‹ Traité complet de l'anatomie de l'homme, par les Drs Bourgery et Claude Bernard et le professeur-dessinateur-anatomiste N.H. Jacob, avec le concours de Ludovic Hirschfeld. Tome cinquième (volume 2)Chapitre 110 sur 373 · PROBABILITÉS SUR LES FONCTIONS DE LA RATE · texte numérisé non relu

PROBABILITÉS SUR LES FONCTIONS DE LA RATE

Je viens de terminer la tâche que j'avais dû m'imposer. J’ai rempli le devoir de l’anatomiste. Dans ce qui précède, la science que je professe a réalisé tout ce que l’on doit en attendre en fournissant une théorie complète de texture. J'établis à part ce travail dont la certitude, pour moi, est irrécusable, à quelque erreur possible que puisse donner lieu son interprétation: mais, appuyé sur cette base inébranlable, et sans prétendre marcher avec la même assurance dans le ténébreux domaine de la physiologie, je me demande : que résultera-t-il de ce travail? Car l’anatomie microscopique ne serait plus qu'une science de vaine curiosité si elle ne servait à éclairer les mystères de la physiologie, de même que la physiologie n’est qu’un tissu de fables quand elle oublie de s'appuyer sur l'anatomie. C’est la marche naturelle de ces deux sciences de s’isoler et de se rapprocher tour à tour, et de se devancer alternativement pour s’harmonier ensuite, se corroborer et confondre leurs témoignages, dans le but commun de faire surgir une vérité nouvelle. Ainsi donc, la texture de la rate, telle que nous l’avons établie, ne fournit-elle aucun indice probable sur les fonctions de ce viscère ? J'ai à cet égard une conviction , et je vais essayer de la faire partager , mais avec toute la réserve que l’on doit apporter à une simple opinion dont les preuves, quoique fortifiées par la chimie et la pathologie, ne sont véritablement positives qu’en anatomie, et surtout lorsqu'il s’agit de combattre des préventions contraires, appuyées sur des preuves négatives, obtenues antérieurement par la physiologie expérimentale.

Je passe provisoirement sous silence les nombreuses opinions, toutes gratuites, consignées dans Haller et reproduites par Assolant, que l’on a élevées sur les fonctions de la rate. Des idées à priori, des aperçus vagues ne sauraient me suffire. Dans un sujet où il n’existe d’autres faits certains que la présence d’un organe, c'est à cet organe, lui-même, que je demande la raison de sa propre existence ; en d’autres termes, là où la physiologie se fait

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défaut à elle-même, c’est par l’anatomie que je cherche à y suppléer.

Or, que dit la texture de la rate ?

Deux sortes d’appareils s’y rencontrent, l’un vésiculaire, l’autre glanduleux. Pour le second, point de doute, c’est un appareil lymphatique. Je n’ignore pas que, à un examen rigoureux, on ne trouverait encore là qu'une difficulté reculée, car on peut demander, qu'est-ce que c’est que les lymphatiques? Mais il ne faut pas aborder toutes les questions à la fois, et surtout une question générale pour l’organisme, à propos d’un fait de texture locale. Si les fonctions du système lymphatique ne sont pas encore nettement précisées, du moins on a lieu de croire, et on sait, en quelquesorte, que ces fonctions existent, et même qu’elles jouent un rôle important dans le grand phénomène de l’hématose. Enfin, supposé même que l’on nie la rectitude de ces premiéres notions acquises, la question étant la même pour la portion splénique que pour toutes les autres parties du système lymphatique, il n’y a toujours point à m’y arrêter.

Reste l’appareil vésiculaire. Qu’y trouve-t-on? Des cellules, dans lesquelles les veines s’ouvrent par de larges orifices, sont circonscrites par une paroi membraneuse. Cette membrane renferme des granules, et un système capillaire, très fourni, d’où, surgissent des myriades de corpuscules vasculaires, aboutissant à des capillaires artériels au point de départ des capillaires veineux et lymphatiques. Les cellules sont remplies d’un liquide composé de globules de différentes sortes, en suspension dans le véhicule aqueux.

Voici donc un organe formé de corpuscules , ou, disons avec Malpighi, de glandules avec leurs vaisseaux, et un produit de sécrétion bien distinct et spécial, versé dans des milliers de petits réservoirs représentant, comme je l’ai dit, autant de vésicules sécrétoires, dont le liquide est évidemment repris par les veines, et en partie, également par les lymphatiques. Je le demande : quel autre appareil sécréteur est-il mieux prouvé pour l'anatomie, et je dirais aussi, pour la physiologie et la chimie ; car, où seraient les preuves de ces trois sciences, si une organisation sécrétoire spéciale et un fluide particulier n’en sont pas?

Je crains que l’on puisse poser cette objection : qu’une texture assez significative de la rate avec une fonction spéciale, ayant déjà été trouvée, mais non acceptée, il semble que ce soit un fort argument, que cette opinion n’a été rejetée que parce qu’elle n’a pu supporter l’examen. Je crois le contraire. Grâce à Ruysch, la théorie de Malpighi est avortée mais non jugée. Je n’en fais aucun doute. Si, à son apparition, le travail de cet illustre anatomiste avait été appuyé par toutes les preuves que nous avons fournies plus haut, la fonction sécrétoire quelconque de la rate, depuis un siècle et demi, serait acceptée dans les esprits, aussi bien que les théories de la circulation, de la respiration, des sécrétions partielles, et que tant d’autres qui ont été fixées à cette époque.

