VAISSEAUX SANGUINS ET LYMPHATIQUES DES VISCÈRES
J'ai déjà consigné ailleurs (tome 111, p. 25) cette observation que les gros vaisseaux sanguins et lymphatiques des organes splanchniques, ceux que l’on étudie à l'œil nu dans l’anatomie ordinaire, ne sont que les canaux d’apport et de retour des organes, ou leur moyen de liaison avec la circulation générale. Conséquemment ils n’appartiennent point en propre aux viscères dont ils occupent environ le tiers du volume sans faire partie de leur texture fonctionnelle : toutefois, leur situation intermédiaire entre la grande circulation et la circulation partielle des viscères y entraîne des modifications spéciales de texture qui varient dans chacun d’eux.
On a vu dans le volume d’angéiologie que les vaisseaux des poumons et du cœur offraient ainsi de nombreux caractères anatomiques appropriés aux fonctions chimiques et dynamiques de ces viscères. Il en est de même de tous ceux de la grande cavité abdomino-pelvienne. Chacun de ces viscères, le foie, la rate , les reins, l’utérus, etc. , et aussi les viscères creux , l’estomac, l'intestin, la vessie, etc., offre, dans ses vaisseaux de toute sorte, d’après les appareils capillaires fonctionnels qui sont leur terminaison et leur origine, une foule de particularités de forme et de texture qui les caractérisent. Nous avons observé avec attention et fait dessiner avec toute l’exactitude qu'il nous a été possible, toutes ces variétés de configuration intimement liées à la texture et aux fonctions des viscères, et qui donnent à leurs arborisations vasculaires une physionomie toute spéciale. C’est encore là de ces détails qui ne peuvent être compris qu’à l’aide des figures. Cette étude des vaisseaux suivis par la dissection dans les viscères pleins, aussi complétement que dans les viscères membraneux où ils s'offrent d'eux-mêmes
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presque sans préparation, forme une introduction naturelle à l’anatomie microscopique de texture.
Les différences que présentent les vaisseaux dans les organes splanchniques étant toutes spéciales, ne peuvent guère, par cela même, être indiquées d’une manière générale. Quant aux organes, ces différences sont bien plus prononcées dans les viscères pleins que dans les viscères creux. Quant aux vaisseaux eux-mêmes, les artères sont ceux qui conservent le mieux les caractères qu’on leur connaît dans la circulation générale. Les veines, au contraire, et les vaisseaux Iymphatiques se modifient souvent beaucoup dans leur texture. Ces modifications, dans certains organes, tels que le poumon, le foie, la rate, vont même jusqu’à revêtir la forme et les caractères du tissu propre élaborateur, pour participer à ses fonctions. Au reste, comme c’est surtout à l'état capillaire que ces différences sont le plus tranchées, nous renvoyons pour les considérations spéciales qu’elles peuvent offrir à l’anatomie microscopique de chaque organe en particulier.
Parmi les nombreux sujets d'observation, appartenant à ce volume, sur lesquels j'avais à diriger mes recherches, les nerfs viscéraux sont ceux qui offriront le plus de nouveauté.
En parcourant tous les ouvrages sur les viscères, aussi bien les monographies que les traités généraux, on est surpris de voir avec quelle négligence ont été traités les nerfs de ces organes. Lisez Winslow, Sabatier, Bichat, Boyer, H. Cloquet, J. F. Meckel, c’est tout un. Les nerfs de la vie organique, diton, rampent sur les artères. Ce fait général une fois admis, et admis trop exclusivement, méme par les anatomistes les plus modernes, sans s'inquiéter si, comme Wrisberg en avait déjà fait l'observation (1), les nerfs, dans certains viscères, ne rampent pas tout aussi bien sur les veines ou même sur d’autres canaux, la formule de description qui s'ensuit est très simple : elle consiste à énumérer les artères et à ajouter au-devant de chacune d'elles le nom de plexus pour les nerfs. Ainsi, artère aorte, plexus aortique, artère cœliaque, mésentériques, rénales, etc.; plexus cœliaque, mésentériques, rénaux, etc., et ainsi de suite, autant qu'il se présentera d’artères, autant de plexus. Puis vient cette phrase ou formule générale inévitable : « parvenus dans tel viscère (n'importe lequel), les nerfs s’y distribuent en accompagnant les artères. » Sans doute il n’y a pas d’artére qui ne soit accompagnée de plexus nerveux, mais n’y en a-t-il que là? La formule n’en tient compte. C’est réel ou trop exclusif, vrai ou faux, général ou spécial, peu importe; rien de plus commode, c’est appris en cinq minutes; l'élève en sait tout de suite autant que le maitre. Que conclure de là? On savait qu'il existait des nerfs viscéraux quelconques, et voilà tout.
