FONCTION DU TACT ET DU TOUCHER
Le toucher est l’acte élémentaire par lequel nous prenons des notions précises de l'état des corps, afin de donner aux sens du tact toute Ja valeur dont il est doué; c’est, pour mieux dire, un acte qui est au {act ce que regarder est à voir, écouter à entendre. Dire que le tact n’est pas un sens, puisque l'intelligence n’est pas éveillée, c’est dire que nous ne percevons les objets qu’en ayant conscience d’un regard, c’est, en un mot, faire intervenir la volonté Ià où elle n’est pas ; c’est dire que les muscles volontaires ne se contractent que sous l'influence de la volonté. Cette opinion est à peu près celle de M. Gerdy. Le toucher ne doit donc pas être mis au rang des sens, et de même que nous ne décrirons pas le regar./, mais la vue, de même nous parlerons du fact comme sens, et du toucher comme acte spécial.
Le tact nous donne la sensation de contact d’un objet ambiant et en même temps celle des caractères et propriétés physiques de ce corps.
M. Gerdy a cherché à établir la distinction entre les phénomènes de sensibilité générale et ceux de la sensibilité tactile. C’est surtout pour réfuter Haller que cet auteur a discuté ces deux faits ; car l’immortel physiologiste croyait que tout filet nerveux, mis à nu et en contact avec un corps extérieur, pouvait en transmettre les caractères physiques au cerveau. Cela est contesté par tous les bons observateurs modernes.
Les irritations mécaniques, chimiques, électriques, s’'appliquent avec un résultat assez analogue à presque tous nos organes. Toutes les parties du corps perçoivent, à la condition de recevoir certains nerfs. La peau, les muqueuses seules ressentent les impressions spéciales du tact. De plus, ces deux sensibilités sont en raison inverse dans certains organes, comme les joues, par exemple, d’une part, et la paume des mains de l’autre.
La sensibilité tactile est par elle-même assez neutre; la sensibilité générale s'accompagne de plaisir ou de peine, le plus souvent.
Ces deux ordres de sensations resteront isolés chez un individu, à un moment donné, plus la notion acquise aura de netteté.
Anatomiquement, il n’a guère été possible de toujours distinguer les organes de perception de ces deux ordres de sensibilité.
Les organes qui servent à ce sens sont : la peau entière, mais surtout celle des mains; la langue, les lèvres, notamment chez les chats, les phoques ; on y remarque chez ces animaux de longs poils ayant un bulbe auquel des nerfs nombreux communiquent une grande sensibilité; le nez, chez les animaux pourvus d’une trompe, les tentacules des mollusques, les antennes et les pulpes des insectes, les appendices digités des nageoires pectorales des trigles, dont les nerfs naissent d’une série de renflemens particuliers de la moelle épinière.
La sensibilité tactile des muqueuses va en s’affaiblissant, à mesure que l’on s'éloigne de la surface du corps.
Les centres nerveux offrent des parties complétement insensibles. Dans la peau elle-même, la sensibilité varie beaucoup. H. Weber a fait à cet égard des expériences très précises. Il H démontré que les pointes mousses d’un compas appliquées simultanément sur divers points de la périphérie du corps doivent présenter des écartemens trés variables pour donner lieu à deux sensations distinctes.
Pour le bout de la langue, il suffit d’un écartement d’une demi-ligne ; la face palmaire de la phalangette des doigts, une ligne; pour la deuxième phalange, la sensation n’est perçue double que pour un écartement double du précédent ; au rachis, 24 lignes dans la région dorsale; au cou, au bras, 30 lignes. Mais ici, il est important de ne pas oublier la différence entre la sensibilité tactile et la sensibilité générale. D'ailleurs, le tact luiméme varie d’un individu à l'autre, du simple au double.
M. Belfield-Lefévre, en reprenant les expériences de Weber, a observé les faits suivans : 1° la perception est plus intense lorsque les pointes du compas sont appliquées dans une direction transversale que dansune direction longitudinale ou parallèle au membre, excepté pour les bouts des doigts et de la langue ; 2° lorsque deux points, amenés simultanément au contact d’une portion quelconque du tégument, sont perçus comme nettement distincts, la distance qui sépare ces deux points paraît d'autant plus grande, que le sens tactile est plus développé dans la portion du tégument que l’on explore; 3° lorsque deux points sont amenés successivement au contact de la peau, la distance qui les sépare paraît d’autant plus grande, que le temps écoulé entre le contact successif des deux points aura été plus considérable ; 4° deux points situés des deux côtés de la ligne médiane paraissent plus éloignés l’un de l’autre que deux points également distans situés d’un seul et même côté; 5° si l’on choisit sur la surface tégumentaire deux régions dont la position relative soit sujette à varier, et qu'on appuie chacune des pointes d’un compas sur l’une de ces deux surfaces , la distance qui sépare les deux pointes du compas paraîtra beaucoup plus grande que si les deux pointes reposaient en même temps sur l’une de ces surfaces, etc.
