‹ Traité complet de l'anatomie de l'homme, par les Drs Bourgery et Claude Bernard et le professeur-dessinateur-anatomiste N.H. Jacob, avec le concours de Ludovic Hirschfeld. Tome cinquième (volume 2)Chapitre 4 sur 373 · FORMES GÉNÉRALES DES VISCÈRES CREUX · texte numérisé non relu

FORMES GÉNÉRALES DES VISCÈRES CREUX

Dans cette portion de travail, qui ne traite encore que de l'anatomie ordinaire, il faut donc signaler, néanmoins, comme un progrès et même comme un ensemble de notions nouvelles d’une véritable importance pratique, la solution de ce problème

de la fixation de la forme organique des viscères creux, jusqu’à ce jour très mal connue. Pour y parvenir, les viscères creux ont été injectés en plâtre et avec diverses matières solides après que l'appareil circulatoire lui-même eût été rempli par des injections ordinaires. De cette double disposition où les organes solides à l'état turgide, et les organes creux, rendus solides aussi, se moulent réciproquement les uns sur les autres, il résulte, pour ces derniers, des formes bien déterminées, dont on n'avait pas la moindre connaissance. Eclairés par ces nouveaux rapports, qui sont les plus près de la réalité, les longueurs et les flexuosités des vaisseaux et des nerfs, ainsi que la forme, les courbures, les rétrécissemens, les dilatations des trajets par lesquels ils passent, reçoivent une explication naturelle. Ils fournissent, sur les connexions et l’agencement des organes et des membranes séreuses d’enveloppe, des aperçus tout nouveaux et non moins féconds qu'inattendus, au double point de vue physiologique et pathologique. Ces rapports complètent, pour les appareils viscéraux, l'anatomie d'isolement et de communication interorganique , dont j'ai tâché de montrer ailleurs toute la fécondité pour l’appareil locomoteur, comme principe de l'anatomie chirurgicale.

L’organe creux n’a point de forme permanente spéciale à l’état de vacuité. 11 n’en prend une que par la réplétion. La forme de réplétion est la vraie; seulement c’est le vrai exagéré. Le vrai normal est l'état moyen. Mais l’état moyen n’a rien de défini, et n'offre l’idée d’aucune forme nécessaire, On peut donner artificiellement et arbitrairement celle-ci ou celle-là. La réplétion seule donne la forme vraie, qui se prononce d’elle-même et n’a rien d’arbitraire; que l’on ne peut, en un mot, tourmenter ou modifier; mais c’est seulement le vrai possible à l’état de dilatation forcée, en quelque sorte hyper-physiologique ou portée audelà de l’accomplissement régulier de la fonction. La réplétion, seule aussi, donne les connexions des organes creux entre eux et avec les organes épais, avec la cavité splanchnique qui les contient, les parois de celle-ci et les parties qui les composent. L'état fourni par leur résistance, c’est l’organisation elle-même, le mode d’agencement voulu par la nature ou la somme de toutes les formes à-la-fois; car, avec la réplétion, tout se moule et se contre-moule pour soi et pour les autres. Tout agit, tout s’enfle, tout se resserre, tout résiste à-la-fois. Le résultat est la moyenne de toutes les formes organiques, exagérée, mais harmonique, et dans la seule harmonie que l’on puisse obtenir sans mentir à aucune forme.

— Jusqu'à présent les anthropotomistes ne se sont pas fait une idée complète de la forme organique, soit spéciale soit harmonique. Voyez plutôt les planches de Loder, Haller, Scarpa, Mascagni, Caldani. Nous citons ceux-là parce qu'ils font foi parmi les auteurs artistes, et qu’ils en sont effectivement les meilleurs ; et nous négligeons exprès tous les ouvrages inférieurs où il est évident, et il apparaît de première vue, que l’auteur n’a rien compris à son sujet. Si, dans la foule des auteurs iconographes, nous avions à faire une exception, nous remonterions au plus loin, à Jean de Calcar (Hans van Kalcker), le dessinateur de Vésale. Le premier ouvrage, dû au père de l’anatomie moderne et à un Flamand, élève du Titien, est réellement celui où la forme

a été le mieux comprise. Il en est de même dans beaucoup d'applications scientifiques, où les efforts originaux, faits par des hommes amoureux de leur sujet, sont les plus heureux pour un long temps; l'influence et le mérite d’un premier inventeur, se faisant sentir pendant une longue suite d'années.

