‹ Traité complet de diplomatie;Chapitre 45 sur 89 · MOYENS DE NUIRE A L'ENNEML · texte numérisé non relu

MOYENS DE NUIRE A L'ENNEML

C'est un principe reconnu parmi les nations civilisées , que la guerre ne doit pas élre entre-

piise par esprit de vengeance , mais pour recouvrer , assurer ou obtenir un droit. Son but immë* diat est la victoire qui doit forcer le vaincu à reconnaître le droit du vainqueur^ et à en subir les consëquences.

Ainsi s^est établie la maxime nommée loi de la guerre. Elle défend de faire au souverain ennemi, à ses sujets et à ses possessions , aucun dommage s'il n'est un moyen de remporter la victoire , et interdit toute action qui sertirait seulement à satisfaire la vengeance et à accroître les calamités de la guerre, sans procurer aucun avantage réel.

Mais il- est une autre règle que l'on nonmie raison de guerre , et qui restreint la première en admettant plusieurs exceptions. Elle permet ce que celle-ci interdit ; lorsque le soin de sa propre défense oblige d'y recourir , soit dans un danger instantané , soit dans le dessein de ramener l'ennemi, par des représailles, à la coutume du droit.

Dans la généralité, tous les moyens qui peuvent assurer la victoire , sont licites. C'est en ce sens que l'on dit : Le droit de la guerre est illimité ; mais notre véritable intérêt nous commande de ne point rendre tout rapprochement impossible ; de ne point nous exposer à une effrayante réciprocité d'excès et de maux. Nous devons donc ,

dans les hostilités mêmes , respecter la bonne foj, la justice, l'humanité; et, en un mot, dans cette horrible nécessité de faire du mal , il faut que nous en fassions le moins possible.

Nous répéterons donc, avec Grotius , qu'il n'y a de permis dans la guerre que ce qui a une liaison nécessaire avec sa fin. Or , cette fin. n'étant pas la destruction entière de notre ennemi , mais la réparation d'une injure , il suit que tout ce que nous faisons de mal avec intention au delà de ce qu'exige cette réparation , nous rend coupables. Nous disons , ayec intention ^ car il est des cir-' constances où pour arriver à cette fin , on est contraint d'aller au delà de ce qu'elle demande , et dans lesquelles on ne peut nous accuser de la surabondance du mal que nous faisons.

C'est ainsi qu'en canonnant un vaisseau ennemi , nous ne sommes nullement responsables du danger auquel se trouvent escposés par notre fidt les passagers , les femmes , les enfans que ren* ferme le vaisseau. D«n est de même de l'exemple d'une ville assiégée. Doue les malheurs qui lui arrivent de la part des assiégeans sont autant d'effets d'une déplorable nécessité qu'on ne peut leur imputer à crime.

Il peut se faire encore que nous endommagions, que nous prenions du bien de l'ennemi

beaucoup plus qu^il ne nous en faut pour nous indemniser ; mais nous sommes, à nptre tpur, obligés de rendre ou dMndemnîser,

Voilà comment doivent s'entendre lés choses qui y défendues dans d'autres temps , se trouvent permises dans Fëtat de guerre. On voit qu'il ne s'agit ici que d'actes qui , loin d'avoir pour principe ' une intention directe d'injustice ou de cruauté , supposent, au contraire , ceUe de réparer l'excès du mal qui pourra encore être réparé.

Nous avons îe droit d'agir d'une manière hostile, non-seulement contre notre ennemi , mais «icore contre ceux qui font cause commune avec lui , soit volontairement , soit involontairement, pour réparation , et du tort premier qui a été pour nous la cause de la guerre , et de tout ce que nous avons éprouvé d'autres torts ou d'autres maux depuis la guerre commencée.

