DES GENCIVES ( PI
On donne ce nom à un tissu particulier, revêtu par la membrane muqueuse buccale et faisant corps avec elle , qui tapisse sur les deux contours, extérieur et intérieur, les rebords alvéolaires, et entoure le collet des dents. Ce n’est donc pas à toute l'étendue de la muqueuse alvéolaire, à partir des gouttières de réflexion génio-labiales, que s'applique la dénomination de gencives, mais seulement à la petite portion, épaissie en un bourrelet festonné, qui entoure les dents.
Aussi cette partie de la muqueuse offre-t-elle une structure bien différente de celle qu’on observe sur toutes les autres parties de la bouche qu'elle recouvre. Bichat est le premier des anatomistes qui en ait donné une bonne description. On ne peut, dit-il, concevoir la structure des gencives, si l’on ne remonte à l’état qu’elles offrent dans le fœtus (4rat., t. 11, p. 589). C’est ce que nous allons faire.
Quand on examine les mâchoires d’un fœtus de trois mois, on voit qu'elles sont formées par deux rebords séparés par une gouttière large et profonde, et celle-ci est divisée par des cloisons très minces en autant de loges ou alvéoles distinctes qu’il doit y avoir de germes dentaires. Chaque germe se présente alors comme une vésicule blanchâtre, opaque, formée par une membrane molle qui renferme les premiers rudimens d’une dent de lait. Au quatrième mois, les rebords alvéolaires sont refermés sur leur surface libre par une membrane dense. Hérissant (1754) avait cru voir que les follicules dentaires communiquent avec la surface libre par un canal. La méme observation avait été répétée par Bonn, Delabarre (1815) et M. Arnold (1831), et ces anatomistes avaient pu reconnaître ces canaux dans lesquels ils avaient insinué une soie de porc. Les recherches toutes récentes de M. Goodsi ont modifié ces observations sans toutefois les infirmer complétement. Selon lui, les follicules dentaires étant d’abord libres, et par conséquent largement ouverts dans la gouttière qu’il nomme le fossé, les rebords extérieur et intérieur proéminens qu'il appelle les remparts , s’avançant dans leur développement, à la rencontre l’un de l’autre, arrivent à se souder au milieu entre les follicules, distincts par autant d’orifices; et peu-à-peu, vers le quatrième mois, ces orifices eux-mêmes se ferment en laissant une cicatrice enfoncée, très résistante, dirigée verticalement du follicule dentaire vers le raphé de la surface libre. C’est cette surface formée par la juxta-position linéaire des cicatrices , en regard de la gouttière alvéolaire, qui constitue à cet âge la membrane gingivale. Surmontée d’une sorte de crête mince et comme dentelée, cette
crête offre l'aspect d’un tissu particulier, blanchâtre, dense, fibreux , très épais et très résistant, à tel point que quelques anatomistes l'ont appelé, quoique très improprement, cartilage dentaire. Il représente une couche parabolique étendue sur chaque rebord, en ayant à-peu-près la largeur, et ne se prolongeant presque point ni du côté de la face extérieure, ni du côté de la face intérieure des os maxillaires ; en sorte que, à cet âge, les bords alvéolaires sont seulement tapissés par la muqueuse de la bouche, et nullement par la gencive qui n’existe qu’en regard de l'ouverture des alvéoles. Dans la première enfance, lorsque les dents sortent , elles percent, par inflammation ulcérative, ce tissu qui les revêt, et le forcent de se déjeter en dehors et en dedans. De sorte que, à dater de ce moment, il forme autour des dents les bourrelets saillans qu’on voit chez l'adulte , c’està-dire les gencives, qui se moulent successivement sur les diverses parties de la couronne et enfin sur le collet. Lorsque les dents sortent vicieusement, il arrive que ce tissu n'est pas percé dans sa partie moyenne et qu’il s'en déjette plus d’un côté que de l’autre; c’est ordinairement en dedans , aussi le bourrelet est-il généralement plus saillant dans ce sens qu’en dehors. C’est à la perforation de ce tissu, par la dent qui va sortir, que sont dues, chez l'enfant, les vives douleurs qu’il éprouve à l’époque de l’éruption dentaire, et les accidens parfois si graves qui l’accompagnent trop fréquemment. Cependant ce tissu peut être incisé sans que l’incision soit accompagnée de douleurs bien prononcées. Bichat pense que la nature particulière, l’organisation propre, le mode de vitalité distinct du tissu gingival, concourent beaucoup à la production de ces douleurs et de ces accidens, et que si la seule surface muqueuse de la bouche tapissait les alvéoles, les enfans ne les éprouveraient jamais; mais c’est une erreur, car il suffit que la muqueuse buccale soit irritée, pour que le contact des dents sur le point enflammé ‘produise une douleur très vive. La véritable raison qui rend si violentes les douleurs de la dentition et fait qu’elle s'accompagne si souvent d’accidens nerveux formidables, me semble bien tenir à une double cause: d’abord le caractère de l’inflammation étranglée, puis, avec leur extrême vascularité, la présence en si grand nombre, dans les gencives, des nervules provenant du trijumeau, le nerf sensitif de la face. Cette considération anatomique milite d'autant plus en faveur du précepte salutaire de prévenir les accidens, par l’incision des bords alvéolaires, lorsqu'il est à craindre que l’ulcération naturelle ne s’en fasse trop attendre.