Pourquoi refuserait-on la fonction sécrétoire aux corpuscules de la rate, puisqu'on l’accorde si librement aux corpuscules du foie, du rein, etc?... C'est donc uniquement parce qu'ils ne s'ouvrent. pas sur une membrane muqueuse , Soit directement comme les follicules muqueux, soit par un canal ou arbre sécréteur comme les glandes.

Elle serait fort étroite et mesquine cette idée de ne reconnaitre de sécrétion que sur les membranes muqueuses. La rate a évidemment pour canal excréteur sa veine, et peut-être ses lymphatiques. Qu'en résulte-t-il? que les veines se présentent ici sous

un aspect nouveau pour l'observateur. Mais ce point de vue estil aussi singulier, ce fait est-il aussi exceptionnel pour l’organisme? La réflexion la plus légère suffit pour montrer le contraire. En effet, quelle différence si grande y a-t-il entre la veine splénique, apportant au foie le produit d’une élaboration spéciale des glandules de la rate, et les autres veines abdominales, apportant au même viscère, les résidus et les divers produits d’élaboration des follicules du tube intestinal? N'est-ce pas ici un flambeau pour guider dans les recherches, sur beaucoup d’autres organes dont la fonction est encore un mystère : le corps thyroïde, les capsules surrénales et surtout les ganglions lymphatiques où, comme plus tard j'espère le démontrer anatomiquement, il est probable que les veines jouent aussi le rôle de canaux excréteurs?

En outre, à un examen réfléchi, est-ce que les veines et les lymphatiques, en un mot, est-ce que l'appareil absorbant ne fait pas partout l'office d'appareil excréteur de tous les tissus, pour tous les liquides et les résidus des diverses nutritions? Car enfin, qu'estce qu’une sécrétion? Évidemment, comme le mot l'indique, la séparation d’un liquide, des élémens du sang artériel. Or, en ce sens, tout est sécrétion, car partout, le travail organique se compose de la soustraction d’une portion liquide et de la formation d’un ou de plusieurs résidus. Quelle différence fondamentale y a-t-il entre ces sécréteurs et les autres? je n’en vois qu’une. Que les organes sécréteurs, ainsi nommés, charrient des liquides excrémentiels, du moins en partie, des liquides qui ne doivent pas rentrer en nature dans les voies de la circulation générale, tandis que les veines et les lymphatiques sont, par rapport aux divers tissus, les voies excrétoriales communes des liquides qui doivent rentrer dans les voies circulatoires; de ceux, en un mot, qui n'ont pas rempli toutes leurs fonctions, qui n’ont pas donné leur dernier produit dans l'organisme, et sont encore en partie, assimilables et réservés à de nouvelles élaborations.

D'après ces diverses considérations et en prenant pour base d’une déduction légitime, ce que nous avons reconnu de la structure intime de la rate, de l'examen microscopique du liquide vésiculaire et du peu que nous savons de sa composition chimique, il me parait que les deux appareils représentent deux grandes fonctions spéciales.

1° L'appareil vésiculaire semble bien faire subir au sang artériel une élaboration particulière qui le convertit en liquide splénique. Mais qu'est-ce que ce liquide, quels en sont les organes sécréteurs et quelle est sa destination? Rien de plus simple que de conclure avec Malpighi, qu’il est sécrété dans les vésicules et qu'il constitue un élément préparatoire indispensable à la sécrétion de la bile dans le foie. Sans doute cet usage existe, mais est-il le seul? Je ne le crois pas. Voici, à ce sujet, ce que m'inspire l’ensemble de sa texture anatomique. On le voit, cet énoncé n'est qu'une simple opinion de ma part, que chacun est libre d'admettre ou de repousser ; mais je le présente néanmoins, parce que, à mon avis, une opinion déduite de la texture mérite un examen sérieux, et ne peut être prise pour un stérile jeu d’imagination ; c’est une base de théorie déjà fondée sur des preuves positives et, par cela même, une proposition raisonnable qui s'offre à toute vérification. ù

Ainsi donc, en considérant la structure de la membrane vésiculaire, on est induit à croire que c’est ce champ granulo-capillaire qui sécrète le liquide déposé dans ses vésicules. Y a-tilaussi une portion de sang pur versée par des rameaux artériels béans,

comme le croyait Malpighi? Je l’ignore, puisque je n’ai rien pu constater de semblable; mais le mélange de globules sanguins dans le liquide splénique est propre à justifier cette opinion dans les cas anatomiques, comme il milite également en faveur d’une autre opinion de nature physiologique, sur lesquels je reviendrai plus loin, et qui fait revêtir au globule sanguin sa forme dans le tissu de la rate.

Au reste, une fois le liquide splénique déposé dans les vésicules, est-il immédiatement emporté par les veines qui s’y ouvrent, ou subit-il dans ces cavités une nouvelle élaboration ? Je pense que c’est cette dernière opinion qui est la plus probable. Tous les anatomo-pathologistes ont signalé la grande capacité du système veineux de la rate, et ont cru à la stase du sang dans cet organe. Burdach même, croit cette condition nécessaire aux cond'‘ions que doit revêtir, pour contribuer à la sécrétion de la bile, le sang splénique, qu’il appelle veineux au plus haut degré. Mais, aussi, en admettant cette conclusion, si je ne me trompe, il s’opère préalablement une seconde élaboration de liquide splénique dans les vésicules, et les agens en sont les corpuscules vasculaires flottans dans ces cavités. Je dirai plus loin ce qu’il me semble que l’on peut présumer à cet égard. Constatons seulement que ces organules doivent avoir une influence sur la composition chimique du liquide dans lequel ils baignent. Ce ne serait donc que le résidu de cette seconde élaboration qui serait emporté par les veines et aussi par les lymphatiques. Mais ce liquide qui doit contribuer aux fonctions du foie, aurait déjà servi à une premiére fonction purement splénique, dont l’accomplissement se continue dans les veines de l'organe que nous avons vues devoir être assimilées à la texture des vésicules dont elles sont composées, L

En second lieu, vient l'appareil lymphatique de la rate, qui, jusqu’à présent, vu l’excessive ténuité de ces organes, avait échappé aux recherches de tous les anatomistes, quoique tous, aient vu et décrit, les troncs lymphatiques en grand nombre qui sortent par la scissure de la rate, où qui rampent à sa périphérie dans ses enveloppes. J'ai montré le volume énorme, glanduleux et vasculaire, que réclame l'élément lymphatique dans la structure de la rate, et la juxtaposition intime de cet organe avec l’autre élément vésiculaire, Or, il est impossible qu’une pareille disposition n'ait point un objet de première importance.

