MÉTHODES DE SECTION DES OS EN PARTICULIER
Les opérations qui se pratiquent sur la continuité des os se rangent sous deux chefs principaux : les trépanations et les résections.
La trépanation est une opération qui a pour objet de perforer un os. Elle emprunte son nom de l'instrument nommé trépan, qui en est le moyen le plus ordinaire. Toutefois on trépane ou on perfore les os avec d’autres instruments, la tréphine et les perforateurs. D'abord exclusivement affectée aux os du crâne, cette opération avait pour intention d'extraire des corps étrangers ou d’évacuer des liquides anormaux épanchés dans cette cavité: mais on l’a depuis appliquée à presque tous les os du corps, dans des buts variés, en l’associant aux résections.
Historique. Les écrits d'Hippocrate nous révélent les premières traces de la trépanation. Mais la perfection avec laquelle cette opération est décrite nous la montre déjà loin de son
berceau sans qu'aucune indication antérieure puisse cependant nous permettre de remonter à l'inventeur, et nous apprendre si c'est le hasard ou la réflexion qui présida à cette découverte. Chez les Grecs l’art de trépaner constituait la partie principale du traitement des plaies de tête, et avait pour but, comme aujourd’hui, de faire écouler des liquides épanchés ou d'extraire des esquilles d’os. En effet, nous voyons Hippocrate distinguer avec soin les indications du trépan dues aux accidents cérébraux consécutifs, tels que la commotion, les vertiges, etc., de celles qui tiennent à des fractures ou à des fissures des os du crâne. Il attache beaucoup plus d’importance à ces dernières, qui lui paraissent exiger l'opération sans délai. Pour reconnaître les fêlures peu apparentes il propose, comme moyen certain, de racler l'os avec le xystre, Evorip, et de le frotter ensuite avec de l’encre, parce que cette liqueur s’insinuant dans la fente la rend plus sensible par la couleur noire qu’elle lui communique. Hippocrate fait mention de la couronne de trépan sans la décrire ; il connaît également le trépan perforatif, qu'il nomme rpiravoy. Relativement à l’opération il donne pour règle de ne pas percer tout d’un coup l'os jusqu’à la dure-mère, dans la crainte de blesser cette membrane. Il tient parfaitement compte de l'épaisseur différente des os, et recommande de s'arrêter quelquefois et de plonger l'instrument dans l’eau froide pour empêcher que la couronne ne s’échauffe trop pendant l'opération. En voyant la précision des détails que le père de la médecine nous donne sur le trépan, on serait en droit d’être étonné du peu de progrès importants que cette opératiou semble avoir faits jusqu'à nous; mais, subissant le sort de la plupart des découvertes, on voit par la suite l’art de trépaner, graduellement délaissé, tomber dans loubli, et après chaque chute ne se relever qu'avec peine et toujours moins parfait.
Depuis Hippocrate jusqu'à Celse il se passe quatre cent soixante ans tout à fait perdus pour la trépanation. À peine en fait-on mention dans l’école d'Alexandrie. L'époque de Celse ne se fait du reste remarquer que par l'invention de quelques instruments : ce chirurgien connaît les deux trépans d'Hippocrate; il se sert presque exclusivement du trépan perforatif et le décrit avec une poignée pour le mettre en mouvement, qui représente aujourd'hui la tréphine. 11 imagine un scalper excisorius pour enlever les ponts osseux qui séparent les ouvertures faites par le trépan; et le #éningophylax, plaque de fer légèrement courbée qu'il glisse au-dessous des os avant de les enlever avec le ciseau. Héliodore conseille de balayer la sciure de los avec de la laine écrue, invente la rugine, le couteau lenticulaire et des espèces de leviers, dvabonede. Après l'opération il couvre la plaie d'une toile fine qu'il nomme unveyyopÜdaË ou xopryès, et recouvre le tout avec une espèce de filet à cheveux. Galien suit les mêmes procédés, sans y rien ajouter; au contraire, trouvant le manuel opératoire déjà trop compliqué, il s'élève contre les chirurgiens de son temps qui imaginent des trépans garnis de bourrelets circulaires, pour empêcher qu'ils ne pénètrent trop profondément et ne blessent la dure-mère. Mais dans ce mème temps on voit soutenir des préceptes contradictoires à ceux posés par Hippocrate sur les indications du trépan, et peu à peu cette opération tombe en désuétude.