Mais comment, sur des notions si essentielles, pouvait-on se contenter de si peu? La raison en est simple, c’est que l’on n’avait pas assez réfléchi sur l'importance physiologique toute spéciale des nerfs viscéraux. Et puisque l’occasion se présente d’en faire la remarque, disons qu’il y a ainsi, en anatomie, une foule de sujets que personne n’étudie profondément. Tous ceux qui exigent de longs apprêts et des préparations difficiles sont dans
{1) De nervis arterias venasque Comilantibus. — Comment, vol. 1. Gœttingue, 1800.
ce cas. On s’en réfère, à cet égard, aux monographies, surtout à celles qui sont iconographiques, et on s’en tient à ce qui s’y trouve consigné, sans rien exiger au-delà. Or, les nerfs splanchniques n'avaient été figurés que par Wrisberg (1), Walter (2) et Scarpa (3), dont les dessins ont fait foi, quoiqu'ils soient très incomplets. En fait, les recherches de ces trois grands anatomistes n’ont porté que sur les plexus nerveux des gros vaisseaux extérieurs aux viscères, CeUX que nous avons nommés extraviscéraux ; et même comme l'étude n’en a été faite qu’à l’œil nu et au scalpel, sans l’aide des agens chimiques et des verres grossissans, ces grands plexus dont à peine un tiers ou un quart des nerfs sont représentés, n’ont ni l'aspect, ni le nombre, ni le volume qu'ils offrent sur la nature. Enfin, et comme on va le voir plus loin, cette dernière observation est capitale, tous ces plexus, dans les planches de Wrisberg, Walter et Scarpa, sont abandonnés à l'entrée ou à la surface des viscères, et ne sont suivis nulle part jusque dans la substance intime de ces organes; c'est-à-dire que, dans ces planches destinées à représenter le système nerveux viscéral, ce sont précisément les nerfs viscéraux qui manquent absolument.
Jusqu'à ces derniers temps l'étude des organes nerveux splanchniques en était demeurée là. Pour étre juste néanmoins, disons que tout récemment de nouvelles recherches ont été faites avec succès dans les différentes parties de l’Europe.
M. Cruveilhier, en France (4), est le premier qui ait commencé à distinguer avec plus de précision les nerfs extra-viscéraux, M. R. Lee, en Angleterre, a donné récemment une bonne description des nerfs de l'utérus (5); mais c’est surtout en Allemagne que les recherches ont été les plus nombreuses. Dans l’ouvrage de M. Valentin (6), qui donne l'exposé de ces travaux en y joignant les siens propres, le système nerveux splanchnique se présente beaucoup plus détaillé qu’on ne l'avait fait jusqu'à lui. La partie la plus nouvelle et la plus féconde consiste dans l'anatomie microscopique des ganglions et des nerfs gris, où ce célèbre anatomiste a Joint à ses propres recherches celles de MM. Remak, Arnold, Henle, et en général de tous les micrographes allemands. Quant à l'anatomie ordinaire, beaucoup de travaux ont pour objet l'extrémité céphalique du grand sympathique, et ont fourni des résultats importans en anatomie et en physiologie. Mais la portion de ces études qui nous semble la plus avancée, a rapport aux plexus extra-viscéraux. Ces plexus y sont décrits avec un soin minutieux et autant d’exactitude qu'il est possible d'en mettre sur des organes dont les détails sont si variables. Sur plusieurs points même, l’auteur commence à suivre les nerfs dans les viscères.
