FONCTIONS DU FOIE
Le volume considérable du foie, sa présence chez presque tous les animaux, et son apparition précoce chez l'embryon, ont de tout temps donné aux physiologistes une haute idée du rôle important que cet organe est appelé à remplir dans l’économie. Toutefois, jusqu’à ces derniers temps, on est resté sans presqu’aucune connaissance précise sur les fonctions du foie; on savait que le foie sécrétait la bile, mais dès qu’on voulait déterminer quels étaient les usages de ce liquide sécrété, l'obscurité commençait. Longtemps on crut que la veine-porte apportait le chyle dans le foie, et toute l'antiquité, Galen en particulier, crut que le foie était chargé de convertir ce chyle en sang et en matière excrémentitielle qui, sous le nom de bile, était renvoyée dans l'intestin. La découverte des chylifères par Æselli et celle de leur trajet par Pecquet, qui montra que les chylifères se rendent directement dans la veine-cave inférieure sans passer par le foie, détruisirent cette théorie. — Depuis qu’il est prouvé, contrairement à l'opinion ancienne, que les produits de la digestion sont loin de passer en totalité par les chylifères, et qu’au contraire, la plus grande partie est absorbée par les veines qui rampent dans les parois de l'intestin et amenée directement dans le foie par la veine-porte, un grand nombre d’auteurs pensent que la fonction du foie est d’exercer une action dépuratrice sur ces produits de digestion, et d’empécher certains produits hétérogènes de pénétrer dans la circulation générale. Si on est loin d’être d'accord sur toutes les modifications que le foie fait subir au sang qu’il reçoit de la veine porte, on sait toutefois, aujourd’hui, qu'indépendamment de la bile, il se forme dans cette élaboration du sang venu de l'intestin dans le foie, certains principes immédiats qui n’existaient pas préalablement dans le sang; telle est, par exemple, la propriété remarquable que possède le foie, quel qu'ait d’ailleurs été le genre d’alimentation, de former du glucose
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ou sucre de la seconde espèce aux dépens du sang que Jui apporte la veine-porte, et dont la découverte est due à M. Claude Bernard.
Cette découverte est démontrée de la manière la plus évidente par une expérience très simple, mais très concluante. M. Bernard prend un chien en digestion; il le tue par la section du bulbe rachidien ; il l’ouvre, et place le plus promptement possible une ligature sur la veine-porte pour empêcher au sang contenu dans le foie de refluer vers l'intestin. Il recueille le sang de la veine-porte au-dessous de la ligature et le sang des veines sus-hépatiques; ces deux sangs, cuits avec un peu de sulfate de soude qui les décolore, sont traités par le tartrate de potasse et de cuivre. On voit que le sang de la veine-porte ne contient pas de sucre, tandisque le sang des veines sus-hépatiques en contient une quantité considérable. L'expérience, répétée aussi souvent que l’on voudra, donne toujours les mêmes résultats.
D'un autre côté, si on examine le tissu du foie, on trouve qu’à l'état normal ce tissu contient une proportion très grande de sucre, à peu près 2 à 3 0/0, tandis qu'aucun autre organe, les reins, la rate et autres, n’offrent de sucre dans leur tissu. La conclusion est facile à tirer : il y a eu dans le foie formation de sucre qui n'existait pas auparavant dans le sang apporté par la veine-porte : le foie est normalement un organe sucré.
La fonction du foie est donc double : cet organe sécrète de la bile et du sucre.
Ce qui est remarquable, c’est que ces deux sécrétions de bile et de sucre sont complétement distinctes sous tous les rapports : les deux produits sécrétés suivent une voie différente; tandis que la bile est conduite par des canaux particuliers dans l’intestin et dans la vésicule, le sucre ne quitte pas les vaisseaux de la circulation générale et est directement emmené par les veines sus-hépatiques.
