder : on croit l'avoir ga- ^é , il échappe dans le moment , et chaque nouveau venu le domine à son tour; un sot même, mieux qu'un homme d'esprit, tant l'attraction entre les esprits de la même classe est puissante.
Il est évident, par ce qui vient d'être exposé, qu'il ne suffit pas de convaincre les hommes , et qu'il est nécessaire de remuer leurs passions dans tous les cas possibles. Elles sont excitées puissamment par un intérêt manifeste et présent ; mais ce cas ne peut pas entrer dans notre examen , puisqu'il n'est pas commun , et qu'il n'exige aucun art. Rien de plus aisé que de persuader les hommes , en marchant une bourse à la main. Il est plus avantageux d'examiner les moyens propres à réveiller les passions, quand Fobjet de TOME m. 6 ^
ces passions est éloigné ou incertain , ou quand letir intérit est méconnu.
Si nous roulons dominer les passions d'autrui , nous devons savoir maîtriser les nôtres ; sans cet empire sur nousmêmes , nous nous engageons sans cesse dans de &u8seft démarches : emportés par le courant , nous ne pouvons pas attendre les occasions, saisir les momens fevorables.Nousne savons pas employer la douceur des insinuations et le charme de la parole ; nos passions avertissent les autres de se défier de nous ; et elles noas font supposer dçs intérêts^ que souvent nous n'avons point. Elles nous aveuglent assez y pour noos tromper sur la nïiture des ressorts dont il faudrait se servir, et sur la manière de les mettre en activité. Un homme qui veut réussir en fait de négociations , doit savoir cacher ses passions au point de paraître froid , quand il est accaLlé de chagrin , et tranquille^ quand il est agité par les plas grands embarras ; comme il est impossible de se défiiire de toute passion, et qu'il serait même dangereux d^enêtre privé entièrement, il &ut savoir au moins les brider, et les empêcher de se montrer à découvert. Il est souvent avantageux de paraître rempli de passions , mais d'une espèce différente de celles qui nous animent en effet. Un homme passionné donne des espérances de se laisser gagner, au lieu qu'on est en garde contre un homme d'une froideur marquée. Celui qui feint des passions , dépayse d'ailleurs ceux qui cherchent à prendre de l'ascendant sur lui. Une dissimulation semblable est permise, et n'a rien de coni traire à la probité*
Après avoir acquis cet empire sur soi-même , le premier soin du négociateur doit être de se rendre agréable à ceux avec lesquels il traite. Les hommes n'estiment que ce (fo. les flatte , et ue sont touchés que de ce qui leur plaît; et les plus éclairés ne sont pas exempts de cet attribut de la nature biimuine, qui nous porte h priser, même trop, les simp»^*
agrémens* Ce pe^chimt &it qu'on est prévenu fiivorablement pour tout ce qui yient de la pari d'une personne aimable , que sa vue prépare déjà la persuasion , et que toutes les raisons qu'elle peut alléguer, acquièrent d'avance un poids considérable* Une aversion secrète, au contraire , nous met en garde contre tout ce qu'on nous propose , hérisse de difficultés le début même , fait interpréter au plus mal toutes les paroles d'une personne désagréable , et af- MhYit toute la force de son raisonnement.
Il est des agrémens qui sont un présent de la nature , et qu'on ne se donne point* Heureux ceux qui en sont favorisés , et qui portent sur leur personne la recommandation la plus puissante. Cependant un homme qui n'est pas entfèreiiient disgracié par la nature , et qui ne choque pas au premier abord , peut acquérir des agrémens , qui , quoique moins frappans ^ dans un inconnu , ne laissent pas de fidre imptression dans un commerce plus femilier, et qui la font même plus sûrement et avec plus de durée , que les avantages de la figure ; tels sont tous les signes extérieurs, et tous les effets d'un esprit supérieur et d'une belle ame. Un esprit cultivé par la fleur des connaissances les plus intéressantes , une imagination riante , l'aménité de la conversation , la douceur des moeurs , et la politesse des inanières , ne manqueront jamais de gagner les cœurs , et de faciliter à un négociateur , doué de ces aimables qualités , la réussite de ses entreprises.
L'amitié des bommes avec lesquels on a des affaires, est indispensable encore pour un autre but. Souvent pour régler nos démarches , nous avons besoin du secret d'autrui , ou Au moins des avis sur des &its, que des gens accoutumés h Pair mystérieux par l'habitude des affaires, nous cachent ou nous déguisent* Les ruses de la finesse ordinaire ne forcent pas toujours les retrancfaemcns des gens si retirés; mais peu de personnes tiendront contre la confiance , qu^un
homme saura leor inspirer par la discrétion , et par des manières ouvertes et caressantes. L'amitié ouvre le coeur , et arrache le secret le mieux gardé.
-—De quelque manière qu'on tâche de convaincre les hom— mes, ou d'exciter et de régler leurs passions ^ on a besoin, du ministère de la parole. Cette matière est si importante , si obscurcie par des préjugés , et si sujette à des méprises , qu'il sera permis , sans risquer le reproche d'une digression, inutile, d'entrer dans un petit détail sur l'éloquence et Part de bien écrire.
On se trompe souvent sur la nature de la vraie éloquence , et on la confond avec l'entassement des figures , et quelquefois avec l'enflure d'un style , qui , surpassant la conception des imaginations ordinaires , les frappe par un certain enthousiasme. Le mauvais goût des écoles , la familiarité avec les écrivains orientaux , et l'imitation peu réfléchie des orateurs anciens , sont les causes de cette méprise. On ne fait pas attention , qu'excepté les règles , fondées immédiatement sur la nature de l'homme , et qui sont invariables , le reste des préceptes de l'éloquence doit être accommodé aux lumières, aux moeurs^ et aux besoins du peuple qu'on veut persuader : tout comme l'éloquence par laquelle on veut toucher un individu , doit être proportionnée h la portée tj'esprita à la force d'imagination, et au caractère de cet individu. Les écoles négligent toutes ces considérations, et forment un corps de rhétorique par de froides abstractions tirées de traits isolés des auteurs les plus estimés.
Le génie allégorique , et l'imagination ardente des peuples de l'Orient, leur font aimer les figures les plus hardies, et les expressions les plus gigantesques. Gomment les imaginations rassises des nations de l'Europe peuvent-elles cire affectées de cette éloquence monstrueuse , faite presque pour les habitans d'une autre planète ? Mais ce mauvais goût n'a envahi que l'éloquence de la chaire , et peu de persoimes
en sont frappées, excepté quelques esprits singuliers portés aa fanatisme , et quelqties imitateurs senriles , entraînés par l^Litude , et séduits par l'exemple.
Nous sommes moins sensibles à l'éloquence , dit-on , que ne Tétaient les anciens y et on prétend tirer de cette obsenration une preuve en Ëiveur du bon sens des modernes. Nous y sommes aussi sensibles que les Grecs et les Romains ; mais nous sommes sensibles à une éloquence d'une autre espèce : nous avons les mêmes passions ; mais elles veulent être ménagées d*une manière différente. Les anciens orateurs vivaient dans des républiques , oh les grands intérêts étaient discutés devant une assemblée du peuple , qu'il fallait persuader. Ce peuple extrêmement sensible à tout ce ^ s'appcUe spectacle et fête , accoutumé par les principes de sa religion , à regarder toute la création comme animée par des êtres surnaturels , était vivement frappé de tout ce qui avait un air de spectacle ou de prodige , des imaginations montées sur un ton aussi sensuel , ne pouvaient être remuées que par les ressorts du merveilleux , et par des figures si fortes , qu'elles seraient propres plutôt h nous rebuter , qu'à nous toucher. Qui , en effet , ne serait tenté de rire, si parmi nous un homme ^ pour persuader, voulait évoquer les ombres , et &ire parler les murailles? Si des traits pareils font encore quelque impression , c'est sur les grandes assemblées; et, comme on a très bien remarqué , toute grande assemblée , quoique composée de gens raisonnables en particulier , est toujours peuple.
La diffusion, qu'on blâme avec tant de raison dans la plupart des orateurs , Tient de la même cause. Il fallait parler à un peuple^ composé de beaucoup d'esprits bornés, et qui ne sont pas en état de saisir les pensées du premier coupd'ceil. On se croyait donc obligé de présenter les idées sous toutes les faces et sous tons les habiUemens possibles : de les tourner et de les retourner jusqu'à ce qu'on eût attrapé
toQS les points de vae sous lesquels les esprits d'one port^« iliffërente pussent les enrisager. Les latinistes du 16* siècle , imitateur aveugles des anciens , adoptèrent cette difiusîon y et introduisirent un genre d'éloquence insipide, long-tenips en honneur , et encore en yogue dans nos ëcoles 9 qui consiste dans la peine pédantesque de ramasser des figures sans choix , et de délayer un petit nombre de pensées dans ane infinité de paroles.