C'est cette étude, si long-temps négligée, que M. Ludovic, mon préparateur et moi, nous avons poursuivie pendant ces trois dernières années dans les viscères et sur tous les points de l’appareil nerveux ganglionaire. Jusqu'à présent, toutes les parties de cet appareil n'avaient été considérées que comme des complémens du grand sympathique, et c’est sous cette dénomination
(1) Observat. de nervis viscerum abdominalium. — Observat. anatomiconeurologicæ de ganglio plexuque semilunari, etc. Gœtltingue, 1780. (2) Tabulæ nervorum thoracis atque abdominis. Berlin, 1783, in-f°,
(8) Tabulæ neurologiæ ad illustrandam historiam cardiacorum nervorum, etc., Pavie, 1794, in-f°.
(4) Traité d'anatomie descriptive. Paris, 1835, et 9° édition, 1845. (6) The anatomy of the nerves of uterus. Londres, 1845, in-f.
(6) Traité de névrologie. Tome 1v de l'Encyclopédie anatomique, traduite en français par A.-J.-L. Jourdan. Paris, 1843.
qu’ils figurent dans tous les traités de névrologie, même dans celui de M. Valentin. M. de Blainville est le premier qui ait distingué récemment, dans ses cours, comme un appareil nerveux spécial, les deux grands cordons glanglionaires prévertébraux, ou le grand sympathique proprement dit, considéré comme la chaine de communication des appareils nerveux de la vie organique avec ceux de la vie animale. Mais avant que cet aperçu de notre grand zoologiste fût venu à ma connaissance, l’étude approfondie des nerfs viscéraux dans l’homme, en me les montrant comme autant d'appareils spéciaux, m'avait amené à la même conclusion, et est venue confirmer, par une autre voie, l’idée théorique que l'anatomie comparée avait inspirée à M. de Blainville.
Je renvoie au volume de névrologie, pour prendre connais- sance des faits d'anatomie et de physiologie, qui m'ont amené à réunir sous le nom générique de système nerveux splanchnique, tous les appareils nerveux ganglionaires de la vie organique, que l’on avait compris jusqu’à présent sous la dénomination commune de grand sympathique. Je crois bien fondée en anatomie, et par cela même féconde en physiologieet en médecine, la division qui s’y trouve établie du système nerveux splanchnique en cinq groupes d'organes nerveux dont l’un, le grand sympathique proprement dit, forme la chaîne de liaison avec le centre nerveux céphalo-rachidien. Toutefois, quelque motivée que m'ait paru cette classification nouvelle, sous son double aspect histologique et fonctionnel, je n'ose pourtant pas espérer qu'elle puisse ètre généralement acceptée; mais sans prétendre l’imposer dans la science, j'ai dû néanmoins m'en’ servir, quant à notre ouvrage, où elle m'était commode. De cette façon, j'ai pu conserver, suivant l’usage, avec la névrologie comme on l'entend plus spécialement, c’est-à-dire avec le système nerveux cérébrospinal, le grand sympathique qui s’y allie sous tant de rapports par ses anastomoses avec les organes nerveux centraux et périphériques de la vie animale ; et j'ai réservé pour la splanchnologie tout le système nerveux des viscères abdomino-pelviens, dont la description est inséparable de celle des autres parties composantes de ces organes.
Effectivement à l'observation anatomique, par l’ensemble de leurs caractères soit communs, soit différentiels, les nerfs viscéraux se présentent comme autant d'appareils spéciaux, distincts les uns des autres, mais reliés entreeux et avec les centres nerveux ganglionaires, par les grands plexus prévertébraux extérieurs aux viscères. Ce n’est donc point forcer, mais seulement accepter leur signification, que de dire qu’ils paraissent constituer pour les viscères, au triple point de vue de l'anatomie, de la physiologie et de la pathologie, les fondemens d’autant de petits organismes partiels, agens intermédiaires entre des fonctions et des textures toutes différentes entre elles, parfois analogues, mais jamais identiques.
J'ai donc décrit et fait figurer, avec chaque viscère, son appareil nerveux, non-seulement dans son ensemble, mais poursuivi avec ses nervules microscopiques jusque dans l'intimité de sa texture. Conséquemment, en suivant la mêmeidée, c’est avec le péritoine que sont décrits les nerfs si nombreux et d’origine différente que j'y ai découverts.