Ils sont sécrétés par un mécanisme différent et probablement aussi par des cellules différentes. En résumé, la partie sécrétante du foie peut être considérée comme une grande quantité de lobules au milieu desquels vient se rendre la veine-porte; à la périphérie sont les conduits biliaires et l’artère hépatique dont le rôle n’est que secondaire. Le sang qui arrive par la veineporte se trouve en rapport avec les premières cellules dont il traverse une certaine quantité pour aller joindre les conduits biliaires. C’est dans ce contact avec les cellules que le sang éprouve une modification telle que de sang ii devient bile. La sécrétion se fait donc du centre à la périphérie des lobules. C’est précisément en sens contraire que se fait la sécrétion du sucre qui ne va pas, comme la bile, gagner des canaux sécréteurs, et qui reste dans les vaisseaux chargés de l’emporter. On peut même supposer que ce ne sont point les mêmes cellules dont le contact avec le sang préside à la formation de la bile et du sucre. N'y aurait-il pas chez l’homme ce qui existe chez les mollusques? Chez ces animaux, il y a évidemment dans le foie deux espèces de cellules : toutes sont rondes, mais les unes sont grandes, les autres petites. Les grandes sont incolores, tandis que les petites sont colorées par de la bile. Ces cellules ont un aspect différent. Leur usage est-il aussi différent ? Il est permis de le supposer. Le microscope, du reste, aidera probablement la solution de cette question.
Un autre fait également curieux, c’est que jamais le sucre et la bile ne se mélent: cela est facile à constater pour tous les vertébrés. Le canal cholédoque contient de la bile qui n’est jamais sucrée, et les veines sus-hépatiques renferment du sucre sans
contenir jamais aucun des élémens caractéristiques de la bile,— Le fait n’est pas aussi évident dans les mollusques, chez lesquels le sucre et la bile n’ont plus ni direction, ni vaisseaux différens, versés tous deux directement du foie dans l'estomac par un conduit unique. Toutefois, on peut remarquer que le déversement de la bile et du sucre ne se font pas au même moment. Chez ces animaux les alimens subissent un commencement de digestion dans l’estomac, puis passent dans l'intestin, où la digestion s’achève. C’est à ce moment quele foie sécrète une grande quantité de matière sucrée, dont la plus grande partie est absorbée dans l'estomac, le reste allant se mêler aux alimens dans l'intestin qui l'absorbe. Ce n'est que quand le sucre a complétement disparu de l’estomac qu'il y déverse le second produit de la sécrétion du foie, la bile, et cette bile ne servira qu’à la digestion suivante. Outre ces deux fonctions, la sécrétion de la bile et la formation du sucre, le foie fait encore subir au sang que lui amène la veineporte diverses modifications. — Lehmann a analysé le sang dela veine-porte et celui des veines sus-hépatiques dans le sang qui vient au foie, il a trouvé une grande quantité de fibrine et de graisse, dans le sang qui sort du foie, au contraire, une proportion de fibrine et de graisse beaucoup moindre, et une quantité considérable de sucre qui n'existait pas dans la veine-porte, il y a donc eu dans le foie, destruction de graisse et de fibrine, et formation de sucre. Cet auteur a répété un grand nombre de fois cette expérience ; constamment son résultat a été le même. — Schmidt pense que cette graisse qui se détruit, se transforme en sucre et en acide choliqne, c’est-à-dire, en un des élémens de la bile; cette opinion ne saurait être admise, car nous savons que le sucre et la bile, sont les produits de deux sécrétions complétement différentes de moment et de nature. Puis, si on dit que la graisse qui diminue dans le foie peut servir à former du sucre, pourquoi ne dirait-on pas aussi que la fibrine qui diminue également en traversant cet organe, sert à la même production de glucose. 11 n’est pas probable que Schmidt admette cette transformation.
Ainsi en résumé, l'examen des fonctions du foie se rapporte : 1° à l’excrétion de la bile et à ses usages; 2° à la production de sucre et aux modifications que subit le sang en traversant le foie.
Nous allons donner quelques détails sur ces deux sécrétions.