Reprenant ce que nous avons dit plus haut, nous avons vu le liquide splénique sécrété par la membrane vésiculaire de texture granulo-vasculaire, et déposé dans les vésicules, où il est modifié par un nouveau travail des corpuscules vasculaires flottans, soit que ceux-ci opérent sur le liquide splénique ou, ce qui est plus probable, qu’ils y mêlent un nouveau produit, Dans cet état, il entre sous l’action du système lymphatique, dont les myriades de capillicules composent en grande partie la membrane vésiculaire et les corpuscules flottans, et rapportent avec les résidusde l'élaboration de ces organules, une portion quelconqueséparée du liquide splénique. Ce n’est qu'après ce départ que ce liquide luimême, devient élément du sang veineux splénique. L'autre portion, charriée par les lymphatiques, entre dans le système sans fin des petites glandules et des vaisseaux lymphatiques, où s’opère une autre élaboration toute différente de celle de l'appareil vésiculaire, et dont le produit est versé dans le système lymphatique, tandis que certains résidus sont repris par les veinules dans les glandes, et vont former, par leur mélange avec le liquide vésiculaire, le sang veineux splénique proprement dit, celui qui désormais n’a plus d’autre objet que de se méler au sang des

veines mésaraïiques, pour servir en commun d’élémens à la sécrétion de la bile, ou, d’une manière plus précise, aux fonctions quelconques du foie.

Voici donc deux produits principaux d'élaboration sortis de la rate. On a pu trouver tous ces détails fort complexes sans qu’ils précisent rien de positif, et cependant je n’ai pas tout dit. Que serait-ce si, acceptant toutes les questions que provoque la texture, il fallait se demander la part spéciale que réclament le granule et le capillaire sanguin, celle de la glande lymphatique et de ses vaisseaux, considérés eux-mêmes comme organes fonctionnels ? Quelle est la composition de chacun de ces divers liquides? Quelles sont les modifications qu’ils s'impriment mutuellement les uns aux autres, et la destination ultérieure des derniers produits, dans le foie et dans le sang veineux de la circulation générale, etc., etc...? Je m'’arrête devant ces questions, car il y en aurait trop à faire. À quoi bon les poser, dira-t-on, si vous les reconnaissez insolubles ? Hé! vraiment, parce qu’elles surgissent d’elles-mêmes de l’ensemble de ce travail, et qu’elles sont générales dans l'organisme; parceque, sans se laisser abattre en voyant tout ce qui est à faire, il est bon néanmoins de constater et de nous avouer à nous-même, que le champ qui reste à explorer pour la science est bien autrement vaste que celui qu’elle a déjà parcouru ; en un mot, Je pose ces questions parce qu'elles existent, et que de les passer sous silence ne sert à rien, tandis que en les abordant de front, il y a du moins quelque chance de lever, par de nouvelles recherches, un coin du voile épais qui les couvre. Je reprends :

Si la physiologie expérimentale et la chimie ont été jusqu'à ce jour impuissantes à poser une hypothèse quelconque sur les usages de la rate, voici, du moins la texture qui vient de nous accuser deux genres d'élaboration, voyons si dans les opinions émanées de sources d'informations différentes ou trouvées parinduction, les auteurs ne nous diront rien qui ait rapport aux résultats généraux que nous venons d’entrevoir. C’est encore par l’anatomie que vont nous venir de nouveaux renseignemens sur les fonctions spléniques, car toutes les opinions auront pour base, l'aspect physique ou l'examen microscopique des liquides contenus dans la rate.

Il est bien inutile de réfuter toutes les puérilités qui ont été dites sur la rate: comme organe sécréteur de l’atrabile (Galien), d'un suc excitateur des mouvemens du cœur (Perrault), de l’humeur synoviale (Clopton Havers), d'un liquide propre à adoucir la bile (Mead), à échauffer le sang (Harvey), ou à l’atténuer (Cowper); comme siége du rire (Oline); de l'âme sensitive (Van Helmout), ou d’un certain esprit prolifique; enfin, comme divertéculum sanguinis, élément de pondération avec le foie (Lieutaud), ou auxiliaire de l'estomac dans sa chymification, etc., etc. Éiaguant à dessein toutes ces vaines hypothèses, sauf à revenir sur les deux plus anciennes qui, sous un certain aspect, ne me semblent pas dépourvues de fondement, je ne m'attache préalablement qu'aux opinions nouvelles qui cherchent une fonction sérieuse dans la rate ; et je constate, de prime abord, deux tendances parallèles, dont l’une fait de la rate un organe d’élaboration lymphatique, et l’autre un organe d'élaboration sanguine (r). C'est une association des deux qui résulterait de mes observations sur la texture: on le voit, j’attaque la question de front.

1° Comme organe lymphatique, d’après une opinion déjà an-

(1) Consultez à ce sujet. J. Burdach. Traité de Physiologie, considérée comme science d'observation. T. 1x, p. 584-87.