Quoi qu’il en soit , voilà donc le mode de formation des gencives établi. Voyons maintenant leur disposition. Elles commencent à 2 ou 3 millimètres de la base de l’alvéole, où leur origine est indiquée par un relief très marqué et comme festonné. De là elles se prolongent encore à 2 ou 3 millimètres au-delà du rebord alvéolaire , sur le collet des dents, où elles se terminent en se réfléchissant sur elles-mêmes, et présentent, dans leur point de réflexion, un bord libre et composé de dentelures analogues aux dents d’un feston. Ces dentelures sont arrondies, semi-lunaires, moulées sur les alvéoles et la racine des dents. Leurs sommets, qui correspondent aux intervalles des dents, sont unis les uns aux autres par des bandelettes de tissu gengival qui traversent les intervalles dentaires, et établissent une communication, sur les deux faces, entre les portions de gencive qui tapissent les bords alvéolaires extérieur et intérieur.
La portion réfléchie des gencives se porte sur le collet des dents sans contracter d’adhérence avec elles. Parvenue au bord des alvéoles , elle se continue avec le périoste alvéolo-dentaire, et
contribue à consolider les dents au sein des cavités dans lesquelles elles sont implantées.
Le tissu gengival que nous venons de décrire diffère de celui du reste de la muqueuse buccale, par son adhérence intime au périoste, par son épaisseur, et par une densité et une dureté presque cartilagineuses, qui lui permet de supporter impunément le contact des corps durs dans l’acte de la mastication. Chez le vieillard , après la chute des dents, et même à tout âge, après l’ablation de ces organes, le tissu gengival devient encore plus solide de manière à servir, quoique imparfaitement, d’organe de mastication. Mais, quoique dur et résistant , ce tissu est cependant très vasculaire et, comme tel, très susceptible de s’engorger et de devenir fongueux. Le scorbut et le mercure portent spécialement leur action sur lui. Sous leur influence, il se ramollit, devient fongueux , saignant, et sécrète une quantité considérable de tartre. Ce que nous venons de dire du tissu des gencives se rapporte en même temps aux gencives supérieures et aux gencives inférieures.
Structure des gencives.
Ces organes, comme les alvéoles et les dents, appartenant à la paroi d’enceinte de la cavité buccale, en reçoivent leurs vaisseaux et leurs nerfs. Ceux des gencives supériéures étant les mêmes que pour la voûte palatine , pour éviter des répétitions inutiles, nous renverrons à la description de cette partie. Les vaisseaux et les nerfs des gencives inférieures proviennent des appareils de la mâchoire du même nom; ce sont : 1° pour les artères et les veines des rameaux fournis par les sublinguales, les submentales et les mnentonnières ; 2° pour les rerfs des filets fournis par les branches du maxillaire inférieur du trijumeau : les uns provenant du lingual pour la partie postérieure et interne des gencives, et les autres, par le rameau mentonnier, du nerf dentaire inférieur pour la partie antérieure des gencives.