Toutefois, ce n’est pas à dire que la distension donne la forme normale habituelle. Ce serait une grande erreur de le croire. La distension ne peut donner que la configuration et les dimensions possibles vraies, mais accidentelles et temporaires d’un organe, dans l'instant où il est à l’état turgide pour l’accomplissement de sa fonction, et où, par cela même, les autres sont plus ou moins à l’état de vacuité ou de flaccidité. Et, par exemple, dans l’acte de la digestion, ce n’est que successivement et en se cédant l’un à l’autre la pâte alimentaire que les divers organes du tube digestif, et, dans les organes, leurs fractions continues, s'offrent, chacune dans son temps, à l’état turgide : l'estomac d’abord, puis le duodénum et ses annexes glandulaires, et ainsi de suite jusqu'aux émonctoires, le rein et le gros intestin. Ce serait donc une vue fausse que de se représenter toute la masse viscérale à-lafois dans un état de distension impossible ; tandis qu'en réalité les viscères, dans l’état physiologique, n’offrent jamais qu’une demi-distension graduelle et successive, pour les divers actes d’une fonction, dans les organes où ils s’accomplissent à des temps différens.

Ainsi l'organe creux, qui semble indifférent à la forme, en a cependant une très précise, qui est la sienne propre et non une autre, et qu'il prend à l’état de réplétion. L’estomac rempli n’est ni sphérique ni ovoïde; il a sa forme spéciale. De même l'intestin, la vessie, etc. Cette forme est le résultat de deux élémens : la fonction d’abord, puis les rapports. Cette forme, volume, et configuration, est ce qu'elle peut être pour la fonction et le lieu ou l'entourage organique ; la configuration dépend plus de l’espace; la texture est plus prochainement soumise à la fonction.

Et pour ne faire qu’indiquer sommairement les résultats de cette nouvelle étude, l'estomac et la vessie, observés ainsi sur un moule solide à l’état de distension, offrent des accidens de contiguration que l’on n’aurait pas prévus. L'estomac se présente tout bosselé par de vastes aplatissemens qui reproduisent les formes du lobe gauche du foie, de la rate, du pancréas et des extrémités supérieures des reins; et de petites bosselures, les unes arrondies, les autres longitudinales ou curvilignes, qui sont les indices des espaces interorganiques dans lesquels il s’insinue à l’état de réplétion. On reconnait ainsi, sur cet organe artificiellement solide, la raison des configurations partielles de ceux qui sont naturellement denses, le foie, le pancréas, les reins, etc.

Les accidens que la forme générale, la situation et le lieu d’encastrement de l'estomac rendent très irréguliers (tome v, PL. 1 7 à 24), la vessie en présente de semblables, mais très réguliers, des deux côtés du bassin. Elle reçoit en avant la forte empreinte du pubis, et forme de chaque côté, entre le rectum et la paroi pelvienne, ainsi qu’en arrière vers son bas-fond, des enfoncemens ou de petites cavités partielles qui expliquent, motivent et font prévoir le mode de gisement, de séquestration et d'encastrement des calculs. La gouttière seule de réception du rectum est asymétrique, comme l'organe impair dont elle traduit le relief (tome vn, PI. 51, 52 et 62 à 64).

Et que l’on ne croie pas que ces accidens de configuration des organes creux soient purement éventuels, et produits seulement par la présence de l'injection solidifiée qui remplit leur cavité. À la dissection minutieuse de leurs parois membraneuses, ces

n DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

particularités se trouvent confirmées par la disposition, rayonnée en divers sens, des fibres musculaires, et la présence de petits îlots ou d’épaississemens de la tunique fibreuse, qui relient entre elles les fibres musculaires et les fixent dans leurs situations relatives. Evidemment, il ya là un double accord de la forme spéciale et de la texture, commandées l’une et l’autre par l'harmonie de configuration de l'organe lui-même avec ceux qui l'entourent.

Enfin, l'injection solide fournit, pour les saillies et les dé-

pressions des surfaces intérieures, des renseignemens qui ne sont .

pas moins importans. Dans son expression la plus générale, elle montre l'intestin comme une sorte de vis d’Archimède, particulièrement le gros intestin, parfaitement organisé dans une double intention : au repos, pour retenir et mouler les fèces ; à l’état de contraction, pour les expulser par une chaine triple de petites cavités préhensives, disposées à la manière des godets d’un bélier hydraulique, qui se cèdent rapidement l'une à l’autreles matières, pour les transmettre au rectum.