L'éloquence qui peut être employée de nos jours , et surtout celle qui est d'usage dans les affaires , doit nécessairement être d'un autre genre* Nous vivons sous des gouvernemens monarchiques , ou dans des Etats républicains , où les intérêts se décident entre peu de personnes : les occasions de parler en public sont rares , et s*il y en a encore , c'est pour débiter de ces harangues d'appai*at , qui ressemblent plutôt à l'exercice d'un écolier, qu'aux discours d'an homme d'État* On traite des affiiires en particulier avec des gens éclairés et d'un certain âge , qui ne se paient pas en figures, qui, par l'habitude d'un travail important, ont en horreur la diffusion , et qui sont en garde contre tout ce qui a Pair apprêté. Ajoutons encore , que les lumières et l'esprit {^ilosophique , se répandant dans toutes les classes des nations , nous rendent sans doute plus insensibles à tous ces artifices usés qui ne surprennent que l'imagina*^ tien*
Ainsi , le premier attribut de l'éloquence d'un honmie chargé d'affaires sera sa brièveté ei sa simplicité. Rien n'est plus dégoûtant pour les gens raisonnables , que de se voir inonder par un torrent de paroles inutiles , qui ne vont pas directement au but , et de se sentir ennuyer par un beau diseur* Il existe encore une lettre de Christian V , roi de Danemarck , oii ce prince se montre mécontent de son favori Greffenfeld : la principale et la plus amère de ses plaintes )roule sur les hpngiies et insupportables harangues,
dont ce minisIre fatiguait son soayer.iin en lui parlant 4e la moindre aflaire. La beauté des expressions d'ailleurs , jointe à la brièveté , donne à Fëloquence une teinte du sublime , qui a tant depouToir sur les coeurs , et qui achève de labjugaer les esprits.
Cependant , pour produire les effets merveilleux dont Féloqaence est capable, il, faut y ajouter ce qui fait sa plus grande force ; savoir , le raisonnement , les images , et la sentimeiit. Nous avons parle du talent de raisonner en tant qu'il sert à convaincre des hommes froids et éclairés. Mais il n'est pas moins requis dans l'éloquence qui cherche k remaer ioateft les facultés de l'ame ; pour pouvoir parkr, et pour ponvoir orner ce qu'on dit , il faut avoir quelque chose à dire ^ sans quoi on tombe dans le cas des rhéteors , dont Féloquence , vide de pensées et abondante ea belles phrases , n'est point faite pour toucher» Un auteur célèbre errait que l'éloquence de Gicéron et Déteos- Aène, était fondée sur l'art de ces orateurs de trouver des motifii , sur leur savoir en politique , et sur leur profonde connaissance des intérêts de l'État. Il est clair , au moins » que celai qui vent persuader , doit être parfaitement instruit d^ la matière qu'il traite , et savoir l'exposer dans le jour le plus favorable.
Suivant les lois de notre instinct , nos passions ne sont réveillées que par des objets présens , ou qui paraissent prélens par le secours de l'imagination. Notre esprit a naturellement une certaine force d'-inevtie, qui rend pénibles les efforts nécessaires pour saisir une vérité toute niie e t des idééâ trop abstraites : les* gens les plus habitués à la méditation sont bien aises quand on leur épargne la peine d'^ne tr4>p grande contention d'esprit. On ramène les objets absens sous nos yenx, et on facilite la connaissance de la vérité par le moyen des images, qui sont des représentations* sensibles des objets éloignés ou trop spirituels que l'imagination pro-
— séduit 9 . si elle est mise en action par les signes conrenuft de la parole. C'est par l'usage qu'on fait de ce magasin de pein« tares des êtres connus par les sens ^ que Féloquence remplie d'images» a pris le nom de l'éloquence qui peint. Ces images consistent, ou dans des descriptions entières^ ou dans des comparaisons destinées à éclaircir des notions peu seii'* sibles , ou dans des mots qui, combinés d'une certaine manière j réveillent les peintures endormies de l'imagination. La dernière classe de ces images est la plus difficile et la pins importante ; avec un peu de talent, on saura dessiner une description ou faire une comparaison passable; mais il n'est donné qu'à un bomme naturellement éloquent de tracer un tableau par un seul mot , d'animer tout , et de rendre tout sensible par ces images d?expression« Cette éloquence ne s'apprend pas par les règles de Fart : elle est la production du génie, fortifié et perfectionné par la lecture des ouvrages les plus éloqoens.
/ Malgré l'utilité de ces images, la plus grande force de l'éloquence dépend du sentiment. Quand il s'agit de l'art de persuader , on entend par sentiment toute vérité qui regarde les mœurs ou les passions , appliquée aux hommes en général , ou à un homme en particulier. Cest cette application qui distingue le sentiment de la maxime, nom qu'on donne à une vérité morale énoiïcée universellement , et sans appli-^ cation an genre humain on à un individu. L'instinct pour l'imitation est la cause d'une certaine sympathie entre les âmes, qui les rend susceptibles des mêmes mouvemens dont les autres sont affectés. Un homme passionné nous commanique la même passion dont il est agité : nous sommes ëmns par des passions qu'on suppose aux êtres qui n'y sont point sujets, on qui en ressentent d'une espèce différente de celles des nôtres. On ose par cette raison donner la vie à tout , et intéresser tonte la création à nos mouvemens , pourvu qae ce soit d'une manière discrète. Une sentence débitée d'un
ton didacttqae peut frapper l'esprit y mais elle laissera le cœur dans Pinaction , si , par son application immëdiate , oa ne remae la corde de l'ame , pour ainsi dire , qui est à Punisson arec la pnssion demandée. A cet effet , Torateor pent paraître rempli du même monyement qu'il yeut exciter; il peut parler de soi-même, sans craindre le reproche d'égoïsme , qui non-seulement est permis , mais est louable encore dans celte occasion. L'ëloquence des fanatiques est me : c'est qu'ils y mettent beaucoup de sentiment , et qu'ils sont embrases eux-mêmes du feu qu'ils veulent allumer dans l'ame de leurs auditeurs. Plusieurs écrivains célèbres , tant anciens que ' modernes , soutiennent qu'un homme ne peut goère clevenir éloquent, sans être parfaitement honnête homme : c'est qu'il est difficile de peindre avec force les sentiraens yertueux, qui donnent de l'nme au discours, sans être pénétré soi-même par la chaleur de la vertu. Les auteurs qoi mettent beaucoup de sentiment dans leurs ouvrages font aimer leurs personnes : on reconnaît l'expression d'un caractère estimable dans la façon dont ils rendent leurs pensées.
Si à ces parties essentielles de l'éloquence , on ajoute encore la noblesse et l'élégance de la diction^ le charme serii' d'autant plus puissant, et on sera d'autant plus sûr d'arriver an bot de la persuasion. Tous les hommes sont sensibles à la justesse , à Tordre , à l'harmonie , et ils entendent à l'ordinaire assez bien leur lapgue pour en distinguer les délicatesses , et pour être frappés de tout ce qui flatte agréablement leurs oreilles.
Il est encore une partie de l'éloquence , dont les anciens élisaient tant de cas, et qu'ils regardaient comme la première : c'est la proposition ou l'action. Le son et les inflexions dé la voix, les variations dans les mouvemens du corps de l'orateur , enfin tout ce qui s'appelle le geste , doit sans doute fiare l'impression la plus forte sur des hommes qui portent
dans leur seia un penchant dëcidë poar l'imitation. Ce qai engagea les anciens à se servir d'un genre d'ëloqoence différent du notre , les engagea encore à estimer plus le mérita de Faction que nous ne devons le faire : ils avaient à parler à un peuple plus habitue aux spectacles. Cependant , quoique nous soyons moins sujets à nous laisser entraîner par ces mouvemens extérieurs, nous n'y sommes nullement insensibles. On rencontre souvent dans le grand monde des gens qui paraissent éloquens sans l'être: ils doivent cette apparence à un ton assure , à un geste aisé et décisif, suite de la confiance qu'inspirent la naissance et le crédit. Ce ton et ce geste imposent à ceux qui les écoutent, vernissent d'un faux éclat des propos très communs et empêchent les assistans d'examiner avec attention la valeur des discours du grand qui parle avec tant de supériorité. Ainsi le geste bien ajusté peut porter coup dans la conversation ordinaire , pourvu qu'il ne soit pas multiplié, et qu'il ne passe pas les bornes de la bienséance et de la probabilité* Pour être vrai , naturel et modéré , il suffit qu'il marque au jusle le degré convenable de la passion dont on est animé y et qu'il soit le signe clair des mouvemens de Famé qu'on suppose à l'orateur*
Ce serait agir sans prudence , que d'employer tons les ressorts de l'éloquence sans distinction auprès des esprits et des caractères de toute espèce^ Il est des hommes qui né sont pas sujets m pouvoir de cet art , et qui traitent les images de folie , et le geste d'affectation* C'est le cas des imaginations froides , et des âmes tranquilles. Il est, en effets singulier de soutenir, que les gens froids demandait moins de feu dans le discours , que les esprits les plus ardens , et cependant ce pa» radoxe est appuyé par l'expérience é Au lieu d'échauflfer les imaginations mortes , par la chaleur des images , on ne ferait que les prévenir contre celui qui leur parle. Chaque esprit , comme chaque corps , ne supporte qu'une nourriture pro-
portîonnée à ses forces, et on Faccafale en lui présentant des mots qu'il ne peat ni goûter ni digérer* En connaissant la portée d'nn caractère , on saura quelle quantité jet quelle espèce de preuves, d'images et de sentimens on ose employer 9 et jusqu'à quel point on osera se servir du secours de l'action. On est obligé de modérer tout , quand on parle à des hommes bornés et sans imagination , qui se laissent §agaer plutôt par l'insinuation , ou par un ton simplement décisif.