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cienne, puisqu'elle est consignée dans Haller (1), la rate sécrète un liquide qui est repris, soit par les lymphatiques, soit par les veines, pour servir à la formation du sang. Tiedermann pense, d'une manière vague, que la lymphe de la rate concourt à l’assimilation. Æewson (2) à remarqué que cette lymphe, chez les bœufs et les chiens, se distingue de celle des autres parties du corps, par une couleur plus rouge et une grande coagulabilité. La même observation a été confirmée par T'iedemann, sur les chiens et les chevaux, et par Muller, sur les différentes espèces de ruminans.

2° Comme ganglion sanguin, Hewson avait cru trouver des globules rouges de sang, dans la lymphe splénique, et joignant cette observation à plusieurs autres, il en avait déduit cette théorie générale, que les noyaux des globules sanguins, formés dans le thymus et les glandes lymphatiques, se revétent, dans la rate, d’une enveloppe et de la matière rouge colorante (hématoïde), qu'il supposait sécrétée par les artères spléniques. Ces globules étant ainsi parvenus au terme de leur développement par l’élaboration propre de la rate, seraient repris par les lymphatiques, et transportés par le canal thoracique dans la circulation générale. Ærnold (3) a trouvé dans la lymphe splénique, même incolore, outre les globules lÿmphatiques, une foule de corpuscules absolument identiques, pour la forme et le volume, avec les globules du sang ; et il en conclut que des globules sanguins sont formés dans la rate. Schultz (4), par des observations contradictoires avec celles d’Arnold, ayant cru remarquer que les globules lymphatiques sont très rares dans la lymphe splénique, tandis qu'il y aurait trouvé en abondance des globules du sang en train de se produire, croit devoir en inférer que les globules de chyle, charriés dans le sang, se déposent et se transforment dans la rate.

Enfin, M. 4. Donné, dans son mémoire sur la formation des globules du sang, et récemment à l’Académie des Sciences (5), arrive à des conclusions dont voici la substance:

Le sang renferme trois sortes de globules:

1° Des g/obulins de 1/300° de millimètre de diamètre, qui ne paraissent autres que les globulins du chyle ; 2° des globules blancs, incolores, sphériques, frangés, granuleux, constitués en vésicule par une enveloppe qui renferme trois à quatre granulations solides. L'auteur pense que les globules blancs ne sont autre chose que les globulins qui ont revêtu une enveloppe, et circulent ensuiteavec le sang; 3° des globules rouges lenticulaires, ou globules sanguins proprement dits, résultat de la transformation des globules blancs qui s’aplatissent et se colorent.

« La rate, ajoute M. Donné, parait être spécialement chargée de cette transformation; c’est du moins dans cet organe qu’on trouve le plus grand nombre de globules blancs à tous les degrés de transformation. »

Ce travail de M. Donné, outre son importance dans la théorie générale de la sanguification, en offre une particulière, en ce qui concerne la rate, parce qu’il complète, au moins comme une hypothèse probable, ce que d’autres avaient déjà présumé sur la

(1) Elem. Physiol. T. VI, p. 243.

(2) Experimental inquirèes. T. Ir, p. 110.

(3) Lehburch. Der Physiologie, 1. 11, p. 164 et dans Burdach, 1. 1x, p. 587. (4) Das system der circulation, p. 47 et dans Burdacbh, 1, 1x, p. 587.

(5) De l’origine des globules du sang, de leur mode de formation et de leur fin. Comptes rendus de l'Académie des Scicnees. Séance de Janvier 1842. Le Ve

fonction hématogénique de ce viscère, et qu'il relie cet aperçu avec ce que l’on sait déjà d’autre part, sur la composition organique et le mode de formation du sang.

De tout ce qui précède, il résulte que loin d’être aussi stérile qu’on le suppose ordinairement, la science, depuis un certain nombre d'années, s’est graduellement enrichie, concernant les usages de la rate, d’un certain nombre d'informations qui toutes sont basées sur des observations microscopiques. Comment se fait-il donc que dans les livres qui se publient on ne daigne même pas rapporter ces opinions , et que l'on ne professe absolument rien à cet égard dans l’enseignement? C’est que, surtout avant le dernier travail que je viens de citer, toutes ces données éparses, et plus ou moins contradictoires, manquaient également des contre-preuves que doivent fournir l’anatomie microscopique, la chimie et la physiologie pathologique, et n’avaient qu’une valeur d'hypothèse & priori. Presque tout le monde les ignore; le petit nombre de ceux qui les connaissent les ont lues sans y croire et les oublient. J’ai fait à ce sujet, comme les autres, et en commençant mon travail, je n'avais, je le déclare, aucune opinion sur les fonctions de la rate. Mais après avoir été éclairé sur sa texture, en relisant les auteurs et en reliant entre eux les aperçus assez vagues qu’ils renferment, ce n’est pas sans surprise que J'y ai reconnu, à travers des débats contradictoires, les élémens d’une mème opinion, qu’une étude plus avancée permet aujourd'hui de résumer dans la proposition suivante: la rate est un organe d’hématose, chargé de contribuer à la formation des globules sanguins, fonction qu'il remplit concurremment avec d’autres organes, et en particulier les glandes lymphatiques considérées à priori, en raison de leur position sur les trajets circulatoires de la lymphe, comme devant avoir une texture et des fonctions analogues. Comme conséquences, ce ne serait qu’en qualité de détritus que le sang veineux spléniqueirait servir ultérieurement, avec celui des veines mésaraïques, à la sécrétion de la bile dans le foie.