Cette longue période d’oubli se prolonge jusque dans le moyen âge. À peine les Arabes ont-ils conservé quelques débris de la médecine des Grecs sur le traitement des plaies de tête. Il n’en reste plus aucune trace en Occident, et nous voyons la chirurgie confiée à des moines ignorants qui traitent les fractures du crâne avec des amulettes et des onguents. Il faut
arriver à Roger de Parme, le père de la chirurgie italienne, pour voir reparaitre le trépan. Encore ses efforts réunis à ceux de Guillaume de Salicet et du célèbre Lanfranc sont-ils en partie infructueux ; et l'opération du trépan, comme déshonorée, se réfugie dans les mains de gens si décriés qu'on ne les nomme que charlatans (cérculatores). Guy de Chauliac le premier reconstitue la trépanation, ne dédaigne pas d'emprunter des connaissances nouvelles aux cérculatores, et restitue cette opération aux chirurgiens de profession. 1] tire de l’oubli la couronne de trépan abandonnée depuis Hippocrate, lui ajoute la pyrarnide, et prescrit de ne pas trépaner au voisinage des sutures.
Nous assistons maintenant à une série d’efforts non inter rompue. Vigo, Fallope, Carcano, André de La Croix, Fab. d’Aquapendente perfectionnent les instruments connus et en imaginent de nouveaux. Ambroise Paré développe les indications et les contre-indications du trépan beaucoup mieux qu'aucun de ses prédécesseurs, et défend de perforer le frontal au niveau des sinus frontaux. De concert avec Guillemeau son élève, il réussit à simplifier les instruments et à faire rejeter tous ceux qui embarrassaient le manuel opératoire de leurs inutiles complications. Le méningophylax, les ciseaux, les trépans perforatifs tombent dans l'oubli ; et la nouvelle méthode plus simple de pratiquer la trépanation est suivie par tous les chirurgiens du dix-septième siècle malgré la tendance rétrograde de Scultet, qui met encore toute sa gloire dans le mérite facile d'inventer des instruments nouveaux. Une fois la partie mécanique de l'opération perfectionnée, les esprits se portent sur d’autres questions. On s'aperçoit que d’autres accidents opiniâtres pouvaient céder au trépan. Panarotti, Marchettis et Severin trépanent dans les céphalalgies chroniques dues à des causes vénériennes et dans l’épilepsie et la nécrose des os du crâne. Glandorp, pour évacuer un amas de liquide épanché dans la dure-mère, incise cette membrane, ce que n’avait jamais osé faire aucun chirurgien avant lui. De La Vauguyon résout le premier un problème important en démontrant que les symptômes de compression du cerveau sont l'indication formelle du trépan, et qu’on doit alors l'appliquer lorsqu'il n’y a qu'une simple fissure des os ou même lorqu'ils sont intacts. Ce principe, généralement adopté et principalement soutenu par de La Motte, Rouhaut, Méry et Garengeot, fut peutêtre porté trop loin dans son application. Aussi voyons-nous bientôt quelques chirurgiens restreindre beaucoup les cas où le trépan est nécessaire, et même faire naître des soupçons sur l'efficacité réelle de cette opération. Jean de Wyck soutient hardiment que la trépanation est toujours mortelle; mais il est sagement réfuté par Pott, qui, tout en avouant la gravité de l'opération, lui reconnait des résultats utiles dans certains cas qu'il précise. Dès cette époque les opinions originales semblent taries, et nous voyons la critique reprendre toutes les anciennes questions, les discuter et les contrôler soit par les faits, soit par le raisonnement. Aussi ne trouvons-nous plus jusqu’à nous que des observations et des statistiques sur l’emploi du trépan dans les plaies de tête, sans aucune innovation. L'art de trépaner était encore cependant susceptible d’extension : La Martinière trépane le sternum pour évacuer une collection purulente formée dans le médiastin, Else place une couronne de trépan sur l’omoplate frappée de carie, etc., et, tout à fait de nos jours, nous avons vu tenter la trépanation du rachis.