Malgré les difficultés causées par des caractères de l'espèce mentionnée, qui, heureusement, sont rares dans la négociation, le pouyoir de l'éloquence surpasse tout ce qa'on en peut espérer. On trouve des gens qui sont incongrus dans leurs expressions , embrouillés dans leurs discours , et qui persuadent. Marlborough , en parlant mal français, fait changer aux états «généraux les résolutions les plus fermes , prises suivant leurs intérêts , et.faît pleurer le comte Piper. C'est l'éloquence vive de l'ame qui produit des effets si peu attendus : c'est le geste d'un homme supérieur , qui ûiit des impressions aussi puissantes. Par cette raison , tant d'hommes éloquens dans la conversafion , ne ie paraissent plus dans leurs écrUs : par la même raison , beaucoup de personnes résistent aux efforts de la plume , ne peuvent être convaincues par écrit, et ne sont échauffées au moins que par la présence de celui qui doit les persuader.
— Ces considérations engagent souvent à préférer la négociatton par écrit , à celle qui se Êiit de bouche s on veut se garantir de la séduction de l'éloquence animée* On craint d'ailleurs de s'exposer aux interprétations aisées des paroleà prononcées en conversation, qui peuvent toujours être désaTouées , sous le prétexte du défaut de réflexion s au lieu que celles qui existent sur le papier, ne peuvent pas être Balli^ par la même excuse. H est encore u6e infinité de cir-:
constances qai rendent les ëcrltares nécessaires , et par consëquent le talent de bien ccrire est indispensable au nëgo- ' ciateur. '
L'art de bien écrire est un de ceux où il y a le moins de ^ données 9 et où il y a le moins de règles fixes à proposer. Si ' ce talent n'était pas plutôt un don de la nature , qu'un résul- i tat des préceptes, on pourrait croire que l'art est encore dans i son enfance , et qu'on le poussera plus loin* Cependant ce i que nous en savons , et ce qu'on en peut expliquer , peut i servir à éviter au moins les écueils , où se brisent ceux qui y i destinés parla nature à acquérir ce talent , suivent de mau- ^ vais modèles , ou négligent entièrement de se former , et < de cultiver leurs dispositions par les secours de l'art. ^
On peut appliquer à l'art d'écrire, ce qui a été dit de l'é- i loquence en général : excepté ce qui regarde l'action , le < reste convient aux deux arts également. Cependant l'art d'é- \ crire exige de plus une exactitude , dont l'art de parler peut î souvent se dispenser. Il s'est introduit une maxime , tournée i presque en proverbe , qui y pour écrire naturellement , or- s donne qu'on écrive comme on parle : l'observation de cette !; maxime* serait un moyen siir pour écrire mal. Quoiqu^on i ait attaché de l'équivoque à l'éloge d'un homme , dont on dit qu'il parle comme un livre , il serait plus raisonnable de tourner la maxime , et d'ordonner qu^on parlât comme on écrit. TJa homme qui suit cette méthode, serait assuré de parler bien. Car, malgré ce soin, il ne lui échappera encore que trop de négligences, qui ne frapperont pas assez les auditeurs emportés par la chaleur de la conversation , pour les empêcher de croire qu'il parle comme un livre* La conversation souffre des tours coupés , et des périodes décousues , en &veur des mouvemens d'une passion présente^ tours qui seraient insupportables dans le style soutenu*
La simplicité et la clarté sont aussi nécessaires dans la
composition , qae dans le discours. Qaoique le lecteur puisse pbtôt déchiffrer Tobscnritë d'uaëcrit, que celui qui écoute, ne peut , avec une attention passagère , percer les ténèbres d'une harangue y il serait imprudent de fatiguer le lecteur par une. trop grande contention d'esprit. Ce qu'on entend arec peine ne fait jamais autant d'impression, que ce qui firappe au premier coup-d'œll. La simplicité mène d'ailleurs à la netteté , qui est absolument indispensable dans les écritures qui regardent les affaires , oii chaque mot doit être pesé comme sujet à des interprétations importantes. Par la même raison , l'ordre qui facilite tant l'intelligence de la matière traitée , est d'un grand usage ; et les transitions bien ménagées , qu'on peut négliger dans la conversation , ne peuvent être omises. Elles lient les pensées , et cette liaison naturelle aide à les produire dans l'esprit du lecteur, qui , par ce moyen^ se forme une idée plus juste et plus étendue de Paffiiire en question.
Si la brièveté est utile quand on parle, elle le doit être par la même raison quand on écrit. Il paraît superflu d'în- Mster sur cette qualité du style , quand on ne fait pas attention à ua abus qui s'est introduit dans la négociation des a&ires publiques. On a adopté un style lâche et diffus , rempli de formules répétées , qu'on appelle le style des dépèches. Les jurisconsultes, autrefois les seuls hommes d'Etat, accoutumés aux formalités , et à la diffusion du palais, sont les auteurs d'un style si peu convenable aux grandes affaires, qui perdent leur air de dignité par ces chevilles de prose. Il est singulier, en effet, de traiter les intérêts de l'État dans le même ton dont on plaide un petit procès, ou qu'on donne une sentence sur une bagatelle. Les habiles négociateurs de quelques nations évitent ce défaut^ et savent mettre dans leurs dépêches la noblesse et l'éloquence que ces matières importantes méritent.
En jugent de l'avenir par le présent , on ne saura tirer
un augure fatorable pour le sort du style en gënéml/ On s'éloigne trop de la belle simplîcitë des anciens , et des auteurs des plus beaux siècles : un certain mauvais goût se répand universellement , quoique d'une espèce différente , suivant le génie des peuples , et infecte jusqu'au genre ëpistolaire^ qui devrait être ce qu'il y a de plus uni. Dans quelques langues, on écrit des lettres qui ressemblent à une traduction en prose d'un lambeau de poëme épique : dans d'autres langues , on en voit qui sont un tissu d'épigrammes , oii la surabondance de l'esprit étouffe et la raison et le sentiment, et où l'on ne sait si Ton doit s'étonner plus de la puérilité de ces énigmes , ou du jargon ridicule avec lequel on les propose. L'envie de se distinguer commence ce goût , et l'attachement servi le à la mode et au ton du siècle achève de l'établir. Si l'on s'efforçait plutôt à chercher le vrai beau , qu'à se conformer aux idées dépravées des personnes qui s'érigent en modèles, sans mériter de l'être , il serait aisé de ramener le public au bon goût, qui est naturel aux hommes, quand ik ne sont pas égarés par des conventions arbitraires. Il y a encore une remarque à iaire à l'égard d'une méthode de composer , que j'ai vue employer par des auteurs et par des ministres. Souvent on ne se contente point de ranger les matières; on exprime ses pensées par cœur jusqu'aux moindres paroles , avant de les coucher sur le papier. Ce procédé demande une attention extrême, et une grande mémoire. Peu de têtes sont capables de cet effort , et celles qui sont en état de le faire , ne sauront le supporter sans s'affaiblir. Il est des causes physiques qui produisent le relâchement des fibres, &tigués par une tension trop uniforme, et qui les privent du ressort requis pour se remettre en mouvement. La méthode mentionnée est, sans doute, ft* vorable à la force et à la brièveté du style. Malgré cela on fera mieux de méditer avec soin la matière , d'inventer les pensées, et de se fier alors à l'inspiration de la plume. A?ec
une connaissattce suffisante de la hingae, ayec des idées bien dessiaëes , on ne laissera jamais d'ajouter , en écrivant , les «ooleors assortissantes de l'expression. Qui plus est, en s'abandonnant un peu plus à la plumé , on ne refoidira pas rimagination , et on gagnera plus de facilité pour expédier }ha d'affaires en moins de temps.