1° Bile. Ses Usages.
La bile est un liquide d’une couleur jaune-verdâtre, quelquefois verte ou jaune-orange, communiquant sa couleur à l'intestin chez les vertébrés, à l'estomac dans les invertébrés. — Sa consistance est assez considérable, sa densité est de 1"02. La bile est visqueuse et filante; elle offre une saveur amére, et un arrière goût douceâtre et fade: son odeur est beaucoup moins prononcée, elle est presque nulle quand la bile est fraîche, mais elle devient fade, nauseuse et surtout très tenace.— Mélée avec de l'acide azotique, la bile offre une variation de couleur remarquable, d’abord verte, la liqueur devient bleue, puis rouge, et prend enfin une teinte jaune. — La chaleur ne coagule pas la bile; l’agitation la rend mousseuse. — La bile est soluble dans l’eau, et cette solution agitée mousse comme de l’eau de savon.
La bile est normalement alcaline, et c’est à la sonde, et non à un alcaloïde animal, comme l’a avancé M. Schultze (1), qu’elle doit cette réaction. La quantité de l’alcali de la bile est très-
(1) De alimentorum concoctione, p. 73, in-4° 1834, Berolini.
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minime; M. Bernard dit avoir vu la bile acide dans des cas exceptionnels.
Examinée au microscope, la bile laisse voir des globules ronds, elliptiques, plus petits que ceux du lait ou du mucus.
La composition chimique de la bile a été l'objet de nombreuses recherches : mais ce n’est qu'en ces derniers temps qu’on est arrivé à avoir une idée assez nette des élémens qui caractérisent ce liquide. — Les matériaux trouvés par les anciens chimistes sont : du mucus, par tous les auteurs ; de la cholestérine que M. Chevreul est parvenu à isoler en traitant l’extrait de bile par de l’éther, en évaporant ce dernier, et en reprenant par l'alcool bouillant dans lequel la cholestérine cristallise par refroidissement; des corps gras saponifiables, acide oléique et margarique (Chevreul); de la matière colorante double, suivant Berzélius, l’une verte qu'il a appelée £iliverdine, l’autre orangée, à laquelle il a donné le nom de bilifulvine. On a encore trouvé dans la bile une résine biliaire, du picromel (Thénard), une matière qui se forme dans l’action de l’acide chlorhydrique sur la bile, et donne de très-beaux cristaux, à laquelle MM. Tiedemann et Gmelin qui l'ont trouvée ont donné le nom de taurine ; enfin des sels en proportion variable, des chlorures , des phosphates et des lactates. — On voit qu'il est difficile, d’après ces analyses, de se faire une idée exacte de la composition du liquide biliaire, d'autant plus que les principales substances, données comme caractéristiques de la bile, la matière biliaire(Berzélius), la résine biliaire (Thénard), et la taurine (Gmelin), ne sont pas préexistantes dans la bile et ne sont que le résultat de l’action de l'acide chlorhydrique sur la bile. — Les travaux de MM. Demarçay, Strecker et Platner ont fait envisager la composition de la bile sous un jour tout nouveau, et ont permis de rapporter à un petit nombre de corps les élémens principaux de ce liquide. Les anciens avaient déjà entrevu quelque analogie entre la bile et les savons. Cette idée, abandonnée à tort, a été reprise par M. Demarçay qui l’a rectifiée. Pour lui, la bile est un choléate de soude : le corps auquel la bile emprunte son caractère est donc l'acide choléique. Cet acide est un corps solide, légèrement jaunâtre , friable et pulvérulent : sa saveur est amère, il est très soluble dans l’alcool, et même dans l’eau quand il vient d’être préparé. Il est composé de carbone, 63, 83 ; d'azote, 3, 34; d'hydrogène, 9, 05, et d'oxygène et de soufre, 23, 78. — Il se fond et se boursouffle si on le chauffe sur une lame de platine et laisse un charbon qui finit par se brûler en entier. — Voici le procédé à l’aide duquel M. Demarçay l’a isolé. Ce chimiste évapore la bile et traite le résidu par de l'alcool concentré pour obtenir un extrait de bile qu'il dissout dans 100 parties d’eau et d'acide sulfurique au 10°. — L'acide s'empare de la soude qui était combinée à l'acide choléique, et ce dernier corps se sépare par l’évaporation sous la forme d’un magma contenant, en outre, des matières grasses et de la matière colorante, dont on doit le débarrasser.