Mais, après avoir offert chaque appareil nerveux spécial dans son lieu, pour compléter l’ensemble du système nerveux splanchnique, abdomino-pelvien, je présente à la fin, dans un chapitre à part, les grands plexus extra-viscéraux et les centres nerveux ganglionaires. Ce dernier chapitre, du cinquième volume, rallié
à son complément, le grand sympathique, qui termine le troisième, ferme le cercle qui rattache la splanchnologie à la névrologie.
J'ai apporté le plus grand soin à ces études du système nerveux splanchnique, dont j'avais compris de bonne heure toute l’importance. Notre éditeur, mon collaborateur, M. Jacob, et moi, nous n'y avons épargné ni le temps, ni les sacrifices, sans nous inquiéter des obstacles et des lenteurs toujours inévitables quand on veut bien faire. Nous espérons que l’on trouvera comme nous que les résultats ont répondu à notre attente, admirablement servis, comme nous l’avons été, par le zèle et l’habileté au-dessus de tout éloge de notre préparateur, M. Ludovic Hirschfeld, et par le talent si exact et si consciencieux de M. Jacob et de ses élèves, nos dessinateurs MM. Aumont, Roussin, Leroux, Léveillé, Pochet, Berrier. Mais comme il arrive dans toutes les recherches, nous avons eu besoin de nous former nous-mêmes, et ce n’est que peu-à-peu que nous avons appris à voir assez complétement les objets, et à les figurer assez bien pour nous satisfaire à-peuprès nous-mêmes. Aussi les premières planches de nerfs que nous ayons faites et dont nous étions contens d’abord, en les comparant aux ouvrages iconographiques antérieurs, nous ont-elles paru depuis, non pas inexactes, mais très insuffisantes pour l'aspect et les détails, lorsque de nouvelles recherches, plus complètes, nous en ont eu montré les imperfections. Ces planches sont celles des nerfs de l'estomac (PI. 22, 22 bis). Heureusement que nous avons pu y revenir comme accessoire, en figurant les nerfs du foie et des viscères voisins (pl. 42 et 43), et surtout dans une figure microscopique (pl. 29 bé, fig. 1), où se trouve décalqué au microscope et très exactement figuré , tout ce que l'observation la plus attentive nous a permis de reconnaître à ce sujet.
Ces études du système nerveux splanchnique, dont j'ai fait l'objet de plusieurs mémoires à l’Académie des sciences, promettent de devenir très fécondes en éclairant la physiologie avec laquelle elles s'accordent dans ses parties les plus avancées. I] suffit, en effet, de jeter un coup-d’œil sur les figures de ces nerfs Pour y saisir aussitôt de nombreux enseignemens. Dans certains organes, l'aspect du nombre, du volume et de la disposition de leurs plexus nerveux, fortifie et complète l’idée que l’on se fait de leurs fonctions ; pour d’autres, au contraire, il augmente l’opinion que l’on avait pu avoir de leur importance. Et, par exemple, la profusion des nerfs dans la capsule surrénale, sur laquelle, pourtant, la science ne possède aucune donnée, suffit au physiologiste pour supposer à ce petit organe une grande valeur fonctionnelle que rien, jusque-là, n'avait pu lui faire soupçonner. Ailleurs, la présence en grand nombre de nerfs dont on avait ignoré l’existence, signale, de première vue, des fonctions importantes dont on n’avait pas même l’idée : témoin les séreuses que l’on s’était habitué à voir jouer un si grand rôle en pathologie, sans que l'idée füt venue à personne d'y reconnaître l'indice et la contre-preuve de fonctions d’une haute importance en physiologie. Enfin, suivant une observation que j'ai consignée dans l’un de mes mémoires académiques, et dont ces étudesontété le point de départ, le nombre considérable des nervules microscopiques qui se révèlent dans les recherches sur l’infiniment petit, montre que le système nerveux forme, dans les divers organes chargés de fonctions très actives, un élément général de texture beaucoup plus abondant qu’on ne l'avait cru jusqu’à présent.