Telles sont les déductions auxquelles a conduit l’examen microscopique du liquide de la lymphe et du sang veineux spléniques, comparés avec le sang et la lymphe de la circulation générale. En rapprochant les résultats avec ceux que nous a fournis la texture, on voit que les deux élémens d'analyse microscopique se corroborent mutuellement. Si chacun d’eux est insuffisant pour autoriser à conclure, la réunion de leurs témoignages est bien prés d'amener une conviction. D’une part, les liquides, sans pouvoir en faire deviner le mécanisme, montrent cependant, par leur aspect physique, une modification particulière imprimée au sang et à la Iymphe. D'autre part, la texture, si elle ne précise pas l'espèce de fonction pour laquelle elle est instituée, prouve au moins l’existence d’une double élaboration sanguine et lymphatique dans la rate.

De ces rapprochemens, il ressort positivement que la rate est un organe modificateur ou formateur des principes du sang, dont la fonction spéciale très probable, est, sinon d’opérer seule, du moins de concourir, pour une part considérable, à la confection les globules du sang, fonction, ajouterais-je, qu’elle partage avec les glandes lymphatiques, et dans laquelle elle peut être, jusqu’à un certain point, suppléée par ces derniers organes.

Que si, malgré les apparences des diverses espèces de globules que renferment les liquides de la rate, nous n’osons, à l’exemple de M. Donné, offrir comme absolument positive, et dire en quoi consiste cette transformation des globules du sang, cela

tient à la rigueur de l'esprit scientifique de notre époque, qui

n’affirme pas tant qu’il reste une preuve à produire. Or, ici, pour prononcer que les organules spléniques revêtent le globule, soit d’uneenveloppe, soit d’une matière colorante ou de tous les deux, on manque encore de preuves chimiques et physiologiques, et même d'observations microscopiques plus nombreuses et plus détaillées. Toutefois, au point où le double examen anatomique des liquides et de la texture a porté la question, elle est assez avancéepour espérer que des nouvelles recherches en chimie et en physiologie en amèneraient promptement la solution.

Au reste, la pathologie me fournit également, sur les fonctions de la rate comme organe d’hématose, des argumens qui ne me paraissent pas sans valeur.

Les écrivains de tous les temps et de tous les pays ont signalé la päleur et l’atonie qui résultent de l’empoisonnement miasmatique, et leur coïncidence avec certaines altérations de la rate. Cet état, je dirais presque de chlorose et d’anémie, est le caractère général des populations qui habitent les pays marécageux, la Sologne, certaines vallées de la Suisse et de la Hongrie, les plages basses du littoral de la mer en Hollande, à Rochefort, en Lombardie, en Corse, à Rome, en Égypte, en Sénégal, à la Louisiane , à la Guyane, etc... en général, partout où il existe des eaux stagnantes , au voisinage de la mer, des lacs et des cours d’eau; partout où se trouvent réunis, avec de grands amas de détritus végétaux, les deux conditions de la chaleur et de l’humidité.

Cette constitution atmosphérique, résultat de l’évaporation et de la putréfaction, développée sous l'influence solaire, se présente d'autant plus délétère que la chaleur est plus permanente et plus intense. Sous les tropiques, surgissent la peste, la fièvre jaune, le choléra asiatique, où les organes digestifs etl’appareil lymphatique semblent frappés de dissolution ou en quelque sorte de sidération. Dans les climats moins chauds apparaissent les fièvres intermittentes pernicieuses, qui portent aussi leurs effets sur les mêmes appareils. Dans les climats tempérés où même septentrionaux , se développent les fièvres intermittentes automnales qui succèdent aux chaleurs caniculaires , où la rate, parmi les visceres, et aussi les glandes lymphatiques, paraissent plus spécialement affectés. Tous ceux qui ont écrit sur la rate et ses maladies, Grew, Stricklay, Rolof, Portal, etc... Tous ceux qui ont écrit sur les fièvres intermittentes, les uns et les autres accusent également, comme l'effet le plus ordinaire de ces fièvres, le gonflement et, suivant la durée de la maladie, le ramollissement ou l’induration de la rate, comme si cet organe, jouant un rôle essentiel dans l’hématose, se trouvait plus prochainement affecté que les autres par le fait de l’empoisonnement sanguin respiratoire, el concourait par la gène de l'extinction de ses fonctions, à l’état de langueur physique et morale qui résulte de la respiration habituelle d’un air chargé de miasmes en suspension dans la vapeur d’eau. Ajoutez à ces considérations, où nous voyons marcher de pair la rate et les glandes lymphatiques, que, tandis que la chaleur humide, par une imprégnation toxique, affecte ces organes d’une certaine manière sur-aigué, c'est par l'influence du froid humide que se développent, sous la forme chronique, les rhumatismes, les affections tuberculeuses, et les engorgemens de l’appareil lymphatique et de la rate elle-même, qui caractérisent les scrofules.

Pour conclure, de tous ces faits, il ressort en pathologie, un nouvel argument, pour établir l’analogie entre la structure et les fonctions de la rate et des glandes lymphatiques, considérées à la fois comme organes d’hématose, et pour asseoir la probabilité

que ces deux espèces d’organes puissent, jusqu’à un certain point, se suppléer réciproquement dans l'organisme.

Enfin, et comme un dernier mot, j'ai à revenir sur une fonction des corpuscules flottans que j'ai cru entrevoir, mais que je relègue en dernier lieu, comme purement hypothétique.