M. Platner accepte comme élément fondamental de la bile un acide combiné de la soude, seulement il donne à cet acide le nom d'acide bilique. Pour reconnaître la présence de cet élément, par conséquent de la bile,' dans un liquide, M. Platner méle le liquide suspect avec une dissolution de sucre de canne, et ajoute goutte à goutte de l'acide sulfurique concentré. La liqueur prend d'abord une teinte blanchâtre, qui devient de plus en plus violette à mesure qu’on ajoute une plus grande quantité d’acide.
Les conclusions de M. Demarçay étaient acceptées générale-
ment, quand M. Strecker (1) vint montrer qu’au lieu d’un acide organique combiné à la soude, il y en avait deux : il prouva que ces deux acides contenaient de l'azote, mais qu’un seul renfermait en outre du soufre. Au premier, celui qui correspond à l'acide choléique de M. Demarçay, il donna le nom d’acide cholique, et garda le nom d'acide choléique au second , qui renferme du soufre. Le premier de ces acides seul a pu être isolé; le second n’a été analysé que par les produits de sa décomposition.
Ainsi, en résumé, la bile est caractérisée par deux sels : le cholate et le choléate de soude; elle contient en outre, en proportions variables, de la cholestérine, du mucus, de la matière colorante et des sels.
Comment s’opère la sécrétion de la bile? Quelle est dans la formation de ce liquide la part du sang artériel et celle du sang veineux? Les opinions à ce sujet sont très contradictoires. D’a. près tous les auteurs, le principal rôle appartient à la veineporte. L'influence de cette veine est facile à établir : d’abord elle offre une disposition toute particulière; elle se distribue à la maniere des artères, et le contact de ses capillaires avec les canalicules sécréteurs indique son rôle d’une manière assez évidente. Les travaux de tous les physiologistes qui se sont occupés de cette question, ont permis d'établir que Île sang de la veine-porte, qui vient de l'intestin, diffère essentiellement du sang veineux des autres parties du corps et du sang des veines sus-hépatiques. Les expériences remarquables de Malpighi, et plus récemment de M. Simon, de Metz (2), ont montré que malgré la ligature de l'artère hépatique la sécrétion biliaire n’est pas interrompue. M. Simon a expérimenté sur des pigeons; sur un assez grand nombre d'animaux il a lié exclusivement l'artère; le cours de la bile n'a pas été empêché, et ce liquide est venu, comme dans l'état normal, colorer les matières contenues dans l'intestin, Si en même temps que l'artère il liait les canaux hépathiques, la bile, continuant à être sécrétée, s’accumulait dans le foie, qu’elle colorait en vert à sa surface, et introduite par l'absorption dans la circulation, et de nouveau séparée par les reins, elle apparaissait dans le cloaque de ces animaux. Le résultat était le même, qu’on liât ou non l'artère en même temps que les canaux hépatiques. Si, au contraire, M. Simon liait la veine-porte, la sécrétion était complétement arrêtée, le foie pâlissait; et si consécutivement il liait les canaux hépatiques, le foie ne se colorait plus en vert. us
Il est donc certain que la veine-porte amène les matériaux destinés à la formation de la bile; le rôle de l'artère hépatique n'est que secondaire ; toutefois, certaines considérations ne permettent pas d’exclure complétement l'artère. Si la veine-porte fournit presque tous les capillaires en rapport avec les canalicules sécréteurs , quelques-uns de ces vaisseaux sont aussi fournis par l'artère hépatique. On a parlé des cas où la veine-porte ne passait pas par le foie, aboutissant directement dans la veine-cave, et où l'artère était le seul vaisseau qui traversät le foie, la sécrétion biliaire n'étant pas abolie : si ces cas ctaient assez nombreux, et surtout authentiques, le rôle de l'artère hépatique dans la formation de la bile serait complétement établi; malheureusement les cas que présente la science sont loin d'offrir toutes
(1) Annalem der Chimie und Pharmacie, VO. 47 P. 1. (Extrait du Journal de Pharmacie, 3° série, t. xv, p. 158.)