—Si les caractères et les moyens de la persuasion sont conans, il reste encore des considérations qui résultent de la combinaison de la nature des affaires , et du génie des personnes ayec lesquelles on traite. On rencontre souvent des iMMnmes très difficiles à convaincre , et aussi difficiles à émouvoir , et qui regimbent à tontes les idées dont ils ne croient pas être les auteurs. Ce n'est ni le défaut des lumières , ni le défaut des passions , qui cause cette difficulté : c'est l'attachement à ses propres pensées , c'est la vanité de neprendre point les instructions des autres; c'est la défiance contre des propositions formelles , qui rendent les hommes sourds à la voix de la persuasion. Avec des caractères de cette espèce, il feut se servir de l'insinuation, qui est une mamère détournée de suggérer aux hommes les idées , en sorte qu'ils croient avoir trouvé eox-mémes ces idées. Comme les petites passions qui bouchent l'entrée de la vérité dans ces esprits sont fort comnmnes , et se mêlent dans la composition de tous les caractères , on peut dire , en général , que l'art d'insinuer est d'un usage plus universel , que celui de persuader directement. La comparaison de denx poètes tragiques en est une preuve : les héros de Corneille déclament avec emphase, et ne nous touchent point ; ceux de Racine , au contraire , ne font qu'insinuer leurs sentimens , et nous en sommes vivement affectés. Notre orgueil nous conseille de tirer tout de notre fond , et dé ne rien devoir aux autres.
La nature des affaires exige d'ailleurs souvent l'insinuation. Il en est iqu^on n'dse paià propose^ formellement , ou
parce qu'elles sont trop contraires aux passions, oa trop éloignées de la façon dépenser des personnes ayeclesquellec on traite. Il en estqai ne peuvent pas réussir tout d'un coup, et qu'on ne fait parvenir à leur maturité, que par de longues préparations : il en est encore , oîi il est avantageux à l'issue de paraître les avoir proposées , sans les proposer en effet pendant leurs cours* Dans des cas semblables , il serait imprudent de vouloir se servir de la conviction : on ne parviendra à son but, qu'en jetant des propos indirects, et des germes d'idées, qui se développeront peu à peu dans les esprits , et qui produiront imperceptiblement les pensées et les mouvemens qu'on a dessein d'y mettre. Dans ces occasions , il est permis de généraliser , en débitant sans aGfectation des maximes ; et en rapportant simplement des faits, on fournit de la matière aux applications , et. on fait naître des idées.
De l'insinuation dépend encore ce qu'on appelle ouvertures et lueurs , qui soot des propositions à l'ordinaire vagues et indéterminées, par lesquelles on en amène de plus directes, ou par lesquelles on amuse le tapis. La pradence autorise quelquefois ces moyens: mais elle ordonne en même temps d'en user sobrement, et de les empêcher de dégénérer en finesse. Si les hommes s'aperçoivent qu'on veut les surprendre par des propositions superficielles ou artificielles, ils se préviennent contre les solides, et celles qu'il est de notre intérêt qu'ils prennent pour bonnes*
Quoiqu'on ne puisse pas choisir les caractères avec lesquels on négocie une affaire, il n'est pas moins nécessaire de faire de certaines considérations sur la proportion entre les formes des caractères et l'importance des affaires en question. C'était un bel éloge que celui qu'on a fait d'un ancien 9 en élisant de lui, qu'il n'avait jamais été ni audessus ni au-dessous de ce qu'il avait entrepris. En effet , les affiiires ne prospèrent qu'entre les mains de ceux qui
ont dans Icar caractère les qualités proportionnées aux moyens que ces affaires exigent* C'est cependant à quoi on Élit peu d'attention > et où l'on échoue si souyent, uniquement par la raison qu'on n'a pas bien jugé le point de la portée des hommes , et qu'on leur propose les choses d'un degré qai surpasse les feicultés des caractères.
Dans aucune occasion > Feffet de cette disposition n'est jius sensible , qne quand on négocie avec des esprits timides on corporels , et on a tu les gens les plus brayes montrer ane feiblesse étonnante dans les relations de la yie civile. Cest le courage d'esprit qui donna à Auguste , dont la taleur ëtait assez équivoque , un ascendant marqué sur Marc Antoine , brave soldat , mais esprit fiiible , et qui fit dire , que le génie du second tremblait devant le génie du premier.
L'irrésolution est une suite naturelle de la timidité. Un homme qui craint tout , et qui se défie de lui-même , a de k peine à se déterminer, et les impressions de la peur mettent de l'incertitude dans tous ses pas. Cependant il est encore une autre source de l'irrésolution , le défaut des passions de l'espèce requise pour décider dans un cas particulier* Les gens de la plus haute capacité sont souvent aussi irrésolus que les plus bornés ; leurs lumières con«conrant à suspendre la décision de leur volonté , en leur présentant des deux côtés une foule de raisons d'une force presque égale , et qui les retiennent en équilibre. Ce n'est alors que le poids ajouté «Fiine passion , qui peut faire pencher la balance y et mettre la volonté en mouvement. Comme rien ne recule et ne dérange plus les affaires que Fincertitade de la conduite de ceux qui les manient , on ne doit rien épargner pour déterminer de bonne heure , et pour fixer pour toujours la volonté. Si l'irrésolution et Vinconstance proviennent de la timidité , il faut les contrebalapcer , ou par une plus grande peur, où .en inspirant du courage : si elles proviennent d'un défaut de passion ^ TOME m. 7
<m n'en triamphera guère par des misons ; on ne les sRir«montera qu^en attirant et en entretenait les passions de Pespèce prëcisénienl , qui peut taincre l'încUcision et arrêta le changement.
Le temps convenable à la négociation dépend , et de la natare des affaires, et de la disposition de ceux qui s'en mêlent. II est des hommes sensibles sur lesquels les causes physiques, tant extérieures qu'intérieures, oUt beaucoup de pouvoir, et les assujettissent aux variations de rhun&eur. C'est un conte fait h plaisir que l'histoire de cet Anglais, qui ayant des espérances fondées pour obtenir un emploi , et ne pouvant expliquer le refus du ministre , remarqua , en le quittant, que le vent avait changé* ^Néanmoins ce conte n'est pas aussi fabuleux qu'il paraît d'abord, et en vivant avec beaucoup de moi^de , on voit des effets tout aussi singuliers des vicissitudes de l'humeur , produites par des causes mécaniques. Souvent il arrive des époques malheureuses , oii une influence maligne se répand sur tout ; oit lout est dérangé , et où les caractères les plus raisonnables semblent entièrement renversés. Quoique lea causes de ce dérangement soient cachées, elles doivent exister puisque leurs effets sont visibles et certains* Il est d'ailleurs encore des causes morales , qui exercent leur pou- Toir sur la disposition des esprits dans les temps de trouble et d'embarras ^ où l'ame , agitée et accablée de chagrins y se ferme aux idées étrangères $ on ne les voit qu'eu noir , tiest autant qu'impossible de réussir en rien. Poiir pouvoir se promettre une heureuse issue d'une afiaire , il faut , pour la traiter , se saisir des occasions où les âmes, libres des im^ pressions disgracieuses , et à l'abri des désordres du corps » s^épanouissent par la santé et par la joie , et. permettent l'entrée aux idées qu'on lejui: préscjnte , sans les décolorer»
L'arrangement essentiel d'une a&ire exige souvent,. qu'on attende des occurrences d'une certaiiie espèce pour la pro*
poser , ou qu'on la prépare jusqu'il ce qa^elle parvienne à M maturité. C'est en ceci , en distinguant le yrai point de possibilité d'une chose, que les gens d'une habileté eonsommée, montrent peut -être le plus leur supériorité. L'homme ordinaire croit impossible tout ce qui est audessus de ses forces et de sa conception , et s'il croit une chose possible , il manque le moment où elle est fiiisable* L'homme supérieur , voit nettement et la possibilité , et Id temps où elle peut devenir une réalité. Cette vue distincte est donc le résultat du génie , rendu plus perçant par l'étude profende de l'expérience , tant des autres , que de la sienne propre; elle est un talent qui ne s'enseigne pas, un don de la nature perfectionné par nn art qui n'a point de règles*
Cependant, le génie et les lumières ne suffisent pas pour saisir le point de possibilité : il 6ut y ajouter la fermeté et la patience 9 qualités requises pour atteindre ce point. Un génie boujlkint précipite tout , se dégoûte des lenteurs , et veut à conlre-temps tout entraîner dans son tourbillon : un homme éclairé , mais faible ou indolent t s'effraie des difficultés , laisse échapper les occasions , et se lasse de tout ce qui demande des efforts continus. Le génie doit être allié à la fermeté > ^ ce courage qui se roidit contre les obstacles et le dégoût , et à la patience , on à cette fermeté qui surmonte les obstacles et le dégoût > lorsque les désagrémens sont d'une longue durée. Rien ne trouble plus le succès des affaires, que l'Inconstance ou Finquiétade des négociateurs ^ sur-tout s'ils ont à traiter avec des gens artificieux , qui prennent à tâche de fatiguer tout le inonde par des longueurs', pour faire tomber les impatiens dans leurs pièges^ comme le serpent à sonnettes fait tomber les oiseaux à force de les lasser par son reg^d fixe. Le cardinal de Kichelieu , convaincu de l'usage universel de la fermeté et de la patience^ pré£$ralt ces deux
qualités h toutes les autres dans ceux auxquels il confiait Texécûtion de ses desseins ; et pour s'assurer d'eux , il mettait leur patience à de rudes épreuves.