J'ai déjà fait remarquer, dans la partie anatomique, combien la rate humaine, pour une même texture, est complexe comparée à celle de l’animal. Semblables à ces statues, copiées sur le modèle de lartiste, mais sorties brutes de la main de l'artisan praticien, et où le savant ciseau du statuaire détacha dix plans dans un plan, creusa vingt plis dans un pli, et par la perfection des détails et leur harmonie avec l’ensemble, acheva de donner la vie à son ouvrage ; ainsi, dans l'organisme, les rates d’animaux, surtout celles des herbivores, avec un même nombre d’élémens, ne sont, pour ainsi dire, que des ébauches comparées à la rate humaine. En considérant combien les organules, quoique beaucoup plus petits, y sont bien autrement pressés et multipliés, combien l'organe, dans son ensemble, paraît en quelque sorte travaillé de nouveau et perfectionné, en voyant avec quelle promptitude la rate humaine s’altère dans le sujet vivant, se putréfie, et je dirais presque, se dissout à la mort, relativement au même organe dans les animaux, et aux autres viscères dans l’homme, à tel point que le ramollissement, la déchirure et la putrescibilité en rendent l'injection si difficile chez l'homme, en tenant compte de l’excessive délicatesse de ces organules, et qui est telle, dans les corpuscules flottans en particulier, que je ne connais que la substance nerveuse qui puisse lui être comparée sous ce rapport; d’après, dis-je, tant de caractères de haute animalisation, qui assimilent le tissu de la rate aux produits les plus élevés de l'organisme, je me suis demandé si, indépendamment d’une double élaboration lymphatique et sanguine, opérée en vue de la digestion, de l’hématose et de la nutrition, la rate, probablement par les corpuscules vasculaires dont les aigrettes rayonnées baignent dans le liquide splénique, n’imprimerait pas à ses produits, et au sang dans lequel ils sont versés, quelque autre qualité, subtile et exquise, dont l'influence, agissant sur le système nerveux et le cerveau , s'exprimerait avec plus d'énergie dans l’homme, chez lequel, comparé aux animaux, les facultés cérébrales sont plus étendues et plus variées?

En suivant ce que j'appellerai cette idée, car je ne puis attacher une dénomination plus précise à un aperçu encore aussi vague, je me suis souvenu de ces opinions traditionnelles sur l'influence de la rate, que les peuples et les générations se sont transmises d’âge en âge. Et, pour ne citer que les deux plus anciennes, représentées par les deux hommes qui se sont faits pour nous les rapporteurs de toutes les idées du monde gréco-romain ; c’est Pline, si souvent l'interprète des préjugés populaires de son temps, faisant de la rate le siége du rire et de la gaieté; opinion qui s’est conservée en Italie, puisque Malpighi, seize siècles plus tard, y fait allusion en commençant son travail; c’est Galien, l'organe de la docte antiquité, attribuant à la rate la fonction de sécréter une prétendue bile noire (atrabile), dont l’action délétére et les influences romanesques, si elles n’ont pas beaucoup avancé la science, ont du moins servi d’excuse aux erreurs des médecins, jusqu’à la fin du dix-septième siècle. Dans ces deux opinions, contemporaines à leur naissance, et parallèles dans leur cours à travers les siècles, qui ne voit une même fonction exprimée sous deux formes en apparence contradictoires? Dire que la rate sécrète une substance qui produit la gaieté on qu’elle élimine un liquide dont la rétention produit la tristesse, n’est-ce pas en effet

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arriver à une même destination physiologique ? Enfin, la tradition et nombre de faits de la science se réunissent également pour corroborer cette double opinion; c’est le dicton vulgaire qui attribue au rire homérique l'effet de désopiler (désobstruer) la rate; ce sont les médecins de tous les temps, les anciens et les modernes , qui rapportent aux altérations de ce viscère la cause de vésanies nombreuses, de la tristesse, de l’hypochondrie, d’où le mot anglais si caractéristique de spleer, le nom grec de la rate elle-même (er), appliqué à un genre particulier de trouble intellectuel, par la nation chez laquelle cette funeste maladie se rencontre le plus fréquemment, mot pittoresque, dont l’énergique signification, pour exprimer la mélancolie suicide, est si généralement sentie, qu’il semble devoir aujourd’hui passer dans toutes les langues.

Telles sont les trois sortes de fonctions que je crois dévolues à la rate. Toutefois, malgré tant de preuves positives ou analogiques que j'ai pris soin d’accumuler, je n’ignore pas que certains esprits, difficiles à convaincre, pourront encore être tentés de nier absolument, ou de récuser, comme fort hypothétique, toute sécrétion, ou si l’on veut,toute élaboration quelconque du sang artériel dans la rate. Loin de blâmer ces esprits exacts, je les approuve au contraire; mais, leur dirais-je, n’y a-t-il pas beaucoup de fonctions dont vous admettez l’existence avec tout le monde, et qui pourtant sont loin d’être aussi bien prouvées que celles de la rate ? Qui a vu le liquide sécrété par tant de follicules divers? qui les a positivement isolés et analysés? et cependant, qui doute que ces follicules sécrètent ? Est-on sûr de connaître exactement les fonctions entières du foie, du rein et de quoi que ce soit? Aujourd’hui même, par les progrès incessans de la chimie organique et de l’anatomie microscopique, n’arrivons - nous pas à soupçonner, par le grand nombre et l’excessive variété des organules et des infiniment petits capillaires, l’existence de nombreux liquides et de circulations partielles encore inconnus? Que si l'esprit s’effraie, en voyant que tout est à refaire, ne rejetons donc pas les données nouvelles que nous fournit une sévère et légitime induction.