(2) Expéréences sur la sécrétion de la bile. (Journal des progrès des sciences el institutions médicales, 1828, t. vit, p. 215,
les garanties désirables. Le seul fait un peu authentique a été publié par Abernethy (1). Il s’agit d’une fille de dix mois dans laquelle la veine ombilicale aboutissait aux veines hépatiques; la veine-porte se terminait dans la veine-cave près des veines rénales ; l'artère hépatique était le seul vaisseau qui pénéträt dans le foie; elle était beaucoup plus volumineuse que dans l'état normal ; le vésicule biliaire renfermait une petite quantité de bile d’un jaune brun foncé, d’une saveur amére et d’une réaction alcaline ; les matières contenues dans l'intestin offraient la couleur que donne la bile.
Quelques auteurs ont avancé que la partie amère de la bile était fournie par l'artère hépatique. Malpighi (2), à cet effet, dit que dans le cas de ligature d’artère hépatique, la bile sécrétée offrait moins d’amertume qu’à l’état normal; d’un autre côté, la bile de l'enfant qui a respiré, par conséquent qui a absorbé de l'oxygène, est beaucoup plus amère que la bile de l'enfant encore contenu dans le sein de sa mère.
La bile n’est pas continuellement sécrétée en quantité égale; beaucoup de circonstances activent sa sécrétion ; quelques unes, au contraire, la diminuent. L'habitation dans les pays chauds, l'emploi de purgatifs végétaux, de calomel, d’émétique, d’alimens épicés, de matières résineuses, l'usage du sucre et des matières non azotées, semblent augmenter la sécrétion biliaire. Certains états moraux sont dans le même cas.
Contrairement au proverbe vulgaire, le désir, la joie, l’appétit stimulé, font couler la bile beaucoup plus abondamment. Si on caresse un chien porteur d’une fistule biliaire, si surtout on lui offre, sans le lui donner, un aliment qu’il désire, un morceau de viande, par exemple, on voit la bile couler d’une manière continue et abondante, et s'arrêter à peu près dès que le chien n’est plus stimulé. On a du reste exagéré de beaucoup la quantité de bile sécrétée en vingt-quatre heures, elle ne dépasse pas 250 grammes.
Que la sécrétion biliaire soit ou non activée, elle est continue, et cette continuité est une des principales causes du cours de la bile, cours qui est facilité par la contraction des tubes excréteurs , dans lesquels l'anatomie microscopique a permis de reconnaître la présence de fibres musculaires lisses. MM. Leuret et Lassaigne ont montré qu’à chaque inspiration la bile sort de la vésicule et coule dans l'intestin : la disposition de la cage thoracique des oiseaux rend nulle cette influence; aussi chez ces animaux les canaux excréteurs jouissent-ils d’une contractilité plus grande.
La bile n’a pas un cours unique. Parvenue à la jonction des canaux hépatiques elle se partage en deux portions, dont l’une rétrograde par le canal cystique dans la vésicule, l’autre continuant son trajet vers le duodénum. Une petite quantité de bile coule d’une manière continue dans l'intestin, ainsi qu'on l’a vu chez des animaux soumis aux expériences; mais la plus grande partie reflue vers la vésicule, et ce reflux est facile à comprendre : l'orifice du canal cholédoque dans l'intestin est plus étroit que ce canal lui-même, et de plus, l'extrémité du canal cholédoque est pressée par les fibres musculaires du duodénum. Il est moins facile de comprendre le mécanisme par lequel la vésicule se vide dans l'intestin, puisque les fibres musculaires n'y sont qu'à l'état rudimentaire et n’ont pu être vues que dans des cas patho-
(1) Account of two instances of uncommon formalion in the viscera of the human body. (Philosophiral Transactions, 1793, L. LXXXIIT, P. 59.)