Nos recherches sur les ganglions splanchniques n’ont pas été moins persévérantes. Pour nous borner à l'appareil nerveux du
bas-ventre, signalons en particulier le grand amas ganglionaire du bassin, à peine indiqué par Wrisberg et M. Manec, mais qui, déjà, avait été vu beaucoup plus complétement par MM. Cruveilhier et Valentin. Nous en avons fait une étude spéciale, et d’après le grand nombrede ses ganglions et de ses rameaux viscéraux et rachidiens, il m’a paru devoir être considéré comme le centre ganglionaire des organes pelviens, au même titre que le plexus desganglionssolaires est celui des organes digestifs. Enfin, pour éclairer la structure générale, si peu connue, de ces amas ganglionaires, j'ai cru devoir donner la figure décalquée au microscope, du plexus solaire (PI. 48).
Restaient les grands plexus extra-viscéraux sur lesquels il semblait qu'il n’y avait plus rien à faire. Ils avaient été tant de fois décrits et figurés, et, par leur situation, ils paraissent si faciles à reconnaitre, qu'ils devaient avoir été vus complétement de tout temps et par tout le monde. Rien pourtant de moins fondé. Les figures que nous en avons données (pl. 62, 47) ne permettent aucun doute à cet égard. Au premier aspect de ces myriades de nerfs, involontairement l’idée vient à beaucoup de ceux qui les voient, qu’il y en a les trois quarts d’inventés. Pourtant aucunes figures ne sont plus exactes, comme peuvent l’attester tant d’anatomistes qui sont venus voir les pièces sur la nature. Si même ces figures pèchent sous le rapport du nombre des nerfs, ce n’est assurément pas par excès, mais par défaut, vu la nécessité, pour le préparateur, d'enlever un grand nombre de filets, et l'impossibilité, pour l’artiste, de n’en pas écarter quelques-uns et de les copier absolument tous, un à un, quelle que soit leur position, sans nuire à l’effet général de son dessin. Ajoutons que rien n’est plus facile, les figures y aidant, que de reproduire des pièces semblables sur la nature. Si jusqu'à présent ces nerfs n’ont été que très imparfaitement connus, c'est que, en général, on ne les a pas soumis à la seule préparation convenable pour les bien voir. Dans leur état naturel ces nerfs mous, cassans, diaphanes et recouverts d’une substance grisâtre gélatiniforme, sont à peine visibles, les plus gros seuls sont distincts. On les prépare ordinairement ou sur le cadavre frais ou sur des pièces conservées dans l'alcool. Dans l’un et l’autre cas, on ne les voit point et on les enlève sans y prendre garde, avec les glandes lymphatiques et le tissu cellulaire prévertébral. Ce qu’il faut savoir, c’est que dans toutes les études sur les nerfs que l’on veut poursuivre jusque dans l’infiniment petit, celles surtout des nerfs splanchniques, avant de rien commencer, il faut que la pièce ait macéré pendant six semaines à deux mois dans de l’eau acidulée avec 1/150° ou 1/200° d’acide azotique. L’acide dissous lentement le tissu cellulaire et l’enveloppe gélatiniforme des nerfs, tandis que, au contraire, il rend plus solide et blanchit leur névrilème qui devient visible. Dans cet état les nerfs se préparent d'eux-mêmes sans dissection ; car il n’y a presque rien à couper. Au lieu de l'instrument tranchant qui enlève toujours quelques filets, le mieux est d'employer deux pinces fines dont on se sert pour enlever les détritus celluleux amollis, et pour éplucher, en quelque sorte, les rameaux et les filets qui apparaissent alors dans leur couleur d’un blanc bleuàtre nacré, nets et resplendissans comme de petites cordelettes aponévrotiques. Cet effet de l’acide qui rend les nerfs blancs et opaques est tellement nécessaire pour les montrer, que, chaque jour pour les dessiner, même sur les pièces préparées, on a besoin d'y recourir. Après quelques heures d'exposition à l’air, peu-à-peu les filets nerveux se décolorent et les plus fins cessent d’être visibles ; mais il suffit de verser sur la pièce un peu d’eau
fortement acidulée pour qu'ils reparaissent immédiatement vifs et brillans, et alors, au microscope, les nervules, dont pas un n’était visible, fourmillent par milliers dans les profondeurs des tissus. C’est le même résultat chimique que celui qui a lieu pour les précipités colorés. Au reste, ce moyen est si sûr qu’il produit son effet, même sur des pièces fraiches. Ainsi, toutes les fois que l'on veut étudier sur un tissu quelconque les divisions les plus fines des nerfs, lorsque ne distinguant plus rien sur les surfaces on peut croire qu'il n’y a effectivement plus rien à y voir, il suffit d’arroser les tissus avec de l’eau fortement acidulée avec l’acide azotique (1/20° ou 1/30° environ) pour qu'aussitôt ils se couvrent de filets nerveux et de nervules microscopiques dont rien, sans ce moyen, ne peut accuser l’existence. C’est ainsi, par exemple, que sur le cœur ou sur un fragment quelconque détaché de la paroi abdomino-thoracique, on peut voir à l'instant en grand nombre, par simple déchirure ou écartement des tissus, les nervules musculaires et ceux qui des muscles se rendent dans les séreuses.