Vaut-il mieux, comme Assolant, après un travail opiniâtre renoncer au bénéfice de son œuvre et s’abandonner au découragement? Dégoûté de l'insuffisance de ses recherches sur l’anatomie de la rate, et de l’inexplicable résultat de ses nombreuses expériences, cet auteur s’écrie en terminant son livre : « Quel est donc ce singulier viscère dont l'existence, inutile en apparence, et pourtant source d’une foule de maux, semble accuser à la fois le plan et la bonté du Créateur? » Cette mélancolique exclamation du savant consciencieux , de l’homme de cœur désappointé, est singulièrement triste et touchante; mais la valeur négative des faits est-elle si certaine et tellement irrécusable que l’on ne puisse en tirer aucune autre conclusion?

Sans doute, après des exemples si nombreux de l’apparente innocuité de l’extirpation de la rate, le doute sur l’utilité de ce viscère dans l'organisme me semble justifié. Pourtant si l’on réfléchit sur le volume considérable de la rate avec sa forte artère, son énorme veine, ses nerfs si nombreux, ses amas de

‘lymphatiques et toute sa texture si compliquée; si l’on considère de combien de maladies, aussi variées que nombreuses, ce viscère est affecté, il répugne trop vivement à notre sens intime et au respect que nous imposent les œuvres de la sagesse divine, pour croire qu’un organe si volumineux et si complexe puisse être sans utilité dans l’organisme, et n’y exister que comme un parasite et une source inutile de maux. On a enlevé la rate à

des animaux et ils n’en sont pas morts? Eh bien] c’est apparemment que la fonction de la rate n’a pas un rapport tres prochain avec la vie. Aucune fonction n’a paru troublée? Mais en est-on bien sûr, a-t-on bien observé, et surtout at-on suivi assez longtemps les sujets des observations? Quel homme de science, sur une preuve semblable, et je dirais même quel homme sensé, sur une preuve quelconque, serait assez hardi de prononcer qu'un viscére ne sert à rien? Puisqu'’il y a ici une erreur, il n'est pas seulement plus religieux, il est aussi plus raisonnable de penser qu'elle provient des observateurs et non de la nature. Que l’on ne se lasse donc pas de chercher et de varier les faits, et l’on trouvera par où les premières observations ont fait défaut.

Pour que les résultats sur l’extirpation de la rate fussent concluants, il faudrait dérater un certain nombre de jeunes animaux d'ordre différent, et voir à quelle époque et comment ils mourraient. Qui oserait affirmer que ce püt être de vieillesse ?

Et puis, sans sortir des viscères, n’y at-il pas d’autres exemples analogues où, sans que l'organe soit précisément extirpé, la fonction du moins est fort restreinte ou même annihilée? On a vu des anus accidentels à divers points du tube intestinal, et même jusqu’à l'estomac. Dans ceux de l'intestin où le bout supérieur s’abouchait sur la paroi abdominale, toute la portion située au-dessous ne servait plus à rien, et cependant les sujets ont continué de vivre, et même de vivre en santé. S’ensuit-il pour cela que toute cette portion située au-dessous soit sans usages? et si on ne reconnaissait pas ces usages, ne serait-On pas en droit de nier l'utilité du canal intestinal comme on nie celle de la rate? Or, l'utilité du canal intestinal n’est pas niable; on s’en passe pourtant jusqu’à un certain point ; pourquoi n’en serait-il pas de même de la rate?

Veut-on des exemples d’une autre nature choisis parmi les organes dont l'importance est la mieux avérée? Ne voit-on pas tous les jours des phthisiques qui vivent depuis longtemps avec quelques fragments de poumons? Ne trouve-t-on pas sur les cadavres des personnes qui parfois même ont succombhé accidentellement à toute autre affection, des cœurs si complétement graisseux, qu'à peine si l’on comprend que l'organe püt être encore contractile; des estomacs si complétement envahis par un cancer, que la chymification devait être nulle ou très impar= faite; des reins calculeux et réduits par la destruction de leur tissu à des poches membraneuses; des foies entièrement tuberculeux ou remplis d’'hydatides? ces organes enfin si profondément altérés , que, depuis long-temps, la sécrétion urinaire ou biliaire a dù être à peu près supprimée? Pourtant, dans ces cas, les malades ont poursuivi leur carriére pendant les années où ces désordres s’opéraient, et lorsqu'ils étaient déjà très avancés.

Mais voici qui est encore plus extraordinaire :

D'après des observations rapportées par M. Ollivier (d’Angers), des malades ont vécu des années avec des altérations très profondes, et même, assure-t-on, avec des interruptions de substance de la moelle épinière. D'un autre côté, M. Flourens a enlevé isolément, soit les deux hémisphères cérébraux, soit le cervelet, à des animaux de classes différentes, mammifères, oiseaux et reptiles, Ces animaux ont perdu sans retour les facultés dépendantes de l'organe dont on les avait privés ; mais, ce qui a droit de surprendre, ils ne sont pas morts par le seul fait d’une mutilation, si grave sous d’autres rapports; tous, au contraire, ont continué de vivre un temps considérable, et même les plus étranges, ceux privés de cerveau, tout le temps qu’il a plu au profond et habile physiologiste, pourvu qu’il suppléät aux actes

de conservation dont n'avaient plus la conscience ces pauvres êtres que l’aventureuse curiosité du génie investigateur de la science avait transformés en intermédiaires bizarres du végétal à l'animal. Une poule entre autres, après l’ablation des hémisphères cérébraux, a vécu dix mois de cette existence végétative dans le meilleur état de vigueur et d’embonpoint, et finalement n’est morte que d’inanition, parce qu’au bout d’un temps si long l'expérimentateur, contraint de s’absenter, n’a pu continuer à lui donner les soins journaliers qu’exigeait la perte de ses instincts, pour lui faire avaler, en quelque sorte automatiquement, des alimens et des boissons (1).