Dans le maniement des aflbires , les nations froides ont de grands avantages sur celles qui ont trop de vivacité : ces dernières s'impatientent trop aisément. Un caractère vif est emporté par le feu de ses passions hors des limites prescrites à la bonne conduite , qui doit être mesurée et réglée sur un plan fixe, auquel la diversité des conjonc* tures y et point l'inconséquence de l'homme , peut apporter du changement. Cependant on ne confondra point la froideur de l'indolence , qui résulte de l'absence des passions , avec ce qu'on nomme proprement sang-froid, La première rend un homme inhabile aux affaires épineuses , et la seconde fait surmonter toutes les difficultés. Le véritable sang-froid peut être l'attribut des nations d'un caractère ardent , si les mœurs et l'habitude concourent à donneï* une certaine gravité , qui fait rentrer les passions sans qu'on ose les montrer. Avec des mœurs semblables , les hommes s'accoutument à maîtriser- leurs passions , et à ne leur lâcher la bride , que lorsque les circonstances sont favorables. Le sang-froid des orientaux et des habitans des pays chauds est de ce genre , et cette qualité est plus rare dans des pays où les passions sont trop peu agissantes, et où la vivacité pétulante est une espèce de mérite.
La souplesse tient beaucoup de la patience : mais elle est jointe encore à une facilité de se plier aux idées et aux passions d'autrui. Elle est nécessaire en traitant avec des caractères de toute espèce; il est rarement permis de heurter de front les préjugés et les passions , et il faut paraître s'y conformer , pour avoir le temps de les combattre, il faut- savoir prêter le flanc à un veut contraire, et louvoyer jusqu'à ce qu'on attrape le favorable. Mais elle ne doit pas se tourner en artifice et en fausseté :
si l'artifice est deuiiisquc , il retombe ' 6\ir son auleûr : il est permis de paraître d'abord du sentiment de celui qu'on yeut convaincre , pour pouvoir alors insensiblement le ramener par de bonnes raisons , sans le mettre en passion par des contradictions prëmaturëes. Un pape disait de l'abbé de Polignac : ce jeune homme paraît toujours, de mon sentiment, et à la fin de la conversation , je trouve qae je sois du . sien.
Il ne sera pas inutile de distinguer la souplesse , qui est d'an si grand usage dans les affaires, de celle qui n'est que dans les mœurs. Cette dernière peut devenir dangereuse par Phabitude de la faiblesse qu'elle donne aux caractères. La facilité des mœurs tant vantée est un mérite bien équivoque : elle est le plus souvent la marque caractéristique d'une petite ame. Un homme qui sait se prêter indistinctement à toiit» est à l'ordinaire un homme qui n'est bon à rien , excepté à remplir le vide des sociétés oisives. La souplesse du négociateur est la condescendance d'un homme supérieur , qui se met à la portée des autres : celle de la vie commune u'est qu'une coutuine servile d'abandonner la liberté de ses idée^ et de ses sentimens au premier venu qui vent s'en emparer.
Toutes les affiiires roulent sur dfs conrentiotns ^ a qui ia vérité seule peut donner la consistance. Si l^ droiture manque dans les contrats 9 si l'on se surprend réciproque^ ment, la n^ociation devient uq jeu , ou riçn ne se décida, où aucun avantage ne devient stable^ , et où il &ut recom^ mencer toujours le même nmn^ge* On ne. trompe pas.plu^ sieurs fois les mêmes personi^es , et si la réputation de duplicité précède un uégociateur, il ne p^nt espérer, aucun succès dans . ses çqtreprises* La probif é ainsi es) indifijp^nsable pour le fond d^s affaires , et. toutes Içs.afqpiirenoes de la franchise et de la sincérité le sont pour la m3iiièi;e. de les traiter. , ., : .. .' : > >
On avance quelquefois d'une chosç „ qu'elle est bonn^ en
politique , et qu'elle ne l'est point en marale. Cette assertion est contradictoire 9 puisque la politique et la morale forment tine seule science , dont les principes sont entièrement les mêmes : elle est le subterfuge des politiques vulgaires , qui ne pouvant parvenir à leurs fins par des voies directes , palt- Hent leiirs petite^ ruses par cette distinction paradoxale. Un vrai politique , qui connaît la bonne morale y saura toujours concilier les contrariétés apparentes, et régler ses démarches de sorte qu'elles ne choquent pas la vertu. La sagesse n'a aucun besoiu de Vartifice pour trouver les moyens les plus propres à la réussite de ses desseins j et la prudence dédaigne les finesses , lorsqu'il s'agit de l'exécution du plan tracé par la sagesse.
La sincérité Êicilite beaucoup le maniement des affaires : en traitant avec des gens dont la véracité est reconnue , on abrège tout , et on épargne le temps requis pour dévoilcn: les mensonges de ceux qui ne passent pas pour véridiques. On ne s'oeenpe pas alors à se tâter j, h s'examiner , à se démasquer réciproquement , «t la confiance aplanit toutes les difficultés* La vérité est encore d'un excellent usage , lorsqu'on a devant soi des fourbes et des gens défians , auxquels on se voit obligé de donner le change. Ces caractères corrompus y jugeant les autres par eux-mêmes , prendront le contre-sens delà vérités et se tromperont par leur propre faute. Par cette raison , Temple soutenait, que la seule ruse toujours bonne, était orile d'être vrai. Un ambassadeur E^pa^ol se plaignait it la feusseté du cardinal Mazarin , et avertissait son, successeur de k nécessité de le payer en même monnaie : ati con^ tmire, répondit .le dernier, j'attraperai bien le onrdînal, oar je lui dirai toujours la vérité. Henri IV surprît Sptnola, en lui exposant avec sincérité le plan d^une campagne projetée.
Si la fbinchise , lorsqu'elle n'est pas tempérée par la prudence, est dangereuse, ses apparences au moins sont d'^q
puké wraataige* On «voit dès fourbes > coamiicas de son ttCilîte pour œcber leurs menées j poaisereetW verfo ^'tisqa^ h naiFCté j et même jns^'à la rusticité* U aPest pas conife* BKbie , sans dcmte , de asani^àter ses pessëf s ; mais il est •faslageiix de le £iire aisëmeat daos des conjonctores îndif* iérentes , pour ^persuader aux antres i|u*os ne prend pas ia ffBÎne àe reteair ses idées , et qu'ion les commnnî^e nain* rellement* Par la même raison , un négociateur fait mieux de paraître ^ger et superfidei, qse profond <e^< dissimulé s doit iéviter tout ce qui pourrait réveiller la défiance , et aiettre les autres en garder La prudence lui apprendra biien le qu'il &ut taire et cactker ians Uesser la eincérité) et ce qu'il est nëceseiûre de £Eiire pour dépayser les curieux > et pRir se dérober à Pœil examinateur de ceux qui veulent féuétrer son secret*
La flneâscy par conséqueniv eit tbu|oiirs.nn inslniiiient njest \ mile hseoDTéifieos t .6^1 est laie souvent «a usage y la trempe se perd^ et sa pointé «at éaMUisée^'UainboBttBe fin eu trouve sans faute encore de plnsifias, qui 8Vq>erçoiTent(de ces allures, et qui lies combaUcnt av^c des fimàes égaies. Si a façon d'agir est nae fois connue, il renconirt^ra; -devance cks batteries dressées centre ses âttaqufis , et partooi il venra ks esprîts^ effiirouebés à sonLapprèobe^ La repu td tien d6 &iesse est la plus désaTanlsgeotie» (qu'un Qégeetaleur|)ttiss6 ge donner. Bon Louis de Harp ^quolqjteiiAbilii^tf aui; :ri}ses èiganTemement £spagR0l> Idîs^it qiie le pardiniilr Masarin a?ait le plus grand dé&Otau^iiel'jaQ politique p«iis#e étpre «jet , ^loi de iKknIoir toifOiArp •êli^ fipu TJri griirtd prinoi^ mei^traide la répugnance à se servir d'un l»abile bonni^ > uoi^ fuemeiA à eause de sa pbjsiobome trop fine et tropmyMénave. Momay et Temfie réuasirei^t dans t)9uU^I«^»i^égp* cÎBitioos $ e^étaient de vrais poétiques , ^t poî«t de»» î|[ttr'ifiP<M , siiknes'abiJsaaiientpeinltàcesfine$se».isli^ /9$64rtt«ls vn%ùles* «i foni «échouer pWd'àffiiiref fv^'elles n'çftibtitsréw&ir .