(2) Malpighi, De viscerum structura de liene, Cap. V1, p 120.
logiques tout à fait exceptionnels. Toutefois, les expériences de Haller semblent indiquer que la vésicule se contracte sous l'influence de certaines substances irritantes, ou de causes traumatiques. Ce qui paraît beaucoup plus probable, c’est que pendant la digestion, à chaque contraction par laquelle l’estomac pousse des matières dans le duodénum, ces matières en passant dans la première courbure du duodénum pressent la vésicule et en expulsent une certaine quantité de bile.
La plus grande proportion de la bile séjourne donc un temps plus ou moins long dans la vésicule. Par ce fait de l'absorption qui s'établit, la bile qui a séjourné a perdu quelques-unes de ses propriétés : sa densité est augmentée de même que sa viscosité, sa couleur est plus foncée, et son amertume est plus marquée ; la bile hépatique, au contraire, est jaunâtre, fluide et d’une amertume peu prononcée; elle prendrait les caractères de la bile cystique si un calcul était venu s'opposer à la liberté de son cours. — Plusieurs auteurs, refusant à la bile toute influence sur la digestion, ont soutenu que ce liquide était purement excrémentitie]. Les considérations qu'ils ont données à l’appui de leur opinion sont les suivantes. — Chez le fœtus, le foie parait de très bonne heure, il n’y a pas encore de digestion, et cependant il y a un liquide sécrété qui mêlé aux sucs intestinaux, prend le nom de meconium. Pourquoi la bile, excrément chez l'enfant, servirait-elle plus tard au travail digestif? D'un autre côté, les animaux herbivores cessent de prendre de la nourriture pendant l'hiver. La digestion est suspendue chez eux, el cependant la bile coule d’une manière continue dans l'intestin, où elle prend bientôt tous les caractères des fèces. Enfin, on a dit que les animaux, porteurs d’une fistule biliaire qui faisait écouler au dehors la totalité de sa bile sécrétée, digéraient néanmoins les alimens qu'ils prenaient, et que la digestion s’effectuait également chez les ictériques, dans lesquels la bile ne coule pas dans l'intestin : A ces raisons, on peut répondre avec M. Bérard, pour l'objection du fœtus, que si toutes les glandes, qui doivent verser leur liquide dans le canal intestinal, n'étaient pas en pleine action sécrétoire chez le fœtus, comment les fonctions digestives pourraient-elles s’accomplir chez l'enfant? — Il est bien vrai que la digestion s’effectue chez les ictériques et les animaux privés de bile, mais ce qui n’est rien moins que prouvé, c’est qu’elle s’accomplisse réguliérement. Qui ne sait, en effet, que les ictériques ou les animaux privés de bile maigrissent et dépérissent assez promptement ; les expériences de Schwann ont établi ce fait d’une manière positive. —La bile continue de couler chez les animaux hibernans qui ne prennent pas de nourriture, cela est vrai, mais qui peut affirmer que chez eux ce liquide n'ait absolument qu’une action excrémentitielle, action que, du reste, personne n’a jamais niée. — Si la bile était purement excrémentitielle, on peut se demander à quoi servirait sa place spéciale, tout en haut de l'intestin à côté du suc pancréatique, à quoi serait utile un réservoir particulier, pour le liquide sécrété, pourquoi la bile coulerait elle seulement pendant les digestions, comme cela a lieu chez les carnassiers. —- Puis il est prouvé, du reste, qu’une partie des éléments de la bile sont résorbés dans l'intestin : ainsi, on ne retrouve jamais d'acide choléique dans les matières excrémentitielles.