Ces résultats de vivisection, et tant d’autres en grand nombre dans l’ouvrage que je viens de citer, sont, à mon avis, les plus extraordinaires qu’ait produits la physiologie expérimentale, et font naître les réflexions les plus inattendues.

Jusqu'à ce jour la chimie, en soumettant les corps bruts à une foule de conditions différentes de celles au milieu desquelles ils ont pu se rencontrer dans l'équilibre actuel de notre planète, a pu obtenir un grand nombre de composés inorganiques qui n’existent pas dans la nature.

Mais c’est un résultat bien plus singulier, bien autrement extraordinaire, que de présenter des étres vivans impossibles dans la nature ; des animaux qui n’en sont plus, privés qu'ils sont, par l’ablation des centres nerveux de relation, de la conscience d'eux-mêmes, de leurs sens, de leurs instincts et des moyens d'y satisfaire; des êtres vivans sans nom, réduits à l’état de végétal dans un corps animal, et par conséquent incapables de vivre complétement par eux-mêmes, et sans secours étranger, de l’une ou de l’autre vie. Que leur faudrait-il, en effet, pour que la vie végétale s’accomplit dans un organisme animal? Un appareil essentiel, mais impossible, qui apportât l'aliment tout prêt dans le pharynx. L’expérimentateur tient lieu du sol et des racines qui manquent; cette condition obtenue, le système nerveux viscéral agit pour tout le reste. N'y a-t-il pas là comme une présomption de l'existence, dans le végétal, d’un appareil organique analogue, quoique très inférieur au système nerveux ganglionaire de l'animal?

De ces expériences si remarquables de M. Flourens, répétées avec les mêmes résultats par MM. Magendie et Malcorps de Louvain, il résulte que le cerveau et le cervelet n’ont qu’une influence secondaire sur la vie d'ensemble. En poursuivant les recherches dans cette direction, il serait curieux de savoir expérimentalement combien de temps un animal peut vivre après l’extirpation des différens viscères. Peut-être trouverait-on que, à des degrés différens, la plupart n’exercent qu’une action éloignée sur l'organisme.

En y regardant bien, on ne voit, parmi les fonctions, d’indispensables dans tous les instants à l'entretien de la vie, que la circulation d’abord, puis la respiration. Par conséquent il n'ya que le cœur, avec les poumons et les centres nerveux, qui président à leurs mouvemens, dont la soustraction doive entrainer immédiatement la mort par le seul fait de la suppression de fonction; tout le reste ne doit la causer qu’à des époques variables pour chaque organe, suivant son importance. La rate même n’est pas le dernier; probablement le gros intestin, la vessie, et en général les réservoirs, sont au fond moins essentiels; ils ont une fonction pourtant.

(1) Flourens, Fecherches expérimentales sur les proprieles et les fonctions du système nerveux dans les animaux vertébrés > P: 87-92, in-8. Paris, 1842,

C’est qu’en réalité il y a bien des manières de vivre, depuis la parfaite santé dépendant d’une harmonie et d’une intégrité fonctionnelles, qui ne sont jamais absolument complètes, jusqu’à l’agonie. Il en est de même au moral. On vit dans des états bien différens de prospérité ou d’adversité, de santé ou de maladie; seulement on vit bien ou mal, gai outriste, allègre ou souffrant; tel fleurit, tel languit. La comparaison même n’en est pas une, et setransforme en identité si l’on se rappelle que, dans l’homme, l’état moral et l’état physique des viscères sont si fréquemment cause ou effet l’un de l’autre. A notre insu, dans ce jeu de l’organisme où tout est distinct et isolé, mais où tout est relié à l’ensemble et solidaire, un ou plusieurs organes suppléent plus ou moins imparfaitement à celui qui est compromis : la peau au poumon , le canal intestinal au rein, et en général les surfaces tégumentaires les unes aux autres, et aux divers organes en souffrance, et cela d’une manière parfois appréciable dans les maladies, le plus souvent inaperçue, mais dans tous les cas par un mécanisme et à un degré qui nous sont inconnus.

Ainsi donc, et s’il m'est permis d'emprunter une image vulgaire, mais énergique, tous nous sommes dératés; en d’autres termes, il ne manque pas d'individus en quelque sorte dépulmmonés , déjécorés , destomaqués. Tous nous avons, à divers degrés, une fonction où un organe en souffrance. Rien ne répugne à croire que beaucoup vivent long-temps encore après l'extinction plus ou moins complète d’une fonction, au moins de la part de l’organe qui en est spécialement chargé. Le fait de la rate n'a donc de neuf et de singulier que l’extirpation du viscère ou la privation instantanée de sa fonction, sauf les conséquences qui, par l'effet d’une surprise irréfléchie, me semblent avoir été trop légèrement appréciées.

Je finis cette digression que l’on aura peut-être trouvée un peu longue, mais en essayant, avec l’appui des travaux les plus modernes , d'établir une opinion positive sur les fonctions de la rate. Dans l'absence de preuves physiologiques concluantes, j'ai cru du moins devoir y suppléer par l'exemple des analogies, montrer que les argumens contraires ne sont pas irrécusables, et surtout m’efforcer de détruire l'influence fâcheuse du découragement que, bien malgré lui, l’estimable et laborieux Assolant a légué aux anatomo-physiologistes. Telle est la torpeur insouciante qui règne à ce sujet, aujourd’hui, dans les écoles, qu'il semble, en lisant les ouvrages les plus modernes, que la science ait renoncé pour jamais à trouver à la rate une destination physiologique, et que ce soit faire acte de courage, ou plutôt d’aveugle témérité, que d’oser revenir sur le jugement à peu près accepté, quoique si peu raisonnable, de la prétendue inutilité de ce viscère.

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