Mais c’est dans la structure intime des gencives que l’on trouve la raison des singulières propriétés qui les caractérisent. La base de la texture des gencives parait être un tissu fibreux très dense et pourtant élastique, à cellules et à fibres entrelacées d’une grande ténuité. Mais ce tissu, suivant les injections de M.J. Berres (PL 16), est entrecoupé néanmoins par un nombre immense de capillicules sanguins de 1/30 millimètre de diamètre, et par de nombreux nervules émanées du trijumeau; double disposition qui, avec l'ensemble de ses propriétés physiologiques, en fait un tissu à part, alliant à un degré très remarquable les deux conditions, ordinairement inverses, d’une grande résistance et d’une haute vitalité. La membrane muqueuse de revêtement, quoique empruntée de la muqueuse buccale, diffère sensiblement des caractères généraux que présente cette dernière sur les surfaces mobiles, pour participer à ceux du tissu gingival lui-même. Épaisse et dense, elle reçoit les épanouissemens des fibres de ce dernier, de manière à faire corps avec lui par son chorion, à-la-fois très résistant, et servant de trame à un réseau très vasculaire. Son épithélium, à cellules pavimenteuses, est épais de 1/3 à 1/4 de millimètre, et devient, par une transition assez brusque, deux ou trois fois plus ténu (1/6 à 1/10 de millim.) sur les deux gouttiéres de réflexion de la muqueuse alvéolaire. Sur le bord libre denticulé des gencives qui environne le collet des dents, M. Serres (1817) a découvert, dans les gencives du fœtus et du nouveau-né, des granulations agglomérées en groupes, du volume d'un grain de millet , ressemblant aux glandes de Méibom, et remplies d’une
substance blanche qu’on en exprime par la pression sur le bord des gencives. M. Serres croit que cette substance n’est autre que le tartre dont ces glandules seraient les organes sécréteurs. Il a pu distinguer au microscope, sur quelques-unes d’entre elles, de petits points noirs qui en indiqueraient les canaux excréteurs. Meckel ne croyait point à l’existence de ces glandules qu’il n’avait vues que vers le temps de l’éruption, et qu'il considérait comme de petits abcès. Néanmoins elles ont été retrouvées par plusieurs anatomistes chez l'enfant. MM. Rousseau et Linderer n'ont pu les reconnaitre chez l'adulte, où elles persisteraient néanmoins suivant M. Blandin. Raschkow croit qu’elles sont dépourvues de canaux et les regarde comme des vésicules closes. D’après ses observations et celles de Fraenkel et Linderer, la substance qu’elles renferment, examinée au microscope, se compose d’un liquide clair, dans lequel nagent de petites plaques minces, polygones, à noyau arrondi, ressemblant à des cellules épithéliales aplaties, et contenant une substance grenue. Henle, qui rapporte ces faits, croit que cette substance n’est autre que des globules de mucus dont les glandules seraient les organes sécréteurs.
CAVITÉ ORALE OU PALATO-LINGUALE.
C’est la bouche postérieure ou la cavité orale proprement dite, le second compartiment et le plus essentiel de la grande cavité buccale. D’après ce que nous avons dit plus haut, la cavité palato-linguale ne se distingue de celle du vestibule que dans l’état d’occlusion de la bouche, où elles sont séparées l’une de l’autre par le rapprochement, en forme d’une cloison commune, des deux arcades gingivo-dentaires. Au contraire, lorsque la bouche est ouverte et les arcades alvéolaires largement écartées, ces deux cavités se confondent, ou plutôt c’est l’antérieure qui s’efface et, sous forme de deux gouttières verticales, inscrites par les arcades gingivo-dentaires, se restreint à n'être plus que l’entrée ou, véritablement, comme on la nomme, le vestibule de la cavité orale, dont les lèvres et les joues viennent alors former la paroi d’enceinte. Ce n’est donc qu’à un point de vue plus précis d'anatomie physiologique que s'établit la distinction de la cavité orale proprement dite; mais à la vérité il est bien motivé par ses délimitations, la nature différente et la spécialité de fonctions des organes qui en forment les parois.
Ainsi donc, la bouche étant fermée, la cavité palato-linguale en occupe toute l'étendue en dedans de la cloison formée par les arcades gingivo-dentaires. Circonscrite en haut par la voüte des os maxillaires supérieurs et palatins, en bas par le plancher des parties molles qui occupe l'enceinte de l'os maxillaire inférieur, en avant et sur les côtés par les arcades gingivo-dentaires, appliquées l’une sur l’autre, en arrière par le voile du palais et l’isthme du gosier , cette cavité remplie exactement par la langue, et dont toutes les parois, revêtues par la muqueuse buccale sont en contact, représente un espace imaginaire. En cet état néanmoins elle communique en arrière des arcades alvéolaires avec la gouttière demi-elliptique du vestibule qui vient y verser de chaque côté la salive de son appareil glandulaire bi-latéral (les glandes parotides, labiales, buccales et molaires). Elle-même possède aussi un autre appareil salivaire, les glandes sous-maxillaires et sublinguales dont la salive, mêlée avec celle du vestibule, est portée par la succion de la langue et au travers de l’isthme du gosier dansle pharynx, qui en opère la déglutition : c’est la seule fonction
de la cavité orale fermée. Mais avec son ouverture toutes les sur- Te
faces qui la composent, la langue surtout, si mobile et si sensible, entrent en jeu pour l’accomplissement des fonctions nombreuses dont la bouche est le siége, et auxquelles chaque partie concourt d’une manière variée, par un ensemble de propriétés physiques, tactiles et sensorielles.
Dans ses délimitations anatomiques, la bouche présente à considérer : 1° une circonférence antéro-bi-latérale etdemi-elliptique formée par les arcades gingivo-dentaires déjà connues ; 2° une paroi supérieure, la voûte palatine; 3 une paroi postérieure, continue avec la précédente, formée par le voile du palais et l’isthme du gosier ; 4° une paroi inférieure constituée par la langue et le plancher muqueux antérieur sous-jacent à l'extrémité libre de cet organe. C’est dans cet ordre que nous allons décrire les diverses parois de la bouche avec les organes qui les composent.