J'ai cru pouvoir insister sur ces détails parce qu'ils sont essentiels pour la réussite, et qu'ils ont trait à un sujet important. Il en est de même dans l'application aux arts de toute sorte, de tous les procédés mécaniques et chimiques. Au fond ils ne se composent que d’une suite de minuties dont l'exposition détaillée peut sembler puérile, mais que pourtant il faut connaître et pratiquer fidèlement, parce que c’est de leur observation rigoureuse que dépend le succès de ce que l’on veut faire.
Avec les précautions que je viens d'indiquer, il sera facile à un anatomiste exercé, pour sa satisfaction personnelle, de refaire complétement des préparations semblables à celles du grand sympathique et des plexus extra-viscéraux. Mais que l’on ne compte pas que la préparation la plus complète et la plus soignée puisse donner une vue d'ensemble comparable à celles des dessins. Sans parler des accessoires qui, sur des pièces long-temps amollies par l’eau acidulée, n’ont jamais ni propreté, ni forme, ni couleur, et ne se tiennent pas assez pour fournir des rapports ; quant aux nerfs eux-mêmes, supposé qu'ils y soient tous conservés, ce n’est que point par point, et, en quelque sorte, un à un qu'on peut les reconnaitre dans leurs intrications, leurs trajets et la superposition de leurs plans. Dans cette recherche pénible et morcelée, leurs caractères propres et leurs relations générales entre eux et avec les autres parties, les sujets d’enseignement les plus féconds qu’ils fournissent, échappent à l'observateur. Pour l’aspect général et les idées qu'il inspire, les figures où les détails de toute sorte se présentent avec netteté dansun ensemble, sont bien préférables. Comme nous l’avons souvent observé, une même impression, vive et forte, saisit immédiatement tous ceux qui les voient. Ces vastes plexus qui relient des amas de ganglions, ces anastomoses perpétuelles qui unissent les uns et les autres, tous ces conflits de nerfs superposés et intriqués dans tous les sens qui fatiguent l’œil à les suivre, étonnent et confondent la raison. On ignore absolument ce qui se passe dans ces masses de ganglions et de nerfs. Mais cette image, si elle est muette pour la science expérimentale, parle énergiquement à l'esprit et à l'imagination. En considérant ces rameaux innombrables et si bizarres, émanés des viscères sur tous les points, alternativement gonflés, rétrécis, élargis en polyèdres irréguliers, qui s’isolent, se confondent, se dispersent, et auxquels d’autres succèdent dans une chaîne sans fin; en étudiant sous le microscope, dans un même nerf, tous ces nexus inextricables de nervules venus de toutes les directions, les uns marchant par faisceaux parallèles, les autres mélés ou
nattés dans tous les sens, on voit alors en esprit les fonctions aussi, les impressions et les douleurs qui partout et de tous les points affluent, se mélent et s’anastomosent. On pressent du même coup, les corrélations des fonctions, les enchaîinemens des phlegmasies, les coliques atroces de l’iléus et toutes ces étranges sensations de l’hypochondrie et des névroses de toute sorte. Et si, à cette synergie du système nerveux abdomino-pelvien, on ajoute ses nombreuses anastomoses avec celui des organes thoraciques par le pneumo-gastrique, avec le centre cérébro-spinal par le grand sympathique, et avec le système nerveux périphérique par les séreuses, on conçoit comment les appareils nerveux de la vie organique se résument avec ceux de la vie animale en un ensemble harmonique dont toutes les parties sont solidaires dans un même organisme.