ANATOMIE COMPARÉE DE LA MOELLE
Avant d'entrer dans l'étude des dispositions que présente la moelle épinière dans les diverses classes des vertébrés, rappelons l'idée générale que s’en est formé l’un des anatomistes qui ont
le plus influé sur les opinions de notre époque. Conformément à l’idée générale de l'unité de composition organique de Gœthe et Oken, reproduction elle-même, comme nous l'avons vu, d’une théorie beaucoup plus ancienne, Tiedemann dit, en parlant de l’homme, que son système nerveux passe par plusieurs degrés de complication successifs avant d'arriver à son complet développement, et que chacun de ces degrés est la représentation fidèle de l’état permanent du même système dans les diverses classes de la série animale. En n’admettant, avec M. Guillot, cette opinion que, sauf toutes les réserves convenables, il suit de là que dans les vertébrés l’état rudimentaire du système nerveux est à-peuprès chez tous le même, mais qu’en se développant il dépasse dans les classes les plus élevées la limite qui lui est posée dans les classes inférieures. Les poissons et les reptiles présentent la composition la plus simple : les oiseaux, les mammifères, et l’homme avant tous, offrent des exemples de la plus haute complication.
Ayant fait l'étude de la moelle chez ce dernier, nous n’en reparlerons que pour établir les différences qu’elle présente avec celle des autres vertébrés , en suivant l’échelle d’une manière
progressivement décroissante.
Mammifères. La moelle épinière offre chez l'homme et les mammifères une analogie très marquée; toutefois, dans ces derniers, on y remarque quelques caractères qui ne se retrouvent pas dans celle de l’homme. Ainsi sa longueur est généralement beaucoup plus considérable, et elle se prolongerelativement beaucoup plus loin dans le canal vertébral. Le hérisson et la chauvesouris feraient seuls, d’après Meckel, exception à cette règle : chez eux, la moelle est loin d’atteindre une aussi grande longueur et se termine même dans les vertèbres thoraciques. Une seconde différence, d’après Carus, consisterait dans une persistance normale du canal intérieur de la moelle chez les mammifères autres que l’homme, persistance qui a été retrouvée, comme nous l'avons déjà dit, par M. Calmeil, dans le mouton adulte, Ce caractère, effectivement différentiel pour les anatomistes qui n’admettent pas la canaliculation de la moelle chez l’homme adulte, n’en est plus un pour nous et pour tous ceux qui prétendent que chez ce dernier le canal médullaire, bien que tres réduit dans ses dimensions, persiste toujours. Comme chez l'homme, la moelle chez les mammifères offre deux renflemens ou centres d’où émergent les paires nerveuses qui fournissent aux membres correspondans. Le volume de ces renflemens est en rapport, d’après certains anatomistes, et M. Serres en particulier , avec l'énergie de la myotilité et de la sensibilité des parties avec lesquelles ils s'unissent par l'entremise des nerfs. Il suit de là que parmi les mammifères, ceux qui possèdent une énergie différente dans l’action des deux paires de membres, présentent coincidemment une prédominance de l'un des renflemens sur l’autre. Le plus volumineux est celui qui correspond à la paire de membres doués de la plus grande activité. La taupe offre un exemple de la prédominance du renflement antérieur ou cervical; le chien nous en fournit un tout-à-fait opposé, car chez lui le renflement postérieur est beaucoup plus marqué
que lantérieur.
Oiseaux. Etendue dans toute la longueur du canal vertébral et plus volumineuse que dans toutes les autres classes de vertébrés, la moelle atteint chez les oiseaux la cavité du coccyx dans laquelle elle se prolonge. Cette disposition offre un rapport marque avec
leur mode de locomotion. La dépense de force qu’exige le vol, surtout pour résister aux courans est considérable. Le vol est donc la fonction à laquelle la moelle préside dans une proportion de beaucoup prépondérante, sur celle des autres actes, dont elle régit l’accomplissement.
De ce fait évident, il ressort que dans la détermination des fonctions ou de la fonction d’un appareil organique, on s’est trop préoccupé de sa fonction générale absolue.
Or, s’il est des organes que l’on rencontre dans toute une série d’êtres, alors que le mode d’existence est essentiellement différent, un même organe devra changer d'attribution. Il se peut qu’il ait des fonctions nouvelles à remplir; il arrivera surtout dans le cas où il remplissait plusieurs fonctions, que chacune d’elles devienne tour à tour prépondérante. De là une subordination relative des fonctions d'appareil.
Subordination dépendante du caractère le plus général de l'individu que l’on envisage. La difficulté git dans l'impossibilité relative de déterminer quelles sont les modifications organiques correspondantes. Or cette impossibilité pour en reculer les limites, exige de notre part une grande mobilité de points de vue. D'où des directions variées dans les investigations. On comprendra que le volume et la forme constituent des notions d’un ordre essentiellement élémentaire ; qu'il y a donc des recherches innombrables à faire sur les qualités chimiques, puis organoleptiques, etc. Car aujourd’hui, dans les termes de nos assertions, nous sommes sans cesse dans une alternative, ou de soutenir que la matière seule existe avec ces propriétés, sans en donner la preuve; ou d’accepter des notions surnaturelles, parce que nous n’en avons pas suffisamment dans le domaine positif.
C’est donc une issue nouvelle, positive mais illimitée, que l’on ouvre en changeant, ou mieux, en multipliant les points de vue sous lesquels la matière doit être envisagée.
Ces considérations auraient peut-être mieux trouvé leur place ailleurs. Mais l'exemple qui s’est présenté ici, en nous y conduisant spontanément, en fera, nous l’espérons, mieux sentir la portée.
La moelle occupe toute la longueur du rachis. Chez l’embryon comme l’adulte, on trouve un canal qui se dilate en ventricule au niveau d’origine des nerfs pelviens. Sténon, etc., ont décrit ce renflement sous le nom de sinus rhomboïdal. On remarque un second renflement moins considérable au niveau d’origine des nerfs qui se rendent aux ailes.
M. Leroy va pleinement justifier toutes les généralités qui précèdent. Ce savant commence par distinguer dans les oiseaux le mode de locomotion. Le mode varie du tout au tout. Les uns volent avec une facilité et une puissance considérables, et s’élèvent dans un espace où ils planent pendant des journées. D’autres marchent, grimpent ou nagent, d’autres enfin jouissent de plusieurs modes de locomotion à la fois.
Les deux renflemens prédomineront l’un sur l’autre ou seront égaux, suivant que l’animal exigera pour son mode de translation, un grand développement des extrémités supérieures ou inférieures, ou des deux à la fois.
Et, comme pour atteindre un but les moyens sont variés, il peut y avoir entre autres, augmentation de volume, fait qu’il faut accepter en soi, sans lui donner plus qu’une extension très relative.
Les oiseaux qui volent dans les plus grandes hauteurs, avec autant d’aisance, que les poissons nagent dans les profondeurs