Nous disons que nous pouvons exercer ce droit d'hostilité contre ceux-mémes qui font , malgré eux, cause avec notre ennemi, qui n'agissent ainsi contre nous que parce qu'ils sont dans sadépendance , et qu'ils ne peuvent , sans s'exposer même à une ruine entière ^ se soustraire à là nécessité de s'associer à lui. Quoique sans doute ik soient moins coupables envers nous que l'ennemi direct; cependant, même en admettant comme

possible une dépendance aussi absolue, il n'en est pas moins vrai que rien ne peut, avec raison et justice^ nous obliger de supporter les maux <ju'ils nous font même contre leur volonté , et consëquemment nous empêcher d'employer tous nos moyens pour nous en délivrer , et en obtenir la réparation. Cette conduite est évidemment autorisée par notre droit de défense naturelle , qui est pour nous celui de tout faire pour nous assurer notre existence et nos biens. C'est dans ce droit bien compris , dont la précaution fait une partie essentielle , qu'il faut spécialement rechercher la raison justificative du mal. que souvent nous faisons à notre ennemi , au delà de la mesure de son tort actuel , dans la vue de le mettre hors d'état de nous nuire , en raison de ce que nous avons plus ou moins à craindre de ses mauvaises dispositions.

Voilà les principes généraux d'après lesquels nous devons déterminer la mes«re du mal que nous sommes en droit de faire dans l'état de guerre; maintenant, examinons la nature des moyens par lesquels s'opère ce mal.

•— La ruse et la force comprennent tous ces moyens de maux et de désastres.

$ I. -^ On entend par moyens de la force , l'usage de toutes les armes , l'emploi des machi-

— ses —

nés qui peuvent porter chez Pennemi , le ravage , la terreur et la mort.

On doit cependant regarder comme défendu par Fhumanitë , Fusage des machines dont Feffet serait de causer des maux d^une nature atroce , ou de faire périr à la fois un grand nombre de combattans et de personnes innocentes. Aussi , ne doit-OD pas employer, au lieu de balles et de boulets , des morceaux de fer y des pierres angulaires , des clous et du verre ; il est seulement permis de charger les armes à feu avec des balles ramëes y ou de tirer à boulets rouges sur les forteresses et les vaisseaux de Pennemi.

Mais que faut-il dire dii poison et de l'assassinat? Peut-on parler de pareils moyens quand il s^agit du noble métier de la guerre , qui demande autant de grandeur d'àme , de magnanimité , que de courage ? Peut-on supposer qu'un militaire , dont l'honneur est la devise, veuille le perdre par la plus vile y la plus atroce des lâchetés? Non, et le soupçonner serait une injure.[On a beau dire que la mort d'un seul homme , d'un souverain , d^un général , peut terminer la guerre , et conserver la vie à des milliers de soldats ; observons d'abord que cette conséquence est bien incertaine , car les souverains et les généraux sont remplacés , et il est plus naturel de présumer

que la guerre sera continuée , que de supposer le contraire. Mais raisonnons d'après la nature même des chôëes : Vous vous croyez autorise à empoisonner ou assassiner votre ennemi ; fort bien : vous lui accordez donc le même droit , car tout est ^al entre vous ; ainsi j il peut, de son côte , vous faire empoisonner ou assassiner : quelle sera la conséquence pratique de cette faculté réciproque? Une inquiétude mor* telle et indestructible de part et d'autre; vous craindrez jusqu^à votre ombre. -Et , le général , à la merci de cent mille hommes , qui ne sont pas tous bons sujets , comment pourra-t-il remplir son devoir? Placé 9m* le champ de Thonneur et de la gloire j il devra craindre à chaque pas de rencontrer un traître : il s^est dévoué à la mort les armes à la main ; mais il ne s'est poiot dévoué aux embûches et au fer d'un lâche assassin. Convenons donc que l'assassinat et le poison sont des moyens atroces que la conservation de nous-méme ne nécessite point ; qu'il doit augmenter les horreurs de la guerre , au lieu de la terminer. Ajoutons , que si ce moyen est licite pour terminer une guerre j il l'est aussi pour la prévenir ; ainsi , le poison et le fer des assassins deviendront le ratio ultima regum, ou plutôt un moyen innocent et ordinaire de la politique.

— ae» —

C'est d'après ces 'considërations qu'il faut apprécier Tentreprise tant vantëe • tant préconisée de Mutins Scœyola ; on peiit^ti^uyer son dëyouement louable, mais son objet était un crime.