Ce sont autant d’organes susceptibles de percevoir les sensations tactiles. 3
La main, par cela même qu’elle est douée d’un tact exquis, est devenue l'organe du toucher, opération à laquelle la langue ne se prêterait généralement pas.
Avec ces nombreuses articulations si mobiles en tout sens, ses nerfs si volumineux, la main est extraordinairement apte à multiplier et à varier le contact avec les corps. Immobile, elle est l'organe du tact, en mouvement, elle exerce le toucher.
L'opposition du pouce est l’acte par excellence qui nous procure des notions complètes.Buffon désirait quenotre main fütplus complète qu’elle ne l’est. Des doigts plus nombreux, des brisures plus nombreuses, eussent sans aucun doute rendu à l’homme un service incalculable. Quand le tactest impressionnéchezl’homme, il se passe des phénomènes variés. Il y a d’abord sensation de contact. Celle-là, nous l’avons vu, est très variable. Il y a ensuite sensation de résistance, occasionnée par une pression de la surface tégumentaire. Nous apprécions deux choses : dans beaucoup de ces cas, la résistance tactile et l'effort musculaire nécessaires pour soulever un poids. De plus, la sensation de poids que nous éprouvons varie suivant l’étendue de la surface qui est mise en contact avec nos tégumens. On pourrait même ajouter qu’elle varie beaucoup suivant que le contact est immédiat ou médiat. Quant aux températures, ce n’est guère que par une différence en
T. JL,
plus ou en moins entre notre corps et celui en contact que nous pouvons les apprécier. Il faut, en outre, que la surface en contact soit la plus étendue possible pour que la multiplicité des parties éprouvées rende la sensation aussi intense que possible. Darwin prétend avoir observé l'abolition du tact avec persistance de la sensibilité à l’action de la chaleur.
Le chatouillement consiste en un mode spécial de sensibilité tactile dont certains points du corps sont plus susceptibles que d’autres, variant suivant les individus, leur état moral, ete.
On a beaucoup exagéré peut-être les limites de la puissance du toucher, ainsi on a dit qu’il pouvait remplacer tous les autres sens. Toutefois, chez les aveugles il se passe certains phénomènes qui sont incontestablement en dehors de tout ce que nous savons sur les propriétés normales du tact.
De tous les sens, il n’en est aucun peut-être dans lequel notre intellect joue un rôle plus singulier, en tant que volonté.
La sensation de douleur, par exemple, sous l’influence de la volonté, peut s’anéantir presque complétement. De tous les sens, le toucher est celui où les sensations subjectives, provoquées par des causes internes, sont les plus fréquentes. Les sentimens de plaisir, de douleur, de froid, de chaud, etc, , peuvent tous être déterminés par des états intérieurs. Ce qui revient à une opinion émise ailleurs, à savoir : qu’il n'est presque pas de sensations venues du dehors que nous ne puissions ressentir par un acte tout intérieur.
Ce qui est surtout remarquable, c’est de voir, par exemple, des amputés éprouver de la douleur venant d’un point qui n'existe plus, et qui aurait la situation relative qu'il avait avant l’amputation. Telles sont les innombrables sensations que l’en éprouve pendant les rêves, que beaucoup d'hommes à imagination ardente savent se donner même à l’état de veille.
Des natures maladives, des femmes histériques, se plaignent des sensations les plus étranges; dans ces cas, il est plus difficile de se prononcer; car les sensations de brülure et tant d’autres dont on se plaint par momens, telles que la chaleur insolite dans un point enflammé, qu'y a-til dans ces cas, quelle est la part de l’imagination ? Il n’y a pas besoin, on le sait bien, que l'on pince, pique ou brüle réellement pour que l’on éprouve ces sensations en un point donné, avec une grande persistance souvent. Quels sont les agens qui modifient de la sorte les extrémités nerveuses ? On l’ignore. Toujours est-il que ces douleurs épuisent les malades autant que la lésion la mieux constatée.
Déjà nous avons insisté sur le rôle de la trompe, des moustaches, et d’autres appareils tactiles chez les mammifères.
Le bec des oiseaux est un organe de tact très important, ainsi que leurs pattes. Chez la plupart des animaux inférieurs, la sensibilité tactile est sans doute à l’état rudimentaire. Mais cette manière d'envisager leur sens est relative à l'homme. Car il n’est pas douteux que ces êtres ne possèdent la somme de sensibilité tactile nécessaire à l’accomplissement de leurs fonctions. De plus, comme nous le verrons pour d’autres sens, certains animaux, en raison même de leur maniere de vivre, offrent des sens plus développés que l’homme.
L'éducabilité du sens du tact est considérable. Elle l’est surtout si on exerce ce sens à des perceptions toujours identiques.