La bile n’a aucun usage particulier, elle n’est l'agent exclusif de la digestion d'aucune sorte d’alimens : on ne saurait cependant lui refuser quelque utilité. M. Bernard a montré que les matières grasses sont presque exclusivement rendues solubles à l'aide du suc pancréatique; il a prouvé expérimentalement que,
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si on agissait sur de la graisse ou du beurre tres frais, la bile est sans action surces matières, mais d’un autre côté il a reconnu qu’un mélange de bile et de suc pancréatique dissolvait plus rapidement les corps gras que ne l’eût fait seul le suc pancréatique. D'un autre côté, la bile paraît empêcher , par sa présence, certaines fermentations de se produire. Ainsi, on a remarqué que le contenu des intestins des animaux auxquels on a lié le canal cholédoque exhale une odeur putride : tous les médecins savent que les gaz intestinaux des ictériques ont une odeur trés prononcée d’hydrogène sulfuré. Aujourd’hui que la formation du glucose dans le canal intestinal est démontrée , il faut admettre qu'un agent quelconque empêche qu’il ne s’établisse une fermentation alcoolique : pourquoi la bile ne serait-elle pas cet agent préservateur? De plus, c'est un fait reconnu que la bile, par son contact, excite les mouvemens péristaltiques et la sécrétion du canal intestinal. Ainsi, chez les ictériques, de même que chez les animaux auxquels on a lié le canal cholédoque les selles sont argileuses, tenaces, rares, tandis qu’elles sont trés liquides quand la sécrétion biliaire est augmentée.
C’est tout ce qu’on sait jusqu’à présent sur les usages de la bile dont, on le voit, le rôle dans la digestion est très borné. Peut-être les recherches des expérimentateurs modernes viendront-elles combler cette lacune de la science.
2° Du sucre de fote.
La découverte du sucre dans le foie est due, comme nous l'avons dit, à M. Claude Bernard, auquel la physiologie doit déjà un si grand nombre de travaux intéressans. Ces recherches sur la nouvelle fonction du foie valurent à l’auteur le prix de physiologie expérimentale décerné chaque année par l’Institut. Nous allons donner un extrait du rapport fait à cette occasion par M. Magendie (1) :
« Cette découverte du sucre dans le foie est entièrement due à la physiologie expérimentale, c’est-à-dire à l'investigation directe des phénomènes vitaux. En effet, on savait déjà qu'il peut se rencontrer dans diverses circonstances normales ou pathologiques du sucre (glucose), soit dans le sang, soit dans d’autres liquides animaux. Mais, quant à l’origine du sucre, la plupart des physiologistes et des chimistes admettaient qu'il provenait exclusivement de l'alimentation.
M. Bernard, se plaçant en dehors des idées reçues, pour n'interroger que l'organisme vivant, s’est mis à la poursuite de la matière sucrée dans les divers tissus ou liquides de l’économie, afin de remonter, pour ainsi dire, à la source; et, à l’aide de combinaisons expérimentales ingénieusement conduites , il est arrivé à démontrer, d’une manière claire et précise, qu’indépendamment de l'introduction du sucre dans l’économie par une alimentation sucrée où amylacée, il en existe une autre source dans l’organisme animal lui-même. 11 établit, en outre, que cette formation réside dans le foie, et est liée, d’une maniére étroite, à l'influence du système nerveux. M. Bernard a nourri, pendant quatre, six ou huit mois, des animaux, chiens, chats, etc., exclusivement avec de la viande, aliment qui, par les procédés digestifs connus, ne peut donner naissance à du sucre, et il a constaté, avec une grande nettelé, que, sous l’influence de ce régime, le sang qui arrive dans le foie par la veineporte ne renferme pas de sucre, tandis que le sang qui en sort
(1) Bulletin de l'Académie des Sciences, 22 mars 1852.