Quant à l'emploi du poison , Alexandre-le-6rand l'a jugé , en disant , à l'yard de Darius : Qu'il était résolu de le poursuivre à outrance, non plus comme un ennemi de bonne guerre , mais comme un empoisonneur, et un assassin* Alexandre jugea avec la même rigueur Bessus , assassin de Darius. On connaît la mémorable réponse qu'on rapporte avoir été faite par les consuls romains au médecin de Pyrrhus, qui leur avait offert d^empoisonner son maître.

Quant à l'empoisonnement des fontaines, des puits , nous pensons que l'idée n'en saurait venir à un général ; cso* une pareille extrémité serait un forfait inutile : en effet, il ne détruirait pas ainsi Tannée qu'il aurait à combattre : son action n'aurait d'autre résultat que de faire périr des femmes , des enfans ; en un mot, des gens sans armes et sans défense. Détruisez les puits, si par -là vous empêche^ votre ennemi de vous poursuivre, mais ne les empoisonnez pas !

Un général ne peut pas non plus empoisonner les farines qu'il laisse dans une place , qu'il est forcé de rendre ou d'évacuer ; car une pareille mesure serait inutile ; elle provoquerait

des repr^illes , et , insensiblement j on userait à la guerre plus (Tarsenîc que de poudre. La même remarque est à faire au sujet des armes empoisonnées. Et quel mëtier serait-ce que celui de la guerre , s'il ne fallait , pour y acquérir de la gloire , qu'être un habile empoisonneur , ou un adroit assa^in !

§ II. — Quant aux moyens de ruse , la loi naturelle ne les défend pas dans la généralité j mais la loi de guerre peut y apporter quelques modifications ; c'est ainsi que dans les combats maritimes , il n'est pas permis d'atUquer , en prenant un faux payiUon , quoiqu'il le soit d'éviter l'attaque par ce moyen. L'agresseur doit toujours arborer son véritable pavillon hors la portée du canon. 'On ne regarde donc point comme un acte déloyal d'employer tous les stratagèmes par lesquels on peut tromper l'ennemi , tous les pi^es qu'on peut lui tendre , tous les moyens enfin de le surprendre et de le mettre en défauL

Quoi qu^il en soit du mépris que quelques nations j les Romains surtout , dans les beaux jours de leur république , aient montré pour Pemploi de la ruse , on ne peut disconvenir qu'il ne soit très légitime , et qu'on ne fasse très bien d'en user, surtout lorsqu'il a pour effet , ce qui arrive firéquemment , de prévenir les maux qui résultent de l'emploi seul de la force. Tel est , par

exemple , l'effet d^une fausse confidence^ dW faux a^iâ, par lequel Fennemi se laisse tromper et amener à une position où il lui est impossible de se défendre. Il faut donc convenir de ce que ces moyens ont de licite , mais encore de très louable, eh considération d^une fin aussi avantageuse.

Quelque difficile qu'il paraisse de pouvoir resserrer dans de justes limites ce terrible droit de faire du mal y cependant il existe des règles gënërales qui permettent de les tracer ; aussi nous établirons que les chefs d'une nation^ que les généraux , qui la franchisseut , se rendent coupables du crime de lèse-humanité.

S'ils n'ont rien à redouter, ni des nations étrangères , ni de la nation avec laquelle ils auront fait la paix , et qui paraîtra ne conserver aucun fôcheux souvenir , toujours est-il qu'ils n'échapperont pas à leurs remords , et qu'au milieu même de l'ivresse du triomphe , leur conscience sera déchirée par le cri de leurs victimes.

Pour renfermer en peu de mots tout ce qui peut être dit sur les moyens de nuire à l'ennemi , nous établirons : que moins nous répandrons de sang, moins nous nous écarterons des devoirs sacrés de la justice et de l'humanité , plus nous trouverons de facilité à terminer la guerre avec autant d'avantage que de gloire, et à nous assurer

de même aussi , la paix qu'il nous aura été possible d'obtenir, plus nous parviendrons à nous concilier Festime et la bienveillance des autres nations , et plus nous serons fondés à compter sur leur garantie et leur appui contre les attaques de l'injustice et de la mauvaise foi. Omnibus est odio cru-' délitas, et aniore pietas et clementia. (Gicêron).

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