Dans le <»>ars des a£5iires, il arrive des ^Tëoemeiii imrprévQS , qui . dérangent le plan le mieux concerte , et qai obligent. à le cbanger; il se présente des obstacles <pie la sagesse n'a pas pu derîner , et que la prudence doit écarter à mesure qu'on )es lui oppose. C'est par les expëdiens , qu'on pare à ces obstacles, et qu'on remédie aux inconTéniensame* nés par des cas fortuits. Il est des hommes de beaucoup de capacité^ qui savent dresser un plan et l'exécuter, aussi long-teinps que les accidens ne sortent pas de la route prévue ou tracée ; biais qui sont arrêtés par la première difficulté ,, qui sont déroutés par tout objet étranger , et qui ne trouvent aucun moyen pour s'aider, en* chemin : ce sont des gens d'un sens juste et rassis, mais sans- imagination. L'esprit à-expé* diens tient de l'invention, et dépend d'une imagination féconde , qui fournit un grand nombre d'idées , et qui peut combiner ses idées ^ toutes les manières possibles» Cependant si l'imagination est trop forte et trop active, elle forme ce qll^Mt «omiiedesrlKHnmes àiespédiens :.gens souventidangerënxr^ qui croient tout fiiisable , et qui , séduits par la foule et l'édbt de leurs idées , ne fout aucun choix des expédions , et tOHibent dans le chiiiiértqueet lé romanesque. Un homme à expédiens , s'il v«ut mériter ce nom dans une acception fiivorable j doit ressembler ;aaboni:poëte : son imagination doit -^rd gouvernée par .un jugeiÀent exquis. ;
Tout ee quire^rde Ies')règles de conduite , qui*découlent de la difi^k^entë nature. et de la oombinaison si variée des afS^ires , est du ressort du génie. Sans vouloir eiÉtrer dans un détail inutile, et même impossible , on* est oblifgé de.se contei^tèr de quelques généralités peu satisfii|santes sur cette matière; Il suffit d'exposer les- pripcipes , et'^d» montrer quelles £iicultés de l'esprit , et quelles qualités de l'âme sont nécessaires , pour rendre un hommecapable de se conduire suivant ^l«s occurrences', et quelles de ces facultés et de ces qualités il doit employer po^f sVissnrer d'un heureux SDceès.
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Les coups de génie^ ne s'apprennent point : on s'y prépare par un usage adroit des passions , et* par des réflexions pro<*. foades sur la liaison des causes et des effets.
Il est plus naturel d'appliquer la théorie de la négociation en général à celle des afiàires publiques 9 que ne pense la foole des politiques vulgaii^es. On se trompe j diaent*ils , si Ton croit un homme capable de la grande négocia tiou , quand même il a. donné des preuves d'une habileté supérieure dans le maniement des af&ires de la vie commune. Sjans ajouter à sa capacité' encore des connaissances, prélimiiiaires^qui regardent les. afiàires d'État , cet homme |ie pourra p^s sans doute. passer d'un saut dans le maniement de^ af&ires de cette espèce. Mais, s'il sait distinguer les modifîcatiqqs exi-» §ées par les affaire^ publiques ^ la même habileté Iqi servira à les traiter aussi bien qu'il avait traité les particulière^ Le préjugé de. ces politiques est une suite de leur ignorance et àe leur intérêt : ils n'ont pas assez 4^ lumières pour sentir Paffinité des affaires et des talens > et ils sont intéressés à j^airc^ <»iTisager leur métier comme quelque chose, de l'accès liQ plus difficile , et qui; demande une longue routine des jnêa&Q? objets; Ils ressemblent à ces médeçips âgés- et; bgri^és, qui méprisent le génie et le. savoir j et qni- ^^ < prônent qu'une expérience , qu'ils n'ont jamais été en état d'apq^érir. :
Le cardinal de Jantfon , an^si boa coui^t^n itm'habilç n^go* ciate«ir> était d'un^autrer seintiment. Louis.XIV lui demanda un jomr ) où il en. avait tant appris en. 4^it de.n^gçciq^iqn ; Sire , , répondit .}e, cardinal y c'est )orsq|^e j'étais éyêqpf; ^e SÂgne , en courant ayec une lanterne sourde pour ^ire.ip maire d'Âix. ^n effet* toute la. différence entre la manière de. traiter des aiSàîreSy qui du ; premier abord paraissant d'ime espèce .si éloignée , r^e peut provenir qiue du foncl , de l'importance , et dp la complication do l'affaire publiqnç. y et de, l'élévation ■, de la délicatesse, et de l'habileté des, pçrr S9nn^^ avec. Iç^qnelles çn négocie. Tout ce qui a été cjjt dç
la négociation prise dans le senf général , eoiiTient à la né* gocmtîon politique , et ce qn'il y « encore à remarquer touchant cette dernière se réduit à quelques réflexions.
On a négocie sans doute depuis aussi long-tempsqu'îl existe des sociétés qui ont des intérêts à discuter. Les saurageff de l'Amérique s'enToient réciproquement des ambassadeurs , qui concluent des traités , et qui règlent ies prîëtentions de leurs compatriotes. Mais la forme de la négociation se d^er» mine suîyant les mœurs , les lumières , et la constitution d'un peuple , et suivant le système politique des nations entre elles. Les Etats de Pancien temps, séparés par les mœurs , ayant peu de comitounication par des voyagea et pttP le commerce , n'avaient h Pordinaire que des intérêts mom<?ntanés è démêler : il n'était question que de fiàir une guerre , de fixer les limites dHm pays» et de faire quelque alliance passagère. A cet effet , les anciens employèrent des ambassadeurs , dont la mtssion était d'une courte durée, et comme il s'agissait le plus souvent de persuader uni grand nouîbre de personnes, on choisissait des gens feiileux par leur éloquence , et le vcom d'orateur ëfaiit h peu près sytionyme avec celui de ministre public. Dans le moyen âge oè tout ,* jusqu'à la justice , se décidait uniquement par la force , où le gouverneâient gothique rapprochait tous les petits Etats par la position , et tes élotgntfit en même temps par les intérêts, la négociation avait poù de pouvoir s«r dei pedples îsbiés et Ikrotiches qui ne eonnëisAaient et qu$ n'ai^ maient aucune mélhode pour terminer lei!krs querelles, <p» peltë des armes. Tonte la négociation se réduisait pl^iqot à Part de feiré dès trêves, et de marchander les rançons.
Ce n'est que dans FEurope moderne, ^ont les hahitans sont liés étroitenient par la conformité des mœurs , par un même fond de religion , par nn commerce fréquent , et par une communication continuelle des lumières, que-la nége« ciation a pu' se réduire en art et devenir «lible. Ce ckMr|;^
ment est arrivé , depuis que des intérêts sans œsae renaisians decçtte liaison, et nu systèoie politique ipcoaiw aux anciens, qai fait de l\Europe une espèce de république d'alliés, ont eo{pgé les spuverains à entretenir des mii^îstres ^ésidaus à tontes les cour^ de notre coatinent* On a voulu fiiirei^onneur ao cardinal Mazarîn de l'introduction de Tart de négocier en France , et de la perfection de cet furt en généraL Gepeu* daut avant son temps , la France et les autres États de l'Eu» rope araient produit les nlus habiles négociateurs; et depuis son temps , de grands hommes paraissent avoir suivi une méthode assez différente de la sieone* Ce ministre , tout composé de petites finesses | a mis dans ses négr^oiations son ame arlifiûeuse, et bien loin d'avoir perfectionné cet art, il paraît Pavoir embrouillé, altéré sa simplicité, et recwié ses progrès*
Quoi qu'il en soit, }a coutume de négocier sans iatermption , on au moins la facilité de le faire ^ iout monont, a rendu la négociation publiqi^ plus compliquée. Les Ion-* peurs que cette coutume met dan^ les afEsiires , eni^ent plus de fermeté et de pat^extce ^ et un plus grand .eimpire sor Las passions, que n'en exige une négociation plus abrégée* L'habitude de traiter sans discontinuer, i^pprMd tontes ks rases dont les politiques se i^rven^ pour ^e tromper, et la lenteur donne tout le temps nécefl^sajU'e fçw les evnployier, et pour se lasser et pour f^e surprendre r4piprQf|iiemetit« On a des occasions continuelles à se tfttei: y A s'^aukmlner ^ ^ à abuser des passions d'^utm^
(ja complication essenJtielle d^d a&iirçs publiques cause, déjà ass^z de difficultés ,9 et plus qii'on n*9n peut renconfvor daus les afiaires particulières. Tant de ressorts obscui» «t cachés concourent h produira les r^voIuli«n9 dies Elste i tant de passions déguisées se mjêlent d4ins la conduite des ^nds; tant d'intérêts sépsrés formant l'îi^téi^t géuéral des nations , qu'il est impossible de mettro ?n m<»nvei»isnt l^n de diri|[er des machines îiussi composées , sans en o«ftii-
naître toutes les parties. Il faut savoir découvrir ces ressorts, en combiner les effets , et s'en servir à propos. C'est cette multiplicité de considérations pour accpiérir une connaissance unique , c'est cette quantité de causes subalternes pour concourir à Un seul eflFet , qui font de la politique la science la plus difficile , et qui rendent l'application de sa théorie si peu sûre dans la pratique. Une petite roue est ignorée ou négligée, et toute la grande machine est dérangée et sans action. Dans lep afj&ires de la vie civile , ces ressorts sont en plus petit nombre , plus simples , et leur combinaison ne dépend pas d'une étendue aussi yaste de connaissances.