Dans ces rapports organiques, on admire toutes les ressources offertes par ces formes quasi-géométriques, assez régulières pour fonctionner librement suivant leur type normal, mais non pas tellement rigoureuses qu’elles ne puissent se prêter à un retour en sens contraire, et à des variétés ou des modifications de mécanisme, accidentellement nécessaires en cas d’obstruction.

Quant aux organes pleins, n’ayant pas eu à déterminer leurs formes, puisqu'elles se montrent d’elles-mêmes, nous n'avons pas à nous occuper des considérations qu’ils peuvent offrir, et dont la place se trouvera dans l'anatomie philosophique. Qu'il nous suffise, pour lemoment, d'établir que le volume d’un viscère plein étant donné, c’est de son lieu d'encastrement et de la juxta-position des organes qui l'entourent, qu'il emprunte sa forme.

Je présente ici ces quelques considérations, sur la forme, parmi tant d’autres qui surgissent de l’examen attentif des viscères, sous des aspects nouveaux, dans les limites de l'anatomie ordinaire. Il serait trop long d’indiquer, ne füt-ce que pour le faire entrevoir, toutes les applications physiologiques, chirurgicales et médicales, tous les élémens de diagnostic, de pronostic, et de thérapeutique, qui ressortent de ces rapports nombreux et si nouveaux des organes, au double point de vue, soit d'isolement dans leurs enveloppes partielles et leurs enveloppes communes séreuses et fibro-celluleuses, soit de communication par la continuité de tissu de ces enveloppes elles-mêmes, et par les trajets vasculaires qui relient les organes entre eux.

Au reste il suffit de cet énoncé sommaire pour faire pressentir toute la portée d’application de ce genre d’études au point de vue général de localisation, d’arrangement et d’équilibre des organes splanchniques. Aïnsi, par exemple, de ces considérations générales que nous avons déduites des formes des viscères creux, de ce que l’on entrevoit de leur harmonie avec les formes des viscères pleins, et de l’interposition des organes nerveux et des vaisseaux de toute sorte dans les intervalles qui les séparent, nous pouvons déjà extraire, par anticipation, ces deux formules générales :

1° La masse d’un organe est commandée par la fonction qu’il représente, et se traduit par un volume nécessaire. Mais le volume matériel ou le cube géométrique de l'organe, déterminé par la nature de sa fonction, n'est pas nécessairement proportionné à l'importance physiologique de ses actes ou de ses produits.

Ainsi, tel organe peut n'avoir qu'un tres petit volume comparé

à un autre, sans que son importance en soit moindre (exemple :

le rein comparé au foie, l'ovaire comparé à l'utérus, les glan- +) Là

glions nerveux comparés à tous les autres organes ).

2° La forme générale, commandée jusqu’à un certain point par la fonction, dans les viscères creux, destinés à de grands mouvemens de masse, ne l’est nullement dans les viscères pleins, dont la fonction n’exigeant que des mouvemens moléculaires, peut s'accommoder de configurations d'ensemble très différentes, comme on l'observe entre les divers animaux et dans les maladies.

3 Conséquemment, la forme de l'organe en général n’est essentielle ni à lui-méme, ni à sa fonction propre. Elle est le résultat de l'harmonie du volume ou du cube de cet organe, pour une position et dans un lieu déterminés, avec la forme des organes voisins, de ces derniers avec la cavité qui les renferme et les enveloppes qui les contiennent, et successivement, de proche en proche, des cavités splanchniques entre elles et avec l'appareil locomoteur, c’est-à-dire avec tout l'ensemble.

4° Mais comme la forme de l'ensemble ou du corps animal en son entier, n’est que le résultat de l'harmonie de toutes les formes avec toutes les fonctions partielles, pour la destination générale de l'organisme , cela revient à dire que la forme et le cube de chaque organe sont le résultat nécessaire de l'harmonie de sa fonction avec toutes les autres.

Ces distinctions expliquent les modifications de forme que peuvent subir jusqu’à un certain degré les organes (exemple : le foie, la rate, les poumons, etc.) et les déplacemens auxquels tous sont sujets dans le rachitisme et sous l'influence de certains vêétemens, sans qu'il en résulte immédiatement un désordre proportionné dans les fonctions. Mais le désordre survient dès que le volume nécessaire ou le cube proportionnel de l'organe, indispensable à l'harmonie fonctionnelle, est intéressé en même temps que la forme.

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