Si la Complication des affiiires publiques demande plus de sagesse pour le plan , leur importance demande aussi plus de pimdence dans l'exécution. Dans la vie civile une fausse démarche peut être aisément redressée , et on peut réparer les influences d'un événement malheureux par mille moyens présens. Mais , dans tout ce qui regarde les intérêts des États , chaque pas est de la plus graiide conséquence y et en! cas Je malheur, les ressources ne soi^t pas ^ si aisées à trouver. Les souverains n'ont point de juge supérieur, qui supplée à l'imprudence de leur conduite , et au défeut de bonne foi dans les puissans ; et ils ne peuvent pas intenter action, comme voulait feire un ministre du siècle passé , à un voisin qui veut profiter des circonstances pour les maltraiter. Ils sont obligés de tirer tous les secours de leur propre fond, de leurs' alliés, et de leur bonne conduite. Un ministre auquel ils confient le maniement de leurs affaires , a besoin de toute l'habileté et circonspection possibles , et d'une rare prudence dans l'invention et dans lé choix des expédiens.
Les personnes avec lesquelles on discute les intérêts publics, ajoutent à la difficulté de cette espèce de négociation. Quoiqu'il arrive rarement qu'on traité directement avec le
souTeraîn, les occasions se présenleut pourtant où il est indispensable de lui parler d'affaires. Un homme qui manque de courage, est alors ébloui par l'éclat qui accompagne la majesté ' royale : la splendeur du pouvoir suprême lui impose au point qu'il ne peut ni faire les propositions de la manière requise , ni les appuyer avec force et ayec fermeté. On ose proposer tout à ses égaux , ou à ceux qui ne sont pas dans une grande élévation; on le fiiit sans effort (Pnne façon convenable, et on emploie sans embarras les charmes de l'éloquence. Mais un ministre public , s^il n'est pas doué d'une noble hardiesse ^ qui lui donne la liberté de parler, et d'une discrétion décente , qui lui apprenne à ménager cette liberté, sera troublé par la présence d'un grand à ne pouvoir faire usage de ses talens ; on abusera de ces talens , pour choquer des personnes qui décident du sort de sa négociation. Dans l'un et l'autre cas , il fera un tort sensible à lui-même^ et aux affaires dont il est chargé.
Les grands , par l'habitude des superfluités et de la vue des meilleurs modèles , prennent un goût fin et machinal de tout ce qui est agréable , et se dégoûtent aisément de ce qni ne répond pas à leurs idées habituelles de la perfection. Sans cesse exposés aux séductions de la flatterie , ils deviennent d'une sensibilité extrême sur tout ce qui peut les choquer, ou leur déplaire. Tous ceux qui les approchent , doivent avoir dans l'esprit, dans les manières, et dans l'extérieur, ces grâces qui arrachent l'affection des cœurs les pins difficiles; ou au moins n'être pas sujets à des défauts, qui laissent des impressions désagréables. Le ministre public a besoin, pour réussir, du talent des agrémens dans foute sou étendue, pendant qu'un particulier, en traitant avec des personnes qui n'ont pas tant de délicatesse , et qui sont accoutumées à une plus grande indulgence, peut se contenter d'en acquérir une partie.
Quoique le choix des hommes d'État soit souvent aban-
donne au hasard de la position , ^ la fiiyear aveugle tl^uft maître , et au pouvoir de l'intrigue , il arrive cependant à l'ordinaire ) que d'habiles gens parviennent aux grandes places } et si le mérite leur manque, la routine des af&iîres supplée jusqu'à un certain point à leur ineapai^të natar«lle. La plupart du temps » on est obligé de négocier avec des gens d'une habileté supérieure ^ rompus dbns Tes affaire», et qui, maîtres de leurs passions, sont en garde contre toutes les surprises. Si Pon se mesure avec des hommes si bien armés sans avoir une armure à l'épreuve des coups, bien loin de remporter la victoire ,^ on peut s'attendre à une défaite totale. On ne risque pas tant dans les affaires communes f oh l'on attaque des hommes armés à la légère , qiiî font rarement usage de leurs forces , qui n'en ont point ^ ou qui n'en ont guère plus que celui qui les entame.
Par ces considérations, on se convaincra, que le négociateur public doit avoir les qualités nécessaires au maniement des affaires dans un degré pluséminent, que celui qui traite avec des particuliers. Avec le génie propre à son emploi, il a besoin d'une connaissance profonde des affaires et des hommes; d'un talent singulier pour se servir des passions d'autrui et pour dominer les sciences; de l'art de parler et d'écrire avec agrément, avec force, et avec fecilifé; d'un courage à toute épreuve, et tempéré par une docilité sans bassesse; d'un air ouvert, accompagné de manières nobles et insinuantes; d'une sagesse supérieure; d'un discemement exquis; d'une probité éclairée; d'une prudence consommée, sans mélange de finesse; de l'esprit inventeur pour les ex* pédien» ; enfin d'une certaine élévation d'esprit et de cceur, qui l'empêche de tomber dans des bagatelles. Cette grandeur d'ame est exigée préférablement par les affaires publiques, où le goût des vétilles, si ordinaire aux petits esprits, est de la plus dangereuse conséquence.
De ces qualités, celles qui ne sont pas un heureux don
de la nalnre ^ ne s'acquièrent que par rëtude, la méditation, Posage àû, monde et l'expérience. La vie de l'honuiie est trop courte pour qu'il puisse faire sur tous les cas existans le nombre d'observatious , qui est requis pour former h 'vraie expérience et une grande capacité. On gagne de gnin« des avances en pouvant commencer sa propre expérience parcelle des autres, et mettre , pour fondement de ses lumières , led découTertes des grands génies de tous les siècles* Oq a dit qu'un auteur ne saurait produire un ouvrage ap* prochant de la perfection , sans avoir joué quelque rôle dans la Tte actire : on pourra dire avec plus de raison , qu'un homme ne saurait jouer arec supériorité son rôle dans les aSiires, et sur- tout dans la négociation, s'il n'amasse pas des connaissances et s'il ne cultive pas ses talens par un commerce Êimîlier avec les meilleurs auteurs. L'étude est ^oae utilité incontestable : la méditation l'élabore , et Fapproprie à celui qui s'occupe de la lecture. Le négociateur portera ses vues préférablement du côté des sciences les pltis analogues à sa rocation : du côté de la politique, qui hu fournit les principes de tontes ses démarches ; de l'histoire, de ce recueil d'expériences sur l'homme moral, qui U apprend à découvrir les causes des évéuemens; de la fjUlosopliie , qui enseigne à raisonner juste | et des lettres ^ qai ajoutent de l'agrément au reste des connaissances. Muni de ces secours, il pofurra percer avec sûreté dans le kby* rfaithe des affaires > et acquérir de bonne heure de Fexpélieuce et de la capacité.
Supposé encore que des oonnaissances Tariées ne soient pas d'un usage indispensable^ elles sont toujours d'un avantage sensible par une raison indirecte. Le ministre public est obligé de se mêler dans des conversations de foute es* pèce, et dai)^ le monde on ne parle que des choses ou des personnes. Il est évident de quelle couséquence il est de parler trop des personnes, dans des situations oii l'inimitié
d'un seul homme peut faire échouer une négociation y sans coflipter l'insipidité d'une conversation semblable; Si l'on parle des choses , un homme resserré dans les idées relatives à. son emploi > borne son entretien uniquement à ce qui l'occupe , ou est forcé à un silence ennuyeux. On sent combien la prudence défend des entretiens si remplis de risques, où l'on trahit si facQemeût ses sentimens, dëcoayre des desseins^ et laisse échapper son secret* Si le négociateur, au contraire , a l'esprit orné de belles connaissances , il peut fournir matière à une.conversation intéressante , qu^ rend sa personne plus agréable, qui lui attire de l'estime et de Tamitié, et qui ne l'expose en aucune manière. [Elles le délasseront , d'ailleurs , . de ses occupations importantes , et le. préserveront d'une dissipation toujours désavantageuse aux talens.
Par ces raisons, les plus grands politiques ont exigé du ministre public une grande variété de connaissances. Sully avoue que l'éloquence et la réputation du cardinal du Perron le servirent mieux dans ses négociations que toutes les finessçs des autres : on ne pouvait résister, ajoute- t-il, à ses entretiens doux et insinuans^ toujours assaisonnés d'un savoir varié. Temple méprisait tout ministre sans lettres, pomme un homme auquel il manquait une partie essentieOe du mérite politique. Il serait inutile de citer le grand nombre des hommes d'Etat , qui ont été du même sentiment. Bacon prouve même par l'histoire que les politiques les plus habiles ont été tous des gens lettrés.
Malgré cette quantité de sufirages, il règne encore un préjugé assez généralement répandu* On croit les gens d'esprit et bien instruits moins propres aux affaires, et principalement à la négociation, que ceux qui n'ont pour eux que des talens agréables, et la routine commune, 'ije^nem^e de plusieurs savans, et sur-tout de beaux-esprits, qu'on avait jugés . capables de tout à cause de leurs agrémens , et qui
B'ent point réussi dans les emplois qu'on leur arait confiés, semble confirmer cette prëyention. On aurait pu cependant penser aussi naturellement, qu'un homme qui donne des preuTCS d'une pénétration et d'une habileté supérieure dans les sciences, peut porter dans les aâ&ires la même pénétration, et la même capacité, s'il est mis dans des circonstances oh il poiurra appliquer ces qualités. Mais ce préjugé n'est pas raisonné : il est à l'ordinaire un jugement dicté par la passion de l'intérêt* Les souverains et les ministres d'un esprit médiocre craignent les gens de génie , et n'aiment pas à les employer* Ce préjugé est un prétexte plausible de h fiiTeur ^ une excuse toute trourée poar pallier l'empressement de placer des parens , des amis , et des favoris peu dignes des places qu'ils occupent. Il fieivorise les prétentions des gens de qualité , qui étant pour la plupart mal instruits , se piquent de dépriser un mérite qui leur manque , et se croient en droit d'adirer à tout par le seul privilège de ienr naissance.
Si le préjugé est envisagé d'un autre cfité , il contient qQclque chose de vrai , et à quoi on ne fait pas attention. Les dons de l'esprit et de l'âme sont le plus souvent séparés, et se joignent rarement dans la même personne. Des génies supérieurs sont faibles , timides , chimériques dans leurs vues ; des gens bornés au contraire ont souvent de la prudence , du courage y de la fermeté. On se tromperait également en croyant on les qualités de l'esprit , ou celles de l'afiie uniquement suffisantes pour s'acquitter ayec succès du maniement des affaires. Il faut avouer cependant que les qualités de l'ame sont encore plus néces* saires que les talens , et qu'un homme qui n'a pas ' un caractère proportionné à ses lumières , ne peut se promettre aucun succès dans ses entreprises. C'est en ceci que les gens de qualité jouissent , sans doute , d'un plus grand avantage que les gens d'une naissance commune : si leur état TOME III, 8
met des obstacles à l'acquisition des connaissances, lear ëdacation et leur position sont favorables pour cultiver certaines parties du caractère et des talens agréables.
Mais j si un homme est doue de ce don heureux et rare, de Tëqui libre entre son esprit , ses lamières et son caractère, il est capable des plus grandes afFaires. Cependant les hommes de cette espèce ne sont presque jamais employés , et c'est en partie par leur propre faute* Quand ils sont bien instruits , et quand ils ont goûté une fois Tive^ ment le plaisir de la connaissance de la yéritë , ils s'aban* donnent à l'ordinaire avec trop d'ardeur à l'étude des sciences et des lettres* Cette étude est sans doute si fort au-dessus du reste de toutes les occupations possibles, qu^un homme a de la peine à s'abaisser à d'autres moins satisfaisantes. En s'y prêtant, il fait un sacrifice secret aux circonstances, on à des considérations étrangères à son vrai bonheur. L'élévation de l'esprit rend d'ailleurs un tel homme assez indifférent à la fortune , et une certaine hauteur d'ame l'empêche de se donner les mouvemens requis pour écarter des concurrens , et pour parvenir* On ne rient plus , comme autrefois, arracher un homme éclairé à ses méditations , pour le forcer de servir sa patrie dans la vie active.
Il est assez superflu , par conséquent , de s'attacher trop au portrait du par&it négociateur; peinture, qui, comme toutes celles des caractères , doit exprimer simplement la perfection d'un modèle , qui est difficile à trouver, et souvent aussi difficile à avoir. En nommant des ministres publics , on fera souvent de bons choix , et aussi souvent on sera obligé de prendre ceux qu'on trouve sous la main , qui sont à la source des grâces , et qui ont occasion de faire connaître leur mérite , ou de gagner la faveur* En attendant, le monde ira son train, puisque suivant le sentiment du femeux Ofxenstiertl , il a besoin de si pende sagesse pour être gouverné*
Dans la pratique 9 les opînjloDS semblent partagées sur Futilité et l'importance de la négociation. Des sourerains la D^igent par hauteur , par esprit d'économie , ou par une coofiance présomptueuse dans leurs propres forces. Il est des époques entières stériles en négociations y où un esprit destrocteur gagne les peuples , et oiï rien ne $e décide que par la voie des armes : il en est d'autres y où le génie pacifique de la peur paraît dominer , et où Ton ne fait que traitailler. Des puissances faibles , et peu propres aux exploits gnerriers , négocient sans cesse , et ne peurent opposer à leurs ennemis > que la défense de la prudence et de l'habileté. C'est pour cela que des négociateurs enthousiastes ont looteau , qu'un bon ambassadeur yaut autant à son maître , ^'ane armée de cent mille hommes. ^
Les plus grands monarques , et même les conqnéransqui ont méprisé la négociation , ne l'ont jamais dédaignée impmément. En employant uniquement la force et la hauteur, ils alarment leurs voisins , et les nécessitent à se ligner contre une puissance inquiète et formidable, toujours prête à s'élancer sur ceux qui lui d onnent le moindre prétexte pour une guerre. En négociant de bonue heure , on prérient les défiances y on ^agne quelques uns des princes tentés de s'allier contre nous ; et en montrant du penchant Ipoorles voies de la douceur et de l'accommodement, pn diminue la crainte qu'inspire un gouyernement militaire, jl'bistoire est remplie d'exemples de souverains 9 qui , en- |lés par le succès de leurs armes, ont négligé de cultiver par imégociation l'amitié et l'alliance des antres puissances , et Moi, par cette conduite hautaine et imprudente , se sont atpb^ les plus grands malheurs. Les progrès des conquérant pême sont facilités par l'adresse de gagner les hommes : Pyrpins avott«i que son épée ne lui avait pas donné autant de pDes , que ne lui en avait donné l'éloquence de Cynoas.
Il y a des puissances qui , avec des forces très-médiocres,
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se soutiennent et se débarrassent des occurrences les plus épineuses* Elles sont redeyables de leur conserration à leu prudence , à leur attention de se prêter aux circonstances , de saisir les occasions fiaiyorables à leurs intérêts , et d^obsenrer la maxime , qu'il est toujours avantageux de mettre en négociation les choses qu'on ne peut pas contester pai les armes. Une conduite semblable ne peut se tenir sans ni» gocier sans cesse , sans se faire des amis et des alliés : elle est la ressource unique pour les faibles, et elle est d'un usage excellent pour tempérer l'excès des forces des puissans.
La négociation cependant , sans être appuyée par des forces réelles ou imaginaires , est toujours impar&ite 9 et accompagnée de mille difficultés. Le ministre d'un prince victorieux , craint et respecté , trouve les chemins frayés , et tontes les affaire^ préparées pour un bon succès. Ce qa'il y a de plus avantageux en général y c'est de savoir mêler avec adresse la force avec la négociation. Sans les forces , la négociation est , pour ainsi dire , un levier qui manque de point d'appui : sans la négociation , la force est un instrument trop acéré y trop dur, et qui se casse entre les mains de celui qui l'emploie.
Jusqu'ici la négociation publique a été d'une utilité imparfaite pour le bonheur des hommes. La quantité des traités conclus sans interruption , n'ayant pas assuré la tranquillité des peuples , devient souvent une semence de nonvelles guerres , et les garanties y inventées pour donner dek solidité aux traités 9 ont été plus propres encore à&iregerm cette semence , qu'à l'étouffer. Quels éloges ne mériteraie pas les souverains, qui voudraient destiner la négociation Élire réussir le dessein le plus sublime de la politique , lui de donner plus de consistance au système de l'Europe A côté de leur repos et de leur sûreté y ils gagneraient m gloire immortelle , et la douce satisfaction d'avoir fixé bonheur d'une grande partie